Dans le monde sans en être

En deçà de la solitude, lecture poétique de Karol Wojtyla.

Marc Chagall.

Pour entrer dans ce qu’on appelle communément “la théologie du corps” de saint Jean-Paul II, il existe une porte aussi lumineuse que méconnue : la poésie du jeune Karol Wojtyla.

Une parole poétique

Dans les années 40, Karol Wojtyla se lance, avec Mieczyslaw Kortlarzyk, dans la fondation d’un “théâtre rhapsodique“. Au travers de ce mouvement artistique, ils veulent créer un “théâtre de la parole” “dans lequel l’acteur est invité à se mettre au service d’une parole dans une forme d’ascèse du jeu et du geste qui doit le conduire à s’effacer afin de laisser s’exprimer toute la force de la parole poétique”1Yves Semen, “Avant-propos” à Karol Wojtyla, Rayonnement de la paternité, Cerf, 2014..

Salomon faisait du silence de la nuit le fond nécessaire au surgissement de la Parole divine (Sg 18, 14)2Cf. Sg 18, 14 : “Alors qu’un silence paisible enveloppait toutes choses et que la nuit parvenait au milieu de sa course, du haut des cieux, ta Parole s’élança du trône royal.”, de même s’est à la condition expresse d’un silence de l’intrigue que la théâtre de Wojtyla se fait parole. Sur une scène dépouillée de décor, d’intrigue et même de personnage – puisque la figure principale y porte le nom aussi fondamental qu’anonyme d’Adam – le Mystère prend toute la place. Chaque mot condense en lui une expérience, un sentiment, une intuition. La parole y est théâtrale non par l’extériorisation d’une histoire, mais du fait que les mots prononcés portent en eux ce qui fait le fond de toute histoire. C’est en étant avant tout poétique que la parole de Karol Wojtyla a été théâtrale, philosophique et théologique.

Une parole amoureuse

Et il n’y a pas mille chemins pour poétiser. Le vieux Socrate avertissait déjà : “L’homme qui, sans avoir été saisi par la folie dispensée par les muses, arrive aux portes de la poésie avec la conviction que, en fin de compte, l’art suffira à faire de lui un poète, celui-là est un poète manqué ; devant la poésie de ceux qui sont fous, s’éfface la poésie de ceux qui sont dans leur bon sens.”(Platon, Phèdre, 245a.)

Ce n’est que par la muse que l’on entre en poésie. Ce n’est qu’en réponse à la voix d’une bien-aimée que l’homme – ivre et fou – se met à déclamer ou à gribouiller des vers. Poétiser, c’est toujours aimer.

Mais n’imaginons pas qu’aimer soit un acte dont nous sommes l’auteur en première personne. L’amant n’a jamais décidé d’aimer. Il s’est découvert – un matin de printemps, alors que l’hivers s’en était allé (Ct 2, 11) – aimant. Il n’est pas le maître à bord, et lorsqu’il aime, c’est que son coeur lui a été ravi. Il n’est le sujet de son acte d’amour qu’en ayant d’abord accepté d’être assujetti. Il n’est l’hôte qui accueille sa muse qu’en étant son otage. Il aime car un matin il s’est découvert enamouré.

La parole théâtrale, philosophique et théologique de Karol Wojtyla sourde toute entière d’une parole poétique et donc d’une expérience d’amour. À la lecture du théâtre rhapsodique de Karoll Wojtyla, sa “théologie du corps” se relève être fondamentalement une théologie amoureuse.

Une solitude entaillée par l’amour

En ouverture de la pièce Rayonnement de la paternité, nous voyons l’homme – Adam – abîmé dans sa solitude. encombré par son soi et rivé à lui-même au point de vouloir se fuir. Son “mien” l’encombre et l’inquiète : “J’ai peur du mot “mien“”, “j’ai décidé de bannir le mot “mien” de mon vocabulaire” (p. 48.). Cet Adam – notre père – sait qu’en donnant la vie, il donnera aussi la solitude : “Quand je donne naissance, je le fais pour devenir seul parmi ceux qui sont nés, parce que je leur communique le germe de la solitude. Au milieu d’une multitude, ne sont-ils pas de plus en plus seuls ?” (p.49).

Mais voici que cette solitude est traversée. Voici la femme. “Tu entres dans ce que j’appelle la solitude, et Tu viens à bout de ma résistance” (p. 51). Les mots du poète Wojtyla semblent ici reprendre ceux de Salomon dans son Cantique des cantiques : “Tu me fais perdre le sens, / ma soeur, ô fiancée, / tu me fais perdre le sens / par un seul de tes regards” (Ct 4, 9). La Douce a surgi et à ses regards le Fort tombe à la renverse. Rivé (à lui-même) et inquiet, il se découvre ravi (par son aimée) et confiant. Il s’élance – “sautant sur les montagnes, / bondissant sur les collines” (Ct 2, 8).

La femme révèle à l’Adam que “la solitude n’est pas du tout au fond de [son] être” (p. 51). Il y a plus profond que le “mien” étroit et étouffant. Il y a en moi plus profond que moi-même. Mon mien est comme creusé en lui-même d’un au-delà de lui-même. La solitude a beau “grandir jusqu’en un certain point” (p. 51), elle n’étend pas son domaine en tout les recoins de mon être. Plus profond, plus fondamentalement, il y a une “faille”. “La faille par laquelle Tu entres est bien plus profonde” (p. 51).

“La Femme a pénétré la solitude” (p. 52). Plus intime à moi-même que moi-même, la bien-aimée me révèle la profondeur de mon être. Sous son regard, je découvre que je ne suis pas l’individu insulaire que je croyais être ; aimant et aimé, je suis une personne dont l’existence est relation. Ma vie se révèle faite pour le don. Ma vie doit être volée et livrée3cf. la vie comme arrachement et comme don ici.. Le fond de mon être est une faille par où je veux m’échapper, m’élancer. Ma vie un est un vers toi.

Le mien s’est fait tien.

“Qui est celle-ci qui surgit comme l’aurore,
belle comme la lune,
resplendissante comme le soleil,
redoutable comme des bataillons” (Ct 6, 10).

Benoît

Pour aller plus loin :

  • Karol Wojtyla, Rayonement de la paternité, Cerf, Paris, 2014.
  • Karol Wojtyla, La Boutique de l’Orfèvre, Cerf, Paris, 2014.

Notes :   [ + ]

1. Yves Semen, “Avant-propos” à Karol Wojtyla, Rayonnement de la paternité, Cerf, 2014.
2. Cf. Sg 18, 14 : “Alors qu’un silence paisible enveloppait toutes choses et que la nuit parvenait au milieu de sa course, du haut des cieux, ta Parole s’élança du trône royal.”
3. cf. la vie comme arrachement et comme don ici.

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