Dans le monde sans en être

Heureux les pauvres de cœur, ou la béatitude de la pauvre veuve

Mère et enfants, Georges Rouault

Nous voici à Jérusalem, dans le temple où Jésus enseigne ses disciples. Il les invite à la prudence  envers ceux dont il a percé et révélé les cœurs endurcis : « Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à sortir en robes solennelles et qui aiment les salutations sur les places publiques, les premiers rangs dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners. Ils dévorent les biens des veuves et affectent de prier longuement ; ils seront d’autant plus sévèrement condamnés. »

Une fois de plus, le Seigneur nous met en garde contre nos désirs d’exercer un pouvoir, de paraître, de briller…, comme les scribes qui sont vaniteux et hypocrites face aux hommes et face à Dieu. Pour comprendre la sévérité des paroles prononcées par le Seigneur nous devons avoir en tête que dans le récit de saint Marc nous sommes à quelques jours de la Passion. Faisant fi de la vérité et de la justice, les scribes et les grands prêtres ont déjà condamné Jésus et veulent désormais le mettre à mort.

“Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs…”

Les scribes étaient des spécialistes des saintes Ecritures auquel on donnait le titre de « rabbi », maître. Leur origine semble remonter à Esdras[1], dont la Bible nous dit qu’il était prêtre de naissance et scribe de « métier ». En effet, du fait de la dure loi de l’exil à Babylone où il se trouvait, il était dans l’incapacité d’exercer son sacerdoce. Il devint scribe et participa à la création de la synagogue qui permit à tout juif de pouvoir rendre un culte public à Dieu en-dehors du Temple, chose qui jusque-là était impossible. Les scribes étaient des guides spirituels pour le peuple. Ils aidaient à interpréter la Torah en fonction des situations concrètes et nouvelles de la vie. Cependant, l’amour et le souci de défendre et protéger la Torah leur fit inventer de nombreuses prescriptions qui devinrent un très lourd fardeau impossible à porter, restreignant ainsi la religion à un groupe de parfaits. Jésus fustigea souvent leur étroitesse d’esprit et leur endurcissement de cœur. Au cours d’un repas chez Matthieu le publicain il rappela que « ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs…»  Dit autrement Jésus n’est venu ni pour ceux qui se croient parfaits et qui n’espèrent ou n’attendent plus rien de Dieu… ni pour un « happy few », mais pour la multitude, pour ceux qui humblement se reconnaissent indignes et pécheurs et qui ne comptent plus que sur la miséricorde infinie de Dieu …

Mais revenons à notre texte : « Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à sortir en robes solennelles et qui aiment les salutations sur les places publiques, les premiers rangs dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners… » Saint Jean Chrysostome commentant ces versets nous met en garde contre les mondanité et le culte de l’apparences dans l’Eglise en disant : « Ce sont des choses bien mesquines et bien misérables, et elles ont été cause de bien grands maux ; elles ont ruiné des cités et des églises entières[2]… » Nous avons ici une nouvelle évocation du scandale, l’obstacle sur la route, qui fait chuter les plus faibles en l’occurrence qui fait fuir les âmes et les poussent ainsi vers de graves dangers spirituels…

“Les fous qui n’ont pas de Dieu”

Allant plus loin dans la controverse Jésus dit : « Ils dévorent les biens des veuves et affectent de prier longuement ; ils seront d’autant plus sévèrement condamnés ». Le Seigneur parle des pauvres veuves.  Elles sont du nombre des pauvres qui pleurent dans les Béatitudes. En effet, elles sont seules, sans soutien humain et sans argent. Les veuves qui ne pouvaient pas se remarier ou retourner dans leurs familles n’avaient souvent pas d’autre solution que de chercher et trouver refuge dans le Temple… La communauté chrétienne naissante se souviendra de ces paroles du Christ, c’est pourquoi saint Paul nous enseigne très concrètement comment leur venir en aide. En outre dans l’accusation que le Seigneur lance contre les scribes, comment ne pas entendre en écho le psaume 13 : « N’ont-ils donc pas compris,
ces gens qui font le mal ? 
Quand ils mangent leur pain,
ils mangent mon peuple. 
Jamais ils n’invoquent le Seigneur… » Jésus compare les scribes aux « fous qui n’ont pas de Dieu… » Lorsqu’un disciple commet un scandale, il est comme l’homme sans raison et sans Dieu… Sans foi ni loi… Quel paradoxe pour les scribes et les pharisiens de tous les temps !

« Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du Trésor, et regardait comment la foule y mettait de l’argent. Beaucoup de gens riches y mettaient de grosses sommes. » Hormis pour enseigner, se mettre à table et lors d’un moment de fatigue sur le bord d’un puits, il est rare que l’on dise que Jésus s’assoit. A la différence de nous qui jugeons trop souvent sur les apparences, il veut prendre son temps pour connaître et sonder les reins et les cœurs. Il se retire près du parvis des femmes où un large escalier conduisait au parvis d’Israël. Si j’en crois les commentateurs, c’est sans doute sur l’une des marches que Jésus s’est assis. De là, il voyait la salle du trésor le long de laquelle se trouvaient les troncs.

“Dieu ne regardera pas ce que l’on donne, mais ce que l’on se réserve”

Saint Marc nous laisse entendre que certains en profitaient pour jeter avec ostentation de la monnaie, c’est alors que « vint une pauvre veuve qui mit deux pièces de monnaie ». Commentant ces versets, saint Ambroise dit : « Dans les deux oboles qu’offre cette femme, vous pouvez reconnaître la foi et la miséricorde. Elle croit offrir peu, et en réalité il était impossible d’offrir quelque chose de meilleur[3]. » Pourquoi ? Saint Bède le Vénérable nous donne la clef interprétative qui sera aussi celle du jugement : « Dieu ne regardera pas ce qu’on donne, mais de quel cœur on le donne…[4] » Et saint Ambroise d’ajouter : « Dieu ne regardera pas ce que l’on donne, mais ce que l’on se réserve[5]… » Elle ne s’est ménagé aucune peine, ne s’est rien réservé, n’a rien gardé, mais elle à tout donné. Vivant des Béatitudes, elle reçoit sa vie de Dieu seul. Elle sait que tout vient de Lui et que tout est pour Lui… Je laisse la parole à saint Paulin de Nole qui nous met en garde : « Rappelons-nous cette veuve qui se préoccupait des pauvres sans se soucier d’elle-même. Ne pensant qu’à la vie future (…) les richesses de son cœur dépassaient celles de tous les riches. Elle n’avait en vue que les richesses de la récompense éternelle[6]… » Ce qui lui importe, ce n’est pas ce qui est donné, mais la qualité du cœur qui donne. Le Seigneur veut nous aider à changer notre regard sur les personnes. Il y a beaucoup de personnes dans nos paroisses qui aux yeux du monde, comme la veuve, ne paient pas de mine, qui discrètement dans la journée prient à l’église, qui viennent fidèlement à la Messe, parfois au prix de gros efforts à cause de l’âge, de la maladie ou d’une faiblesse psychique… Elles donnent ce qu’elles ont pour vivre, parfois-même leur souffle (pour se déplacer), elles sont l’Eglise, elles la soutiennent et participent ainsi au salut du monde… Demandons au Seigneur la grâce de voir ces personnes comme lui, afin que nous puissions les imiter.

« Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le tronc plus que tout le monde. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre… » De nouveau Jésus aide ses disciples  à faire le lien entre notre salut et la Béatitude de la pauvreté de cœur, de vie… La veuve reçoit sa vie de Dieu seul, il est son héritage et sa gloire…  Quelles que soient nos richesses, le Seigneur nous invite à une grande simplification pour une plus grande unification de nos vies en vue de la seule richesse et de la seule vie qui vaille : la vie éternelle.

Bon dimanche à tous.

Pod

[1] Esdras, 7, 6 et 11-12 ; Néhémie, 8,12.

[2] Homélie LXXII 2.

[3] « De Viduis », V, 29.

[4] Commentaire de l’Evangile selon saint Marc.

[5] De Viduis, V, 27-31.

[6] Epître XXXIV 3.

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS