Dans le monde sans en être

Arméniens musulmans : la communauté oubliées (2)

Ancienne cathédrale arménienne de Kars, aujourd'hui mosquée.

Ancienne cathédrale arménienne de Kars, aujourd’hui mosquée.

LA QUESTION DE L’IDENTITÉ EST COMPLEXE. Elle peut être selon le genre, la classe sociale, le groupe ethnique, linguistique, religieux, ou tant d’autres choix encore. Souvent ces groupes peuvent s’entre couper, mais parfois non : les Parsis en Inde sont zoroastriens, les Arméniens sont chrétiens de l’Eglise arménienne (Eglise nationale) et les Juifs sont considérés parfois comme groupe à la fois ethnique et religieux. En contexte de centenaire du génocide des arméniens, de plus en plus de travaux sociologiques, anthropologiques ou historiques soulèvent une question nouvelle : celle des Arméniens musulmans.

Après un premier volet historique (à retrouver ici), voici notre seconde partie consacrée à l’actualité de cette communauté oubliée.

Être Arménien et musulman aujourd’hui

Un ouvrage va couvrir ce sujet : « Le livre de ma grand-mère » de Fethiye Çetin. Cette auteure raconte comment elle découvre à l’âge adulte qu’elle est d’origine arménienne. Sa grand-mère, avant de mourir, rompt le silence de toute une vie et lui décrit ce qu’elle a vécu depuis l’époque du génocide. Après la publication du livre, de nombreux Turcs ou Kurdes commencent à revendiquer également un grand parent arménien. En ce sens, le livre de Fethiye Çetin est majeur car il a ouvert la voie à cette communauté.

Dès lors, une question se pose : combien de personnes sont concernées? Il n’y a évidemment pas de chiffres officiels, et les chiffres des chercheurs sont encore à prendre avec précaution. Haykazun Alvrtsyan parle de 2,5 millions d’Arméniens musulmans en Turquie et 300 000 en Allemagne. Des études laissent penser que près de 7 millions de Turcs et de Kurdes ont un membre de leur famille qui est Arménien converti (incluant les belles familles). Il faut également savoir de qui l’on parle. Il y a des Turcs ou Kurdes ayant un grand parent arménien comme Fethiye Çetin. Mais il existe également des Arméniens convertis depuis le génocide, qui restent en groupe fermé, se mariant entre eux et gardant certaines traditions. Le manque de recherche est un problème pour appréhender cette communauté, et on comprend vite que les Arméniens musulmans forment un groupe non-homogène.

La question de la religion pour les Arméniens est très difficile, car elle fait partie même de l’identité arménienne. L’Eglise est nationale, et l’alphabet arménien a été créé en 404 par un religieux, Mestrop Machtots, pour écrire la Bible en arménien. Les conversions autrefois impliquaient l’assimilation à un autre groupe, et les Arméniens ont toujours été représenté par leur patriarcat religieux, en particulier sous l’empire ottoman et y compris dans la Turquie moderne. Les traumatismes récents à la fois du génocide – perpétré par un Etat musulman, et la guerre avec l’Azerbaïdjan, là encore à majorité musulmane, font du rapport des Arméniens à l’Islam un sujet sensible. Pourtant, la question de l’identité évolue. Tout d’abord, les liens entre Arméniens et Alévis en Turquie ont toujours été bons, les Alévis ayant souvent protégé les Arméniens pendant le génocide, notamment dans le Dersim. Les Arméniens et les Iraniens ont également une bonne entente, les Arméniens d’Iran étant une communauté bien intégrée depuis des siècles et les deux pays entretiennent d’excellentes relations diplomatiques. Mais en Turquie également, une communauté musulmane arménophone, les Hemşin sont désormais considérés comme étant arméniens par les Arméniens eux-mêmes. Pour la quête d’identité des Arméniens musulmans, rejetés par les deux groupes, un long travail doit être fait. Un travail qui est à peine commencé, cent ans après le génocide des Arméniens.

Thomas Ciboulet

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