Dans le monde sans en être

La première vision de Jésus à Noël

                La grâce des commencements

    Il existe une grâce des commencements. La grâce de la nouveauté, de la découverte, de l’inédit. Plus fondamentalement  persiste l’empreinte des premières impressions que l’homme ressent à l’aube de son parcours sur terre, et dont l’effet dure toute une vie, irrigue toute son existence. Parmi celles-ci figure éminemment l’accueil de l’enfant par sa mère.

    Le grand théologien Urs von Balthasar a montré que le « Je » du petit homme ne s’éveille à la conscience que par la médiation du « Tu » que lui adressent ses parents. Et ce « Tu » se condense d’abord en un sourire d’amour. Du côté de la mère ce sourire est accueil, hospitalité originelle, tandis que, du côté de l’enfant, il est prise de conscience de son individualité propre : « Le sourire de la mère par lequel l’enfant apprend qu’il est admis, reconnu, aimé dans un milieu inconcevable, déjà réel, protecteur et nourricier. » ( La Gloire et la Croix ).

    L ‘humanité dans laquelle naît l’enfant n’est pas une humanité abstraite, mais le lieu de plus concret qui soit : le corps et le sourire de sa mère.

        Amour reçu et amour donné

    Cette humanité est donc marquée de façon indélébile, de par la grâce des commencements, par l’amour. Le « Tu » de la mère par lequel elle reconnaît l’enfant, et grâce auquel celui-ci accède à son moi, est en effet tout entièrement tissé par l’amour.

    Mais ce n’est pas seulement en amont que l’homme est marqué du sceau de l’amour. Il ne s’accomplit également dans son existence que par l’amour. Amont et aval coïncident à ce niveau. Bien souvent, le premier conditionne le second : combien de vies gâchées par un manque originel d’amour ! L’homme ne peut aimer qu’en proportion de l’amour qu’il a initialement reçu.

    Jésus n’échappa pas à cette loi des commencements. Comment le pourrait-il, puisqu’il est homme comme nous ? Pour lui aussi vaut cette grâce des premiers regards posés sur le monde. Mais que voit Jésus dès qu’il ouvre les yeux ? Quelle est sa première vision du monde, ce monde en lequel est venu le Verbe  fait chair ? N’est-ce pas sa mère ? N’est-ce pas Marie, la toute sainte ?

            Vision inaugurale

    La première créature sur laquelle le Fils éternel du Père a levé les yeux en tant qu’homme, c’est la Vierge, le joyau de la Création !  En guise de bienvenue, il ne pouvait pas trouver mieux ! Certains auteurs assimilent la Vierge au Paradis. Ce qui veut dire que Jésus, en ouvrant les yeux, est tombé dans la pleine vision du Paradis ! Une impression qui ne s’effacera plus de son esprit.

    Pourtant l’Enfant ne va pas tarder à pressentir, avec son intuition encore informe, mais infaillible, que le monde dans lequel il est venu n’est pas exactement le paradis promis par la vision de sa Mère. Marie, son père adoptif (Joseph) et lui se voient en effet dans l’obligation, quelque jours après sa naissance, de déguerpir et de fuir en Egypte afin d’échapper à Hérode et à ses tueurs. Le monde en lequel le Verbe est descendu n’est pas exactement un Luna Park ! Première persécution qui en inaugurent bien d’autres. Le prologue de l’évangile de Saint Jean l’explicite clairement :  Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas accueilli.

            L’Amen de Dieu (Apocalypse 3,14)

    Cependant, malgré cette litanie ininterrompue de persécutions qui jalonneront toute son existence, la vision inaugurale de Noël ne s’effacera jamais de l’âme de Jésus. Comment le savons-nous ?

    Parce que Jésus dira toujours « oui » à la Création et aux hommes. Il est l’ « Amen » de Dieu. Qu’il le prononce en tant que Dieu et Créateur, rien que de très normal. Mais ce « oui » aux hommes, l’âme et l’esprit humains de Jésus doivent y consentir de leur côté. Or, c ‘est à la vision de sa Mère qu’il est redevable d’avoir dit « oui » au monde qui est le nôtre. Marie récapitule en effet en sa personne tout ce qu’il y a de plus beau en l’homme, et dans la Création en général. Si Jésus n’a jamais été un contempteur du monde d’ici-bas, sa Mère y est pour beaucoup.

            L’Amour, alpha et oméga de la réalité

    Surtout, la vision inaugurale de Jésus porte la marque insigne de l’amour. L’amour que toutes les mères portent à leur enfant. Bien plus : le sourire qui l’accueille la nuit de Noël, à Bethléem, est le sourire de l’Immaculée, le sourire d’amour de celle qui a été  préservée de tout égoïsme et de tout orgueil !

    En ouvrant les paupières, Jésus tombe sur Celle que Dieu a créée pour enfanter l’Amour incarné. Or une mère n’enfante pas son enfant comme un simple corps. Ce n’est une simple entité biologique à laquelle elle donne naissance, mais une personne – et dans le cas de la Vierge, une Personne divine.  Une Personne tout  irriguée par l’amour, puisque c’est l’Amour incarné qui naît à Bethléem la nuit de Noël.

    La mère met du sien, de son être, dans le petit homme qu’elle engendre. Elle enfante le composé corps-âme-esprit de son enfant, même si elle ne le crée pas. Elle y laisse son empreinte.

C’est ainsi que Marie ne pouvait pas enfanter le Fils éternel, né avant les siècles de l’Amour du Père, sans être elle-même totalement configurée, dans les limites de la nature humaine, à l’Amour. Sinon, il y aurait eu hiatus entre les natures humaine et divine de Jésus. Le Fils, parfaite image de l’Amour du Père, ne pouvait naître que d’une femme qui était elle aussi totalement amour.

                L’étoile du matin

    La Vierge étant tout amour, à Noël, la première impression que reçoit Jésus du monde extérieur est ainsi celle de l’amour.

        Cet amour dont il fera l’alpha et l’oméga de sa doctrine, de ses commandements et surtout de sa conduite. Même s’il tiendra cette conviction, et ce feu intérieur, de son Être de Parole du Père et des lumières de l’Esprit, on ne peut enlever à sa vision charnelle inaugurale un rôle décisif dans cet enseignement et dans sa conduite concrète.

    En découvrant la merveille qu’est sa Mère, en la contemplant longuement, bien avant que de savoir parler, l’âme humaine du Verbe incarné a pressenti infailliblement que l’Amour était la clé de compréhension du monde, la clé qui permettait d’ouvrir tous les mystères, mais aussi de tout sauver, de tout rétablir, de tout embellir. L’amor che move il sole e l’altre stelle (« l’Amour qui fait se mouvoir le soleil et les autres astres ») : c’est par ces vers que Dante clôture la plus grande oeuvre littéraire du Moyen-Âge,  la Divine Comédie.

        Jésus n’a jamais désespéré de l’homme

    C’est à tout cela que Marie initie Jésus. Comme si, en la personne de la Vierge, le monde semblait avoir voulu obéir à cette recommandation : on ne possède pas une seconde chance de faire une première bonne impression ! Bien sûr, c’est mal connaître Jésus que de penser qu’il ne nous laissera pas une seconde chance ! Mais cette première bonne opinion sur notre nature, il la tient bien de sa mère.

    Même la Croix ne parviendra jamais à le faire désespérer de nous, de notre capacité à nous amender, comme du bien-fondé du salut de l’humanité.

Qui soutiendra que dans cette foi en l’homme, la vision inaugurale de Noël n’est pour rien ?

    Sainte Marie, Mère de l’Espérance, priez pour nous !

Jean-Michel Castaing

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