Dans le monde sans en être

Urgente leçon de métaphysique pour l’entre-deux tours

Connaissez-vous Bergson et Péguy 1Péguy fut l’élève de Bergson, Bergson fut le lecteur de PéguyPermettez-moi de vous introduire à leur métaphysique. Imaginez un élan puissant, fondateur. Imaginez un sentiment toujours renaissant. Un jaillissement. Imaginez maintenant ce même élan, mais s’ankylosant, s’alourdissant, s’épaississant au point de figer absolument. Imaginez cette fougue première réduite en répétition mécanique. Il y a comme une loi de la pesanteur régnant sur tous les domaines de la vie. L’inaugural tend à se faire ‘déjà vu’. Le sur-mesure se tasse en prêt-à-porter. L’élan se ratatine sur lui-même. Au lieu de jaillir vers l’inconnu, il se replie sur lui. Au lieu d’ouvrir l’horizon, il cherche désespérément à se conserver. Folie puisque vouloir se conserver c’est ne plus s’élancer et donc s’anéantir comme élan.

Omnipotente fatalité ? Non ! Car tout dur que soit le durci, il vient de l’élan. La dure écorce n’est rien d’autre que du bourgeon durci. L’écorce est bourgeon, aussi le bourgeon percera toujours ! Aucune écorce n’est à ce point encroûtée qu’elle ne laisse, aux derniers jours d’avril, percer le bourgeon ! La fatalité peut toujours être retournée contre elle-même. Pour le dire avec les mots de Jankelevitch, il n’y a pas dualisme des substances – d’un côté le spirituel qui est bon, de l’autre le matériel qui est mauvais –, mais monisme des substances – tout est bon ! – et dualisme des tendances. Dualisme des tendances, c’est-à-dire que nous pouvons toujours retourner l’élan contre lui-même. Le replier sur lui-même et ainsi le figer 2c’est ce que les pères de l’Église appelaient la concupiscence, ou bien le déplier de lui-même pour le libérer de l’ankylose qui le menace.

Cette métaphysique générale étant posée, appliquons-là aux différents domaines de la vie.

Dans le domaine théorique

Il n’y a pas la bonne pensée d’un côté et la mauvaise de l’autre (dualisme des substances), il n’y a que la pensée (monisme de la substance), jaillissante ou repliée (dualisme des tendances). Jaillissante, c’est la pensée pensante, faisant effort vers le vrai. Repliée, c’est la pensée toute-faite, répétant mécaniquement. Pensante, elle ouvre sans cesse de nouveaux sentiers ; toute-faite, elle ne cesse de reprendre le chemin une fois parcouru. Tel est le sens de cette phrase de Péguy mise en exergue de nos Cahiers : “Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite”.

Dans le domaine pratique

Selon le vocabulaire de Péguy, la politique selon l’élan se nomme “mystique“, celle selon l’ankylose reçoit proprement le nom de “politique“. Au moment de l’affaire Dreyfus, Péguy entrait sur la scène de l’action publique et s’engageait au nom d’une mystique – la mystique républicaine. Amer, il constatera très vite que “tout commence en mystique et tout finit en politique”. L’élan se ratatine, les dreyfusistes oublient la cause et font de l’Affaire une occasion pour assurer leur carrière politique.

Regardant le paysage politique français en cet entre-deux tours, nous sommes tristement contraints de  reprendre la sentence de Péguy “tout commence en mystique et tout finit en politique“. Tous (FN, PS, LR) invoquent “La République”, mais tous ne cherchent en fait qu’à placer leur pions. La République n’est plus qu’un mot. L’élan semble éteint.

Rappelons-nous cependant l’espérance que porte en elle la métaphysique de Bergson et de Péguy. La politique – notre République ankylosée – ne saurait exister sans pomper à la vigoureuse sève de la mystique ! Oui, l’écorce, toute durcie qu’elle est, n’est rien d’autre que du bourgeon.

Comment alors, une fois la mystique devenue politique, retourner la politique en mystique ? Comment une fois la République devenue toute entière politique retrouver une République mystique ?

Il n’y a qu’une voie, aussi vieille et aussi neuve que la République elle-même : LA RÉVOLUTION !

Révolution !

Entendons-nous bien, la révolution en question n’a rien d’une table rase, il s’agit au contraire de sourcer, de raciner, de produire un appel de sève suffisamment fort pour que l’écorce cède de nouveau la place au bourgeon, la politique à la mystique. Faire la révolution non par goût de la nouveauté ou par incapacité à tenir en place, mais par fidélité à la sève originaire, à l’élan.

Et quelle est cette sève de la République vers laquelle toute révolution authentique doit raciner ? Il s’agit – comme pour tout élan, toute mystique – d’un sentiment. D’une émotion créatrice, dirait Bergson, condensant en elle tout un monde. Péguy en parle comme du plus vieux sentiment, celui qui fit le monde. Lisons-le à la lettre : sans ce sentiment, il n’y aurait que des individus juxtaposés, sans lui il n’y aurait pas de monde, pas de cité. C’est lui qui fait le monde. Ce sentiment ne doit pas faire la société une fois, la société relèverait alors de la catégorie du tout-fait ; il doit la faire sans cesse, ce sentiment doit être le se faisant de la société, sa sève.

Ce sentiment fondateur, originaire, a un nom : la solidarité ; et une définition : le refus absolu de toute forme de misère et d’exclusion.

Menons cette révolution !

Benoît

Notes :   [ + ]

1. Péguy fut l’élève de Bergson, Bergson fut le lecteur de Péguy
2. c’est ce que les pères de l’Église appelaient la concupiscence

2 réponses à “Urgente leçon de métaphysique pour l’entre-deux tours”

  1. Benoît

    Avez-vous déjà vu un bourgeon ailleurs que sur une branche ? c’est-à-dire perçant l’écorce ?

    🙂

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