Dans le monde sans en être

Tous saints

Fresque de Fra Angelico

Fresque de Fra Angelico

En ce jour où nous célébrons « dans une même fête la sainteté de tous les élus…», l’Eglise notre Mère nous fait entendre l’Evangile des Béatitudes. En son temps, saint Jean Chrysostome disait : « Que pourrait-il y avoir de plus étrange que ces préceptes, que les autres, dit-on, doivent fuir et redouter : mendier, pleurer, subir la persécution et l’insulte ? » Selon les critères du monde, qui sont malheureusement parfois aussi les nôtres, c’est difficile à comprendre, à recevoir et à désirer !

Pourtant, l’Eglise souhaite que tous les ans nous entendions cet Evangile et que nous nous en imprégnions. Pourquoi ? Parce que Jésus lui-même a voulu manifester l’importance de cet enseignement. Saint Matthieu essaie de nous le faire comprendre en indiquant dans le détail les faits et gestes de Jésus. Voilà pourquoi nous pouvons suivre le Seigneur dans son ascension du Mont des Béatitudes et imaginer la scène lorsque nous entendons ou lisons : « Il gravit la montagne. Il s’assit et ses disciples s’approchèrent. » Tel Moïse au Mont Horeb, Jésus monte en chaire pour nous enseigner. L’enseignement est une œuvre de miséricorde, il ne veut pas nous laisser dans l’ignorance. « Alors, ouvrant la bouche, il se mit à les instruire… »  En faisant le choix de s’asseoir et de laisser quelques instants sa parole comme en suspens, il révèle son autorité, ainsi que celle des paroles qu’il adresse solennellement à chacun de ses disciples de tous les temps.

Heureux les pauvres de coeur

Comment concilier nos désirs de gloire, de reconnaissance… et les Béatitudes ? Un psaume dit : « Qu’est ce que l’homme pour que tu penses à lui, un fils d’homme que tu en prennes souci ? » Qui sommes-nous ? A cela l’Ecriture répond que nous sommes « un peu moindre qu’un Dieu », et que nous avons été « créés à son image et comme à sa ressemblance »  … Nous sommes faits pour Dieu, comme lui nous sommes des êtres de communion, nous avons été créés pour aimer et être aimés. Enfin, comme baptisés configurés au Christ, tous nous sommes appelés à aimer comme Lui, à être saint comme Lui, à passer par la croix et connaître la gloire comme Lui… C’est tout cela les Béatitudes… Le plus bel exemple en est la Vierge Marie qui a vécu les Béatitudes en suivant son Fils de la Crèche à la Croix jusqu’à la gloire de la Résurrection en passant par l’exil et la Passion. Nous pouvons lui demander d’inspirer nos choix et de nous aider à vivre la sainteté au quotidien.

Mais laissons-nous imprégner et transformer par ces paroles de vie que la Vierge Marie a portées et méditées dans son cœur. « Heureux les pauvres de cœur… » Qu’entend-on par « cœur » ? En grec on ne lit pas « cœur » mais pneuma qui signifie : souffle, vent, souffle de vie… Ce mot nous renvoie à la Genèse où Dieu insuffle un souffle de vie en Adam… Etre pauvre de souffle veut dire être pauvre de notre vie. Nous reconnaissons que nous ne la possédons pas en bien propre, mais que nous la recevons à chaque instant de Dieu.

L’homme des béatitudes reçoit sa vie, son air de Dieu et il donne tout en ne gardant rien pour lui… Lorsque nous recevons tout de Dieu et que nous donnons tout, alors nous sommes tout à Lui, c’est une forme d’anticipation du ciel où il sera tout en tous. La récompense est déjà là, le Royaume des cieux est à nous.

Nous pouvons lire toutes les Béatitudes à l’aune de la première. Ainsi, si nous sommes pauvres, sans terre…, ou plutôt si nous ne mettons pas notre cœur dans les richesses, alors nous sommes de ceux qui ne possédant rien peuvent tout recevoir à l’instar de Bartimée qui lâche tout jusqu’à son manteau et peut ainsi tout recevoir du Seigneur….

“Peu à peu, nous pouvons comprendre les béatitudes à la manière d’un tableau impressionniste…”

Les premières béatitudes donnent l’impression d’un manque, d’un vide. Elles manifestent la pauvreté fondamentale par rapport à la vie, mais aussi la pauvreté affective pour cause de deuil, de séparation (divorce, abandon, trahison … ), dont les pleurs sont le signe… Seul l’Esprit-Saint peut combler ces manques et consoler ceux qui sont dans les larmes…

En outre, nous pouvons constater que dans le bel ordonnancement des béatitudes, la miséricorde vient après la justice. En effet, il n’y a pas de miséricorde sans la recherche ou le désir existentiel de la justice qui sont compris comme une faim, une soif. Jésus est notre justice, il nous justifie. Nous avons soif et faim de la justification pour nous et pour l’humanité, c’est-à-dire du salut que Jésus nous donne en mourant une fois pour toutes sur la Croix…

Peu à peu, nous pouvons comprendre les béatitudes à la manière d’un tableau impressionniste. Elles brossent le portrait, le visage, la sainte Face outragée et glorieuse de Jésus : pauvre, doux, pleurant, assoiffé de justice, miséricordieux, pur, artisan de paix, persécuté, insulté, calomnié et injustement condamné… Il se reçoit entièrement du Père, donne jusqu’à son dernier souffle, afin que nous soyons justifiés, que nous recevions le souffle de la vie éternelle et que nous resplendissions de sa gloire.

Dans cette difficile compréhension de notre vocation à la sainteté, nous pouvons recevoir ces paroles de saint Jean Chrysostome comme une consolation : « Seuls les chrétiens estiment les choses à leur vraie valeur, et ils n’ont pas les mêmes motifs de se réjouir et de s’attrister que le reste des hommes. A la vue d’un athlète blessé, portant sur la tête la couronne du vainqueur, celui qui n’a jamais pratiqué aucun sport considère seulement les blessures qui font souffrir cet homme. Il n’imagine pas le bonheur que lui procure sa couronne. Ainsi font les gens dont nous parlons. Ils savent que nous subissons des épreuves, mais ignorent pourquoi nous les supportons. Ils ne considèrent que nos souffrances ! Ils voient les luttes dans lesquelles nous sommes engagés et les dangers qui nous menacent. Mais les récompenses et les couronnes leur restent cachées, non moins que la raison de nos combats[1]. » Et la raison de nos combats, c’est Jésus lui-même. Il a ravi notre cœur ; c’est pourquoi nous voulons l’imiter et ainsi être des saints. Aussi nous pouvons affirmer que tous les petits ou grands combats que nous menons au nom de notre Foi ont un sens et sont connus de Dieu notre Père qui nous le revaudra ; le savoir nous met déjà en joie…

“La sainteté est bien plus réelle que les mirages du monde”

En disant cela, comme l’an dernier, je pense tout particulièrement à nos frères chrétiens d’Orient, spécialement à ceux d’Irak et de Syrie qui souffrent dans leur chair, parfois jusqu’au témoignage du sang à cause du Christ, ainsi qu’à tous ceux qui sont contraints de fuir leurs pays … Mais aussi aux combats que nous vivons dans notre vie au quotidien pour être à l’image du Christ miséricordieux : doux, bons, justes et vrais… Mais encore aux combats spirituels et humains que nous devons livrer pour demeurer fidèles au plan de Dieu sur l’homme et la femme, la sexualité, le mariage, le célibat pour le royaume, la famille, la vie de sa conception naturelle à sa fin naturelle…

Je pense à ceux qui, plus que jamais en ces temps de crise économique, se battent à cause de l’Evangile pour que dans l’entreprise et en politique l’humain et le réel priment sur le profit et l’idéologie. Enfin, comment ne pas penser à ceux qui luttent au collège, au lycée, à la fac, à la maison, au travail, dans la rue… pour garder un cœur, un corps, une âme, des paroles, un regard pur et bon…

Tous saints ! En cette quasi veille de l’Année Sainte de la Miséricorde, faisons le choix de Dieu, de la foi, de l’espérance et de la charité, en un mot celui de la sainteté qui est bien plus réelle que les mirages du monde et c’est ainsi que nous nous accomplirons pleinement… Voilà pourquoi le Seigneur nous dit : « Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! »

Bonne fête de la Toussaint.

Pod

[1] Homélies sur l’évangile selon saint Matthieu, XV 8.

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