Dans le monde sans en être

Une messe en enfer

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Crackland, ou « Cracolandia », en portugais. Le pays du « crack ». Quartier de Sao-Paulo. Quelques rues grouillent de personnes sans-abri et droguées. Il y règne une saleté épouvantable.  Les visages sont cernés, cadavériques, les orbites vides. Ils ont l’air de zombies ; malades, maigres, végétant là, sur des cartons, matelas ou de vieilles couvertures, au milieu des détritus et des poubelles, parfois allongés à même l’asphalte.

Ceux qui ne sont pas défoncés, ou allongés et sans réaction, sont assis par terre entrain d’essayer de chauffer avec leur briquet un caillou de crack – de la cocaïne retraitée au kérozène – au bout d’une fine et longue pipe. Le crack est une des pires drogues existantes, addictive dès les premières prises, véritable prison chimique. Les enfants jetés à la rue, issus souvent des bidonvilles de Sao-Paulo (les « comunidade » disent-ils, pour ne pas prononcer l’infamant mot de « favelas »), commencent la drogue parfois très tôt, dès 9 ans. Il y a autant de monde dans cette rue, gisant par terre, que de personnes allongées sur un bout de plage de notre côte d’azur en juillet. Ces deux images se télescopent dans mon esprit.

Au milieu de cette vision de l’enfer, ils sont connus dans le quartier : la Fraternidade O’caminho. Spiritualité franciscaine. Des jeunes consacrés, le visage rayonnant d’une joie qu’on ne voit pratiquement plus jamais sur les visages dans nos contrées, vivant dans la plus grande pauvreté (choisie) aux abords de Crackland, sortent chaque semaine, chaque jour, pour aller repêcher ces hommes et tenter de les sortir de l’enfer. « Récupérer », est le mot qu’ils utilisent, expliquant la globalité de leur action : à la fois sortie de la rue, de la drogue, et rétablissant ces hommes sur le plan physique, psychologique, social et spirituel.

Nous déjeunons avec Douglas, un « récupéré » anciennement drogué et à la rue, dans une des soupes populaires du Caminho où plusieurs centaines d’hommes et de femmes de la rue viennent prendre leur repas quotidien. Il est désormais engagé à leur coté, comme bénévole et témoin. Il se tient droit, fier d’être là, une croix bien visible autour du cou. ” Lorsqu’une personne vient nous voir en décidant de sortir de la rue et de la drogue, nous avons une méthode très simple : 1. Le témoignage des anciens drogués de la rue, comme moi. 2. La promesse d’un rétablissement spirituel  (« retrouver Jésus »)”. Et c’est tout… Ni médicament, ni médecins. Il ne m’en parle pas, mais on peut respirer ici une énorme fraternité aussi – c’est leur nom… ; l’amour, en fait. Les hommes qui arrivent ici sont considérés,  chaleureusement, aimés, inconditionnellement. On croit en eux.

Et ce chiffre… 70% de taux de réussite, clame-t-il fièrement. Je ne suis pas certain que les cures de désintoxication dans nos hôpitaux post-modernes aient de telles performances. En écoutant Douglas, je me remémore les titres de nos journaux français… les polémiques du moment…  l’expérimentation des « salles de shoot ». Chez nous, la mort, on l’administre. Proprement. Officiellement. En blouse blanche. Un peu comme pour l’euthanasie, bientôt. On est quand même civilisé.

Au dessus de la salle pour la soupe populaire, au premier étage, une immense chapelle. C’est le poumon de l’endroit, là où ils nous reçoivent. Le bâtiment, ancien temple, a été offert à la Fraternidade par les bouddhistes lorsqu’ils quittèrent les lieux.

L’après-midi, nous les suivons à pied, dans Crackland, sous le regard nerveux des policiers en grand nombre qui encerclent de loin l’ensemble du quartier. L’endroit est assez dangereux. L’autel portable est dressé, en plein milieu, à deux pas d’une poubelle. Une enceinte, un micro, un guitariste (de talent, c’est le Brésil ici). La messe commence. UNE MESSE ! Là, en plein territoire ennemi, derrière la ligne de front… S’enchainent le Kyrie, puis les lectures. Au loin, derrière moi, une rangée d’une dizaine de policiers casqués, matraque à la main s’avance doucement, faisant dégager tout ce petit monde. Ils sont suivis par un camion benne et des hommes en tenue de nettoyage, respirant à travers un masque, récupérant toutes les affaires abandonnées là dans la précipitation du départ. Vient ensuite un camion citerne et une lance à eau, qui pulse un jet d’eau moussant de désinfectant d’un bord à l’autre de la rue. La patène et le calice brillent sur l’autel, impeccables ; la beauté de la liturgie et la prestance de l’évêque qui nous a emmené de France ici, présidant cette messe, poussent le contraste de la situation à son paroxysme. La consécration commence. Je m’agenouille avec les autres… dans le jus de la poubelle qui était à coté de moi. La police avance, de plus en plus hésitante devant notre messe, puis s’arrête environ à 10 mètres derrière mon dos. Le camion benne s’arrête. La lance à eau aussi. Élévation. Le temps suspend son vol. L’hostie portée bien haut, pure, belle. C’est elle qui règne, en fait ; pauvre chez les plus pauvres. Les personnes droguées partant devant les forces de l’ordre se sont rapprochées de notre groupe, nous entourent, comprenant que la police n’avancerait plus. A la fin de la communion, juste avant la bénédiction finale, un homme de la rue se lève, s’approche de nous, tremblant, ému, demande le micro et fait une annonce qu’il veut assez solennelle, nous prenant à témoin. Une annonce articulée, un acte public et fort : « Aujourd’hui, c’est décidé, je veux me sortir d’ici, emmenez-moi avec vous. J’arrête la drogue ». Il pleure d’émotion, étonné de son courage. Beaucoup pleurent. Un deuxième homme s’approche à son tour, prend le micro, et fait à son tour une même annonce. Après le chant final, les jeunes de la fraternité remballent en vitesse leur attirail de messe, et repartent avec la pêche miraculeuse du jour : deux hommes (quasi-)sauvés.  La puissance de l’eucharistie, en action.

Un jeune frère est le responsable local de cette Fraternidade. Les gars de la rue l’appellent « l’ange », et précisent aussitôt, en rigolant : « l’ange barbu avec une robe marron ».

Jean-Marc Potdevin

2 réponses à “Une messe en enfer”

  1. THEO

    Les Pays dits du quart Monde, sont abandonnés par les Pays dits Riches, ou les pauvres ne sont RIEN. Les Pays du SUD , seront sacrifiés sur l’autel de l’argent, DIEU ou le $…. il faut choisir…. Le regard des hommes sur les pauvres , c’est ce que nous donne l’Evangile avec “le bon samaritain”… mais aujourd’hui avec la Mondialisation, nous n’avons plus droit de nous apitoyer sur l’autre. Le Profit reste la seule valeur humaine.

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