Dans le monde sans en être

Le terrorisme à l’épreuve de l’Avent

paspeur

130 morts. Des familles abasourdies. Une France meurtrie, se retrouvant seule face à un comportement qu’elle ne parvient pas à déchiffrer. Dont elle ne comprend pas les causes et les ressorts logiques. Face au terrorisme islamiste, quelle que soit son origine (le GIA dans les années 90, Al Qaida dans les années 2000, Daesh aujourd’hui), l’incompréhension est la réaction première.

La France est le pays des droits de l’Homme, le pays des Lumières. Un pays dont la devise est “Liberté, Égalité, Fraternité”. Un pays où la société civile se définit comme “tolérante”, “ouverte”, “accueillante” se voit attaquée sur ces mêmes valeurs. Pourquoi ? Qui peut détester autant de tels adjectifs pour décider de l’attaquer violemment, au point d’accepter d’y perdre la vie en se faisant exploser au milieu de la foule ?
Comment des personnes se détendant dans un bar, prenant un peu de bon temps lors d’un matche de foot ou lors d’un concert de rock ont-elles pu mériter la mort en raison de ce désir même de divertissement ? Y-a-t-il quelque chose d’humainement mauvais à se divertir ? Est-ce qu’une personne qui écoute de la musique va vraiment se transformer en porc, comme l’affirmait un imam à des enfants ?

Surtout, quelle a bien pu être le déclencheur d’une telle colère chez les terroristes qui ont perpétré ce crime ? S’agit-il uniquement du ressentiment de jeunes de banlieues face à une société qui ne serait pas assez accueillante ? Ou y-a-t-il plus que cela ? Peut on réellement décider de tuer (et de se tuer) pour une unique question d’intégration sociale ? Mais si c’était le cas, notre pays serait déjà à feu et à sang depuis des décennies !

“L’EI est un antagonisme de la société occidentale”

Non, il y a autre chose. Il y a forcément autre chose. Le fait que cette libération de colère et de violence soit associée à un sentiment religieux devrait attirer notre attention. Il y a évidemment la vision d’une religion conquérante, expansionniste liée au califat auto-décreté par Al-Baghdadi en 2014 en Syrie : l’idée d’un Islam qui prendrait corps dans une État apocalyptique. Pour les terroristes de l’Etat Islamique, la mise en place du califat est ainsi l’un des signes de l’arrivée de la fin du monde.

Cette vision eschatologique suppose une confrontation violente avec les nations païennes. Qu’est-ce qui peut demeurer lors de l’Apocalypse, sinon ceux qui auront vaillamment combattu pour le califat ? Ainsi, l’EI donne à ses membres une perspective transcendante dont les effets sont pressentis comme immédiats. Quelle décalage avec notre société sécularisée !
Nous avons d’un côté un état qui propose la perspective d’un paradis rapide, à court terme. Le retour des choses à Dieu, à condition de participer au djihad. Mais cela suppose une rupture avec les relations contingentes d’ici bas, voire, pour être sûr de ne pas s’y laisser prendre, une destruction de celles-ci. L’EI propose une vision purement verticale de la relation : Dieu et l’homme, l’homme et Dieu.
De l’autre, nous avons une société dont la perspective la plus immédiate est la recherche de satisfaction des désirs, de divertissements. La dimension transcendante a été perdue, laissant place à un “mode de vie” dans une perspective purement horizontale.

Tout laisse suggérer que l’EI s’est construit en opposition frontale à ce mode de vie : l’EI est un antagonisme de la société occidentale. Et pour l’EI, il y a un lien intrinsèque entre ce mode de vie et l’absence de vision transcendante. En ce sens, affirmer que les victimes des terroristes sont comme “leur frères siamois”, c’est adopter le raisonnement théologique de l’EI, le faire sien. Comme chrétien, il semble difficile de faire plus grossière erreur.

Il faut avouer cependant que la réponse de la société civile à cette agression, n’est sans doute pas la plus adaptée. Si l’on considère l’hommage rendu il y a quelque jours aux victimes, aucune place n’était laissée à la dimension spirituelle. C’était une cérémonie sans aucun doute particulièrement chargée en émotion, une émotion si dense (si l’on écoute ceux qui y ont assisté) qu’on aurait pu la couper au couteau.
Il y avait une forme de rappprochement affectif. La nation se trouvait là rassemblée, sous l’égide d’un président, un primus inter pares, lui-même ébranlé par les événements. Mais encore une fois, la dimension verticale n’était pas présente. Comme si, comme l’indiquait – sur une autre sujet – le cardinal Vingt-trois, les religions n’apportaient rien de bon à la société.

Lors de son discours, le président Hollande affirme :Ils étaient la jeunesse de France, la jeunesse d’un peuple libre qui aimaient la culture, dit le président. C’est la musique qui était insupportable aux terroriste. C’est cette joie qu’ils voulaient ensevelir dans le fracas de leurs bombes. Pour mieux leur répondre, nous multiplierons les chansons, les concerts, nous continuerons d’aller au stade.
La réponse du peuple français au terrorisme serait un évident pied de nez : vous détestez nos divertissements, nous nous divertirons plus encore. Cependant, peut-être y-a-t-il là une réponse incomplète, car le problème n’est pas totalement compris. Ce que détestent les terroristes, c’est avant tout le fait que le divertissement divertisse… de Dieu. Si un divertissement peut divertir de Dieu, peut-il venir de Dieu ?

“Les chrétiens sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair”

Il parait sans doute difficile à une nation qui, par une sécularisation progressive, a progressivement écarté sa dimension verticale (ou spirituelle) de l’évoquer comme une solution au terrorisme, surtout quand ceux qui pratiquent le djihad se revendiquent eux-même de cette dimension.

Comment ce que je perçois comme un mal, pourrait être un soin, sur les plaies que je cherche à panser ?

La difficulté pour un chrétien est en sens inverse : les djihadistes, en rejetant les contingences de ce monde n’ont-il pas un peu raison ? Ne faut-il pas rejeter fermement, pas forcément violemment tous ces divertissements qui nous détournent de Dieu ? Cette société n’est-elle pas – finalement – dépravée ? Ses membres n’ont-ils pas, pour paraphraser St Paul, pris pour Dieu leurs ventres ? C’est une tentation, et il est aisé d’y sombrer. Mais un chrétien authentique ne peut se laisser aller à ce genre de considérations.
La vérité, c’est que les chrétiens sont plongés dans la société dans laquelle ils vivent. Même s’ils n’en suivent pas tous les errements, ils en sont membres à part entière, comme l’indique l’épître à Diognète :
Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils vivent sur terre, mais sont citoyens du Ciel. Ils suivent les lois, mais leur façon de vivre l’emporte sur les lois en recherche du bien. Ils aiment tous les hommes et tous les hommes les persécutent. […] En résumé, ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L’âme se répand dans tout le corps comme les chrétiens dans le monde entier. L’âme habite dans le corps et pourtant n’appartient pas au corps ; de même les chrétiens habitent dans le monde mais ne sont pas du monde.

Un chrétien pourra donc aller au match de foot, au bar, au concert (y compris pour un concert de Eagles of death metal). Il ne se différenciera donc pas des autres. Et pourtant, il sera différent ! En quoi ? C’est là que l’Avent nous apporte une réponse.
Cette période d’attente que nous donne la liturgie pour nous préparer à la Nativité nous parle notamment d’une chose : d’un germe de Justice, que Dieu fera grandir. Ce germe nous renvoie à la parabole de la graine de sénevé : c’est la plus petite des graines du potager, mais elle donne un arbre où les oiseaux peuvent s’abriter. Cette parabole parle du royaume de Dieu, qui doit croître en nous. Et il ne croît pas seulement lorsque nous allons à la messe, ou lorsque nous prions dans le secret de notre coeur.

Ce germe croît – si nous le voulons ainsi – dans toutes nos activités quotidiennes : vie familiale, vie professionnelle, mais également vie sociale (ce qui comprend nos divertissements). Oui, nous pouvons construire le royaume de Dieu en allant voir Eagles of death metal.

“Comme un arbre planté au bord d’un ruisseau…”

Le temps de l’Avent est un temps de germination du royaume de Dieu en nous. Nous sommes appelés à vivre l’Avent pleinement, en insistant plus fortement sur ce “Marana tha”, “Viens Seigneur Jésus”. Viens habiter dans notre âme. Viens nous configurer à toi, afin que nous puissions dire avec St Paul “ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi“. Alors, chacun de nos actes sera dirigé pour rendre gloire à Dieu. Nous pourrons ainsi discerner quels actes poser (ou ne pas poser), pour sa gloire. Cela peut supposer de renoncer temporairement ou définitivement à certaines choses (comme des divertissements spécifiques) lorsqu’ils seraient de nature à nous éloigner de Dieu.
Chacun de nos divertissements sera alors fait dans la perspective de la “plénitude du corps du Christ“, comme le dit St Paul aux Corinthiens.
Cela peut prendre plusieurs formes (donner une dimension apostolique à notre activité, inviter une personne qui ne peut se la payer etc…), mais quoi qu’il arrive, il s’agit de la vivre en présence de Dieu. C’est notre intériorité qui changera nos actes de chaque jour, notre prose quotidienne, en alexandrins.
Il n’y a que nous qui puissions donner une dimension transcendante, une “épaisseur spirituelle” à l’ensemble de nos actes. En ajoutant une dimension “verticale” à la dimension “horizontale” (familiale, sociale, professionnelle) de notre vie quotidienne. C’est en saturant toutes nos activités de la présence de Dieu, que nous vaincrons les “fous de Dieu”.
Nous ne pouvons gagner contre les terroristes qu’en plantant la graine du Royaume des Cieux en nos âmes et la faire grandir. Nous pourrons alors innerver progressivement, notre société, avec la grâce de Dieu. Nous devons devenir pour notre société, un “cathéter” de la grâce de Dieu et cela peut passer par bien des moyens, y compris aller voir un concert de rock !
C’est maintenant que cela commence. C’est aujourd’hui qu’est plantée nous cette semence du Royaume des cieux. Nous pourrons la laisser germer, s’enraciner sous terre pendant toute cette période de l’Avent. . Elle sortira du sol lors du jour de la Nativité et continuera à croître jusqu’à ce qu’il prenne toute la place qui est la sienne. Comme le dit le psaume 1, nous serons alors comme un arbre planté au bord d’un ruisseau : “jamais son feuillage ne meurt, tout ce qu’il entreprend réussira“. Le même psaume poursuit : “Le Seigneur connaît le chemin des justes, mais le chemin du méchant se perdra”.
Il nous revient d’être cet arbre, en devenant le Christ lui-même. En le laissant pousser en nous. Progressivement alors, nous pourrons (comme le dit Saint Pierre dans sa première épître) “par nos bonnes œuvres” attirer les oiseaux dans nos branches. Nous pourrons montrer à nos contemporains, quelle que soit leur confession ou leur a-confession, combien le monde est bon, lorsqu’il est saturé de la présence de Dieu.
Je conclus en reprenant les moment du président Hollande : “Pour mieux leur répondre, nous multiplierons les chansons, les concerts, nous continuerons d’aller au stade.” Oui. Mais, “en Dieu.
Skeepy

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