Dans le monde sans en être

Un pape, au-delà du mur de l’argent.

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“Qui veut mettre des limites au système capitaliste ? Les communistes et les loosers.” Cette formule est issue du livre “Au delà du mur de l’argent“. Elle est provocatrice, mais n’est pas de l’auteur. Il la rapporte pour mieux s’en éloigner. Elle montre à quel point le débat contemporain autour du système capitaliste est polarisé. Polarisé, comme le monde d’avant la chute du mur de Berlin. Ce qui fait l’intérêt de ce livre, c’est qu’il montre de manière très concrète à quel point le pape François, comme Jean-Paul II à l’époque, peut jouer un rôle pour mettre à bas le mur de l’argent.

Edouard Tétreau, au premier abord, fait partie de ceux qui bénéficient du système. Analyste financier, conseiller des grands de ce monde, on l’attendrait plutôt dans une défense du système capitaliste et financier. Mais c’est aussi en chrétien catholique que l’auteur pense et réfléchit, et c’est avec ce regard qu’il analyse cet univers financier qu’il connaît sur le bout des doigt, dans ses succès comme dans ses excès, et le rôle que le pape peut y jouer.

À l’automne 2014, il rédige pour le Conseil Pontifical pour la Culture une note intitulée L’espèce humaine survivra-t-elle à l’économie du XXIe siècle ? Il y suggère une action du pape François à New-York, face aux risques nés de la financiarisation excessive de la société et d’un développement de plus en plus rapide des nouvelles technologies. Un an plus tard, il est à New-York avec le pape pour son voyage aux Etats-Unis.

Dans ce livre, l’auteur raconte d’abord une partie des évènements qui ont mené à cette visite du pape. Car sans cela, on ne peut comprendre le rôle spécifique que le pape François peut jouer. Il est, “le seul vrai leader mondial dans un monde sans leadership.” Et son encyclique Laudato si est déjà un texte fort en matière économique et environnementale.

A côté de cela, Edouard Tétreau brosse le tableau des excès, tant de la financiarisation que de l’évolution de plus en plus rapide des nouvelles technologies. Si le fond de l’analyse n’est pas en soi révolutionnaire, elle est néanmoins intéressante parce qu’elle est formulée autant par un “insider” que par un chrétien, avec prudence et nuance.

L’auteur raconte par exemple les prises de conscience progressives de ses grands dirigeants inquiets du monde qu’ils laisseront à leurs enfants. Il démonte  aussi le mythe du Trickle Down (ruissellement de la richesse du haut vers la base de la pyramide sociale) et s’inquiète de la mise sur le côté des plus faibles, tant par la financiarisation que par les nouvelles technologies.

A titre d’exemple, on peut retenir les voitures sans chauffeur. Elles mettront même les conducteurs d’Über au chômage, sans créer de réelles contreparties d’emploi. On peut même aller encore plus loin, puisque l’avènement des camions de marchandises automatisés risque de toucher des régions entières, aux Etats-Unis par exemple, en rendant inutile toutes les activités développées autour des étapes des camionneurs (Restauration, Hôtellerie…). On peut donc être à la fois enthousiaste par rapport aux potentialités des nouvelles technologie, mais sceptique sur certains effets.

A partir de ces constats, tant sur les dangers que sur le rôle que le pape peut avoir, Edouard Tétreau décrit différentes solutions concrètes pour remettre le système dans le droit chemin. On peut retenir par exemple la proposition d’un jubilé de la dette, appuyée tant par le chapitre 25 du Lévitique (verset 10), que par un rapport du cabinet McKinsey, poids lourd du conseil en stratégie d’entreprise.

Mais la proposition la plus marquante vient à la fin du livre : “Organiser un Bretton-Woods des sociétés civiles et religieuses”. Les religions ont en commun d’avoir toutes des directives qui peuvent trouver leur expression en matière économique : Doctrine sociale des Églises chrétiennes, préceptes juifs, moucharaka et zakat musulmane, notion de dharamsal du code de discipline sikh, etc. Les sphères d’influences de ces religions sont énormes, et leur expérience est très ancienne.

Tous ces groupes réunis pourraient développer des directives communes qui permettraient d’assainir le système actuel. Et l’auteur précise bien que cela ne doit pas être une conférence des leaders religieux, mais bien surtout des croyants désireux de s’investir dans les affaires économiques, dans un oecuménisme incluant évidemment les représentants des philosophies laïques, qu’il s’agisse de confucianisme ou d’humanisme républicain. Si cette dernière proposition parait utopique, Edouard Tétreau montre bien à quel point elle n’en demeure par moins nécessaire. Si cette conférence abouti a quelque chose de technique, à des best practices, ce sera déjà un grand pas. 

Pour que tout cela se fasse, il faut que des croyants convaincus fassent des choix ambitieux. Car ce ne sont pas les États, devenus trop dépendants de la finance, qui pourront changer quelque chose. La réforme du système a besoin de croyants pour aller au delà du mur de l’argent.

Fol Bavard

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