Dans le monde sans en être

Après les attentats, l’Avent quand même

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Des signes de résistance

Afin de ne pas donner une victoire posthume aux terroristes djihadistes, certains de nos compatriotes continuent de jouer de la musique, de prendre un pot en terrasse de café, ou encore d’aller au concert. Dans le même but, d’autres se gardent de la haine, ou évitent de se terrer chez eux. C’est leur façon à eux de « résister », de ne pas se laisser entraîner dans une spirale mortifère qui signerait notre défaite face aux attaques dont Paris a été le théâtre.

Et les chrétiens ? A quels signes reconnaîtra-t-on qu’ils « restent debout », selon l’expression consacrée depuis le 13 novembre (dont les circonstances exceptionnelles excusent un peu la grandiloquence) ? Comment manifesteront-ils leur solidarité envers le pays meurtri par les attentats ?

Ne pas fuir la réalité

Il serait vain de faire semblant de continuer à vivre comme si rien ne s’était passé. Le déni de réalité, même sur le mode « bravache », n’est pas une attitude responsable. Nous ne vaincrons pas en narguant de la sorte les fanatiques. La situation du pays a bel et bien changé depuis le 13 novembre. L’état d’urgence a été déclaré. Autant entériner cette donnée au plus tôt, si nous ne voulons pas nous jouer la comédie.

Vivre en oubliant la guerre que nous a déclarée l’Etat islamique reviendrait en effet à vouloir sortir de notre condition incarnée et historique. Ce serait une triple erreur. A la fuite de la réalité, nous ajouterions à la fois la tentation de vivre comme si l’histoire pouvait se passer de nous, comme si étions devenus de « parfaits spirituels », et aussi la tentation  de n’accorder aux préoccupations immédiates de nos frères humains qu’une attention très distraite. Je décèle même une quatrième erreur dans cette fuite de la réalité : les chrétiens ne peuvent se désintéresser d’une guerre dont un des protagonistes utilise la religion pour commettre ses crimes. Que nous le voulions ou non, notre parole et notre expertise, en tant qu’hommes religieux, sont  attendues sur ce terrain, au sujet de ce thème « théologico-politique » – ne serait-ce déjà que pour dénoncer cette infâme imposture.

Ni obsession ni oubli

Cela étant dit, quelle attitude adopter pour résister à la terreur que désirent provoquer les terroristes ? Se garder de la haine est une solution qui tombe juste, mais qui n’est pas suffisante. D’ailleurs les chrétiens n’ en ont pas, fort heureusement, l’exclusivité. Le père d’une victime des attentats a déclaré aux commanditaires des tueries : « Vous n’aurez pas ma haine ». Sublime réaction. Et la nôtre, que sera-t-elle ?

En fait, il est nécessaire de tenir les deux bouts de la chaîne : à la fois continuer à vivre comme avant, tout en intégrant dans notre esprit que quelque chose a changé depuis les attentats parisiens. Si nous changeons nos habitudes, nos modes d’existence, si nous délaissons ce à quoi nous sommes attachés, les terroristes gagnent. Mais si nous nous enfouissons la tête dans le sable, ils finiront à la longue par gagner également !

L’histoire sainte n’est pas toujours « jolie »

Pour les chrétiens, continuer de vivre « comme avant », « rester debout », cela consiste notamment à vivre selon le temps liturgique. Les attentats ne nous feront pas négliger l’Avent. D’autant moins que nous pouvons y puiser les ressources nécessaires pour traverser la situation présente et ses périls, en témoins du Christ, Prince de la Paix eschatologique, la Paix dont les autres (paix) découlent et en laquelle elles trouvent leurs assises pérennes.

La liturgie est une actualisation des mystères du salut. Par exemple, la messe rend présentes la mort et la résurrection de Jésus. C’est ainsi que durant l’Avent, l’Eglise revit l’expérience du peuple d’Israël qui attendait la venue d’un sauveur, ou bien  celle de Dieu Lui-même. Or, on l’oublie souvent, ce que nous appelons l’ « histoire sainte » n’a pas toujours été un conte pour enfants. Le peuple de l’Alliance n’attendait pas un Messie, ou que « Dieu déchire les cieux », selon les voeux du prophète, pour son « épanouissement personnel » seulement. L’échiquier géopolitique de la Palestine, que ce soit à l’époque hellénistique ou durant celle de la domination de l’Empire romain, rendait chaque fois l’ existence du peuple juif très problématique. Aussi son attente à ces époques, que l’Avent récapitule en y joignant l’attente active de Noël et de la parousie (en plus de celle de la venue du Christ dans l’intériorité de chacun de nous), cette attente de la part d’Israël était-elle très incarnée, et ne faisait pas l’impasse sur le contexte historique. C’est-à-dire que le salut espéré par le peuple de l’Alliance, en ces temps qui précédèrent la naissance du Christ, n’était pas seulement spirituel. Ce qui aboutira d’ailleurs au malentendu entre Jésus et ses coreligionnaires au sujet de sa messianité.

Si j’ouvre cette courte parenthèse historique, c’est afin de  signaler que l’espérance de l’Avent ne consiste pas uniquement  à attendre le petit Jésus dans la crèche, ni la fin des temps. L’espérance touche également le temps présent. Le présent le plus  concret. Certes, il ne s’agit pas de confondre le spirituel et le temporel, mais il n’est pas question non plus de les dissocier totalement. L’espérance de l’Avent concerne les réalités sociales les plus concrètes.

L’espérance de l’Avent comme réponse aux attentats

L’espérance n’est pas l’optimisme, qui ne dépend que de la subjectivité de celui qui la nourrit. L’espérance, elle, est fondée sur Dieu. De plus, elle ne touche pas seulement les fins dernières. Quand Jérémie nomme Jérusalem : «Le-Seigneur-est-notre-justice » (dans la première lecture de la première messe de l’Avent), il entend bien que Dieu s’occupera des pauvres et rétablira le droit ici et maintenant, en nous  associant au besoin à cette tâche.

C’est la raison pour laquelle l’Avent représente une excellente occasion de persévérer dans la recherche du Bien commun, sans se laisser obnubiler plus que de raison par la menace terroriste. Il est hors de question que celle-ci nous fasse délaisser la recherche de la justice et le service de nos frères. Là sera notre victoire sur les « fous d’Allah ».

Nous ne baisserons pas la garde. Nous ne nous laisserons pas endormir par les promesses iréniques du premier songe-creux venu qui confond ce qui est avec ce qui devrait être. Mais nous ne dévierons pas non plus au sujet des fondamentaux de notre foi et des engagements qu’elle réclame de nous. Et si la double tentation du déni de réalité et de l’obsession paralysante de la menace nous assiégeait, posons-nous alors la question : sur quoi est bâtie au juste l’espérance que nous célébrons en cette période de l’Avent ?

 

Jean-Michel Castaing

 

        

 

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