Dans le monde sans en être

Lettre à mes amis Facebook

Aujourd’hui, je prends un risque. Je supprime définitivement mon compte Facebook. Vous ne verrez plus apparaître ni mes photos, ni mes statuts, ni mes voyages, ni mes nouvelles amitiés. Je m’en vais.

J’ai vécu des expériences uniques avec chacun d’entre vous, et c’est pour ça que vous apparaissez aujourd’hui dans ma liste d’amis. Tous, vous faites partie de ma vie, vous l’avez plus ou moins façonnée,vous en avez été les acteurs. Certains d’entre vous me sont proches, certains d’entre vous êtes de ma famille, et je sais que le contact se fera de toute façon, par la force des choses, sans avoir besoin de cet outil qu’est Facebook. Beaucoup d’entre vous avez été également des amis proches, avec qui j’ai partagé un quotidien, un idéal, une cause, des joies et des déceptions. Et puis, avec le temps, nous avons pris des chemins différents, et Facebook est quelquefois l’unique lien qui me rattache à vous. Certains d’entre vous, et à vrai dire une grande partie d’entre vous, êtes des amis d’une seule soirée, d’un seul camp, d’un seul pèlerinage. Si nous avions eu un quotidien à partager, un peu plus de temps les uns avec les autres, nous aurions pu devenir des amis inséparables, comme le hasard d’une ville étudiante, d’une classe de lycée ou d’un cours de caté m’en ont déjà tant donné. Facebook était notre seul moyen de ne pas prendre des routes absolument différentes, et de continuer à faire vivre un tant soit peu l’expérience positive que nous avions vécu ensemble. Les derniers d’entre vous, enfin, n’êtes que des connaissances, des gens que j’ai côtoyé sans partager beaucoup plus qu’un blanco ou un déjeuner à la cantine.

Aujourd’hui, je prends le risque de ne plus jamais croiser votre route, en tout cas de ne plus croiser la route de la grande majorité d’entre vous. Vous dont je ne partage ni le sang ni le quotidien, vous revoir me demandera un effort, je n’aurai plus la facilité du chat, ni la possibilité d’approuver discrètement ce que vous faites par un like, ni même de vous rappeler mon existence par un message rapide. Pour beaucoup d’entre vous, il me sera cependant toujours facile de vous donner un coup de téléphone, de vous envoyer un mail, voire une lettre. Et ce sera différent. Je vous verrai dans les yeux, je pourrai vous sourire pour de vrai, sonder votre regard, ou alors au moins entendre votre voix, ou vous rendre présent à mon imagination par l’écriture. Et alors notre relation changera, parce que nous n’aurons plus le choix : ce que nous nous diront deviendra authentique, et nous n’aurons pas le choix que de laisser paraître nos joies, mais aussi nos interrogations et nos malheurs. Il n’y aura plus d’écran entre nous, et je vous donnerai à connaître ma personnalité, la vraie. Et vous vous donnerez à connaître, pour de vrai. Nous nous choisirons. Aux autres, avec qui j’avais eu des échanges réels mais dont j’ai déjà un peu oublié l’existence dans le flot de ma page d’accueil, vous dont je me suis habitué à voir les publications sans les regarder, ni faire de lien avec ce que nous avions vécu, vous que je n’ai pas le moyen de contacter autrement que par Facebook, vous revoir, si cela arrive, deviendra un cadeau, tout simplement. Je n’aurai plus de prise sur ce qui pourra nous rassembler de nouveau, comme je n’avais pas de prise sur ce qui nous a réunis la première fois. Dieu veille. Vous dont je ne croiserai plus jamais la route, votre absence n’efface pas ce qui nous a ressemblé un jour, ne fût-ce que les bancs du collège ou un quelconque bistrot.

Facebook a pris ma mémoire, je la récupère. Je quitte des images pour rencontrer des hommes.

Héront

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