Dans le monde sans en être

“Energie et équité” : Et si on ralentissait ?

Accroissement des inégalités. Bien souvent, quand ce thème apparaît, on parle de richesses, mesurées à l’aune du PIB d’un pays ou de la fortune des individus. Pour Ivan Illich1Ivan Illich, né en 1926 à Vienne et mort en 2002 à Brême, est un intellectuel à qui l’on doit notamment le développement du concept de convivialité. Sa pensée, à la croisée de la philosophie et de la sociologie, touchant la plupart des sciences humaines, s’attaque aux effets indésirables des institutions sociales, particulièrement ce qu’il appelle le monopole radical. On peut le rapprocher de Jacques Ellul, Jacques Maritain et Emmanuel Levinas., le meilleur révélateur des inégalités existant dans le monde n’est pas l’argent, mais l’énergie.

De l’énergie, tout le monde en dispose, à commencer par l’énergie autogène, produite par notre corps. En plus de cela, l’homme s’est doté de sources externes. Des sources de plus en plus variées, de plus en plus efficaces. Pour une consommation sans cesse croissante.

Hors de toute considération environnementale, Illich vient ici dénoncer un effet pervers de cette croissance incontrôlée sur la structure sociale : l’imposition d’un quantum minimal d’énergie.

“Si nous accordons cette vue illusoire [de l’abondance énergétique], nous accorderons à l’écologiste que l’emploi de forces d’origine non physiologique pollue l’environnement, et nous ne verrons pas qu’au-delà d’un certain seuil, les forces mécaniques corrompent le milieu social.”

L’idée de ce quantum est la suivante. Un quelconque progrès permet à certains de profiter d’une quantité d’énergie plus importante. Une énergie qui servira à transformer le monde pour faciliter l’utilisation d’une quantité d’énergie supérieure à la moyenne. Problème : à force de transformation, le monde devient certes plus adapté pour ceux qui disposent de hauts quanta d’énergie, mais ne permet plus à ceux qui choisissent, sont contraints ou sont incapables de se procurer un tel quanta d’énergie. L’évolution du monde, la croissance permanente des plus hauts quanta d’énergie oblige l’ensemble de la population à accroître sa consommation d’énergie, jusqu’à faire émerger un seuil minimal de consommation, en deçà duquel les individus sont considérés comme hors de la société.

Illich pointe ainsi du doigt le modèle “développementaliste” proposé par l’Occident dans la deuxième moitié du XXe siècle : il s’agît moins de développer les pays et leurs sociétés en respectant leurs identités que d’exporter ce modèle énergivore et d’embrigader de nouveaux pays dans cette spirale infernale.

“Dès qu’un pays pauvre accepte la doctrine que plus d’énergie bien gérée fournira toujours plus de biens à plus de gens, il est aspiré dans la course à l’esclavage par l’augmentation de la production industrielle.”

Pour parer cet effet pervers, Illich propose l’imposition d’un quantum maximum, dont le niveau ne peut être déterminer que politiquement. Un quantum qui, en 1973, était déjà dépassé par tous les pays développés, mais aussi d’autres tels le Mexique. En revanche, l’Inde, la Chine ou la Birmanie étaient encore aptes à se tirer de la spirale énergétique.

L’industrie de la circulation

Pour illustrer son propos, Illich développe l’exemple de la circulation, composée du transit (autogène : l’homme utilise son énergie métabolique pour se déplacer) et du transport (exogène : l’homme utilise une autre source d’énergie [moteur, animaux,…]).

Alors que tous les humains sont égaux devant la marche à pied, à quelques exceptions près, le monde actuel ne permet plus ce mode de déplacement. Aller à pied pour un trajet long est devenu hors norme socialement parlant : marcher pendant une heure est exceptionnel, incompréhensible, presque illogique. Le monde s’est transformé pour faciliter la circulation de modes plus “efficaces”, plus rapides et plus énergivores.

“La minorité s’installe sur ses tapis volants pour atteindre des lieux éloignés que sa fugitive présence rend séduisants et désirables, tandis que la majorité est forcée de travailler plus loin, de s’y rendre plus vite et de passer plus de temps à préparer ce trajet ou à s’en reposer.”

On en est arrivé au point où la distance totale parcourue par une personne rapportée au temps qu’elle consacre à ce déplacement (le déplacement en lui-même, mais aussi le travail pour acheter le véhicule, l’essence, payer parking, péages, amendes,…) donne une vitesse moyenne de 6km/h. Soit la vitesse d’un homme qui marche… L’usager de l’industrie du transport s’enferme donc dans un système énergivore duquel il ne retire aucun avantage et qui le prive de sa liberté fondamentale d’aller et venir comme il l’entend.
Posséder une voiture est devenu un prérequis à toute prétention sociale, un minimum pour qui veut faire partie de la société. Hors la voiture, point de salut.

“Ceux qui n’ont que leur propre force pour se déplacer, ils sont considérés comme des outsiders sous-développés.”

Alors face au monopole radical du transport, quelle solution ? Imposer une vitesse maximale. Et redécouvrir les bienfaits du transit. “Energie et équité” est un véritable plaidoyer pour le vélo, outil par lequel le rendement de l’énergie métabolique pour le déplacement est maximal.

“A bicyclette, l’homme va de trois à quatre fois plus vite qu’à pied, tout en dépensant cinq fois moins d’énergie. […] La bicyclette est un outil parfait qui permet à l’homme d’utiliser au mieux son énergie métabolique pour se mouvoir : ainsi outillé, l’homme dépasse le rendement de toutes les machines et celui de tous les animaux.”

1973-2015

On redécouvre aujourd’hui l’existence de limites, les bienfaits de leur respect, les risques de leur violation. Confronté à l’épuisement des sources d’énergie et à l’exigence “nouvelle” du respect de l’environnement, notre monde cherche à faire évoluer sa production d’énergie vers des sources propres, croyant y voir la solution à ses problèmes. Mais c’est ignorer les méfaits de l’énergocentrisme et du développementalisme sur la structure même de la société, le monopole radical de l’énergie sur nos modes de vie.

Il y a 40 ans, on a troqué les centrales thermiques pour des centrales nucléaires. Aujourd’hui, on troque les centrales nucléaires pour des centrales éoliennes ou solaires. Et demain, quoi ? Faudra-t-il encore longtemps avant que ne cesse cette fuite en avant, cet investissement dans l’énergie énergivore ?

Et si, plutôt que d’investir dans de nouvelles centrales écolo-friendly, dans des voitures moins-haute-consommation, on prenait le problème à bras le corps ? Boutons l’énergie hors le Royaume de France!

Osons le pari du transit : à pied, à vélo, en roller, à trottinette, en canoë,…

Osons le pari de la proximité : travail, commerces,…

Redécouvrons les trésors enterrés à quelques mètres de là : des monuments, des paysages, des hommes.

FPitois

Retrouvez le texte intégral de “Energie et équité” dans vos librairies favorites (Ivan Illich, Energie et équité, 1973, éditions du Seuil) ou sur ce site.

Notes :   [ + ]

1. Ivan Illich, né en 1926 à Vienne et mort en 2002 à Brême, est un intellectuel à qui l’on doit notamment le développement du concept de convivialité. Sa pensée, à la croisée de la philosophie et de la sociologie, touchant la plupart des sciences humaines, s’attaque aux effets indésirables des institutions sociales, particulièrement ce qu’il appelle le monopole radical. On peut le rapprocher de Jacques Ellul, Jacques Maritain et Emmanuel Levinas.

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