Dans le monde sans en être

Le grand prêtre : De l’espérance…

Sans titre 2

PAUL VI AURAIT DECLARE un jour : « Le chrétien vit son présent à partir de son futur ». Toute l’espérance chrétienne tient, me semble-t-il, dans ces quelques mots. Car de fait, c’est bien dans l’espoir de voir un jour Dieu face à face que le chrétien tente de se convertir laborieusement, jour après jour. C’est bien à cause de cette espérance eschatologique, qu’il renonce – ou tente de renoncer – à un certain nombre de comportements qu’il juge, néfastes à l’aune de sa foi.

Dans la « religion de l’argent », c’est un peu différent. Rien n’est néfaste si ce n’est d’être pauvre. C’est que pour les tenants de cette foi, tout se joue Hic et Nunc de sorte que le grand prêtre et ses amis vivent leur présent à partir de leur présent. Pour les comprendre, il faut imaginer un évangile où il serait écrit : « Heureux les riches car le royaume de la terre est à eux »1Matthieu 5,3 apocryphe ou bien encore « Ne m’est-il pas permis de faire de mon bien ce que je veux ? Ainsi les premiers seront les premiers, et les derniers seront les derniers »2Matthieu 20,16 apocryphe.

Oui, je sais. Ça sonne bizarre comme espérance, mais enfin c’est comme ça !

Mesures non classiques

Après que le grand prêtre (Mario Draghi, Président de la Banque Centrale Européenne) eût prononcé son oracle sur la grande place de Londres en juillet 20123« La Banque Centrale Européenne est prête à faire tout ce qui est nécessaire pour préserver l’euro. Et croyez-moi, ce sera suffisant », les marchés financiers avaient retrouvés des raisons d’espérer. Certes, concrètement, rien n’avait changé, mais chacun avait acquis la certitude que son espérance ne pouvait être déçue. Et force est de reconnaître qu’elle ne le fut pas. Car entre juillet 2012 et décembre 2014, l’indice « Euro Stoxx 50 » qui regroupe les 50 plus importantes valeurs des pays membres de la zone Euro et qui est donc, à ce titre, la mesure de l’espérance financière en Europe, est passé de 2100 à 3300 points soit une augmentation de 57%. Une paille !

A toute fin utile, rappelons que le Livret A, sur la même période a chuté de 2.25% à 1%, ce qui, semble-t-il, était encore trop élevé puisque le Ministère des Finances a décidé de le réduire à 0.75% en juillet 2015.

Que s’est-il donc passé durant ces 3 années qui puisse justifier une telle hausse ? Eh bien voilà : Le chômage s’est accru. Les déficits aussi. La croissance a chuté. La production industrielle aussi…

Evidemment, si l’on se fonde sur l’économie réelle, ces mauvaises nouvelles peuvent difficilement expliquer une telle croissance des indices boursiers. Et c’est là où se situe notre erreur de raisonnement. Car le clergé financier ne fonde pas son espérance sur l’économie réelle mais sur sa foi en la parole du grand prêtre. Et puisque tout va mal, alors ce dernier devra faire un miracle, miracle que l’on nomme de nos jours, « assouplissement quantitatif » ou pour faire chic, « Quantitative easing ». De ce terme barbare, le très sérieux journal « Les Echos » donne la définition suivante :

« Le quantitative easing désigne des mesures de politiques monétaires non conventionnelles. Habituellement, la politique monétaire a pour principal instrument le taux d’intérêt auquel les banques peuvent se réescompter auprès de la banque centrale. Du fait de l’ampleur de la crise, les banques centrales ont été amené à prendre des mesures non classiques fin 2008 début 2009, d’où le terme de quantitative easing, consistant par exemple à acheter des obligations ou des billets de trésorerie émis par les entreprises, à reprendre les actifs douteux de banque ou à les garantir. »

L’espérance à l’épreuve de la foi

Des « mesures non classiques », comme c’est joliment dit !

Car en l’espèce, il s’agit ni plus ni moins, de créer de la monnaie à partir de rien. C’est exactement ce, qu’autrefois et fort classiquement, on appelait faux-monnayage. Avec cette monnaie, la BCE4Banque Centrale Européenne achètera les « actifs pourris » des banques. Du coup lesdites banques ayant échangées leurs mauvaises créances contre de bons euros tout frais, pourront s’en aller, tranquillement, rejoindre la « Communauté Spéculative Globale (CSG) » à la bourse, pour acheter des actions ou des obligations dont la valeur n’a plus grand-chose à voir avec la réalité économique.

Le miracle

Mais les financiers ont un point en commun avec les catholiques : la foi ne leur suffit pas toujours. Passé un certain temps, il leur faut également contempler les œuvres. Non pas les leurs, évidemment, mais celles du grand prêtre. Or fin 2014, d’œuvre, ils n’en avaient point vue, de sorte que leur espérance commençait à faiblir sérieusement. Alors, d’aucuns ont commencé à réfléchir : « Mes frères et sœurs, que sert-il à quelqu’un de dire qu’il a la foi, s’il n’a pas les œuvres ? Cette foi peut-elle le sauver ? »5Jacques 2,14. Et la manière de réfléchir, pour un financier qui a perdu confiance, c’est de vendre ses titres. Et les vendre même sans les avoir6Ce que l’on appelle « Short Selling » ou vente à découvert,  en espérant que tout s’écroule pour les racheter moins chers ultérieurement. Alors les bourses européennes se sont mises à tanguer. Dangereusement.

Et, le grand prêtre dut se résoudre à faire ce qu’il ne voulait pas : du « quantitative easing ». Il créa donc, tel un alchimiste moderne, de la liquidité, c’est-à-dire de l’argent, à partir de rien. C’est que « décevoir les marchés », c’était prendre le risque de voir tout le château de cartes s’effondrer. Un château de cartes construit minutieusement, jour après jour, depuis la crise financière de 2008. Alors, en janvier 2015, Draghi a sorti le bazooka monétaire, ce que le journal « Les Echos » a traduit dans les termes suivants :

« Mario Draghi a été au rendez-vous des attentes du marché. La BCE a bel et bien dégainé l’artillerie lourde en annonçant la mise en place d’un large programme de rachats d’actifs renforcé. Il portera sur un total de 60 milliards d’euros par mois, ce jusqu’à fin septembre 2016. Soit une enveloppe globale de 1.140 milliards d’euros ».

Et voilà ! Avec 1.140 milliards d’euros,  le grand prêtre espérait avoir enfin la paix pour les 18 prochains mois.

L’espérance à l’épreuve de la foi, saison 2

Mais l’ennui, c’est que si Dieu fait des miracles, Mario Draghi ne fait que des prodiges. Et les marchés financiers ont besoin de toujours davantage de prodiges. Ils sont comme les toxicomanes et pour se sentir bien, il leur faut sans cesse accroître les doses. Or à l’été 2015, suite aux déboires économiques de la Chine, les marchés, à nouveau, ont pris peur. Et comme je vous le disais plus haut,  « la manière d’avoir peur, pour un financier qui a perdu confiance, c’est de vendre ses titres ».

Alors une fois encore, les bourses européennes et mondiales se sont mises à tanguer. Et l’indice « Euro Stoxx 50 » qui mesure l’espérance financière est passé de 3800 à 3100 points, soit une chute de 18%, en quelque semaines. Pour le grand prêtre tout était à refaire !

Nouvel oracle

Fin septembre 2015, le grand prêtre a de nouveau pris la parole et il a déclaré à la foule :

« Il faut plus de temps pour déterminer en particulier si la perte de dynamique de croissance des marchés émergents est de nature permanente ou momentanée et pour évaluer les forces responsables de la baisse des prix internationaux des matières premières et des épisodes récents de graves turbulences financières. De ce fait, nous surveillerons attentivement toute information pertinente et ses répercussions sur les perspectives pour la stabilité des prix ».

En gros, si vous lisez bien, le grand prêtre n’a rien dit, hormis quelques banalités.

Mais les marchés, eux, ont compris cela : « Il y a une perte de dynamique de croissance des marchés émergents de nature permanente » (Ce que Draghi n’a pas dit).

Et dans la foulée, les marchés ont raisonné ainsi : « Puisque que l’on comptait sur ces marchés émergents pour alimenter la croissance mondiale, il est probable que le monde entier se dirige vers une stagnation voire une récession économique. Donc le grand prêtre devra à nouveau créer de la monnaie à partir de rien. Donc les marchés vont monter”. 

Et donc, anticipations rationnelles obligent, les marchés montent.

Et c’est ainsi, à l’automne 2015, que l’indice « Euro Stoxx 50 » a gagné 10% en 3 semaines !

Et nous voilà ce soir.

Comme quoi, ça ne tient pas à grand-chose, l’espérance financière…

Stéphane Duté

@Veilleur80

Notes :   [ + ]

1. Matthieu 5,3 apocryphe
2. Matthieu 20,16 apocryphe
3. « La Banque Centrale Européenne est prête à faire tout ce qui est nécessaire pour préserver l’euro. Et croyez-moi, ce sera suffisant »
4. Banque Centrale Européenne
5. Jacques 2,14
6. Ce que l’on appelle « Short Selling » ou vente à découvert

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