Dans le monde sans en être

Louis, Zélie et la sainteté des laïcs

« Un étonnant retour en force de ce prénom sorti de nulle part ». C’est ainsi qu’expliquait, paraît-il (et si ce n’est pas vrai, c’est la faute d’Edmond Prochain qui m’aura enduit d’erreur) une spécialiste des prénoms en présence d’une flambée de Zélie.

Au moins devrait-on échapper à de petites Louise-Zélie, sauf chez quelques Rostropovitch de la consonne sifflante. Mais un peu de rigueur, que diable, il y a un peu plus à dire sur les hasards du calendrier qui nous valent simultanément la canonisation de Monsieur et Madame Martin et une étape décisive vers la béatification de Marthe Robin.

D’où sortent donc les saints et à quoi servent-ils ? Premièrement, grand un : sanctogénèse. Grand deux : services rendus par les sanctosystèmes. Pardon, c’est l’habitude.

Grand un, donc. C’est l’Église qui fait les saints, certes. Elle seule décerne la couronne, au terme de procédures d’une durée… variable. D’un petit lustre à plusieurs siècles. D’où la tentation compréhensible de n’y voir rien d’autre qu’un catalogue de modèles à suivre, sélectionnés par calcul, aux fins d’édification du peuple. Voire le résultat d’intrigues et du jeu d’obscurs lobbys, ou tout simplement de dossiers un peu plus suivis que d’autres, d’où la surreprésentation des clercs : entre collègues, on se soutient plus volontiers.

On est alors en droit de questionner ce que l’Eglise choisit de nous offrir comme modèles. Et c’est tout l’enjeu de la canonisation de Louis et Zélie Martin, réputés incarner la sainteté accessible à un couple ordinaire, à un père et une mère de famille ordinaires. Rien qu’au patronyme, toujours de loin le plus porté de France, les Martin peuvent illustrer Monsieur Tout le monde.

Monsieur Tout le monde, vraiment ?

Un peu quand même. Plus proches de nos chemins en tout cas que sainte Hypothétique, vierge et martyre en Cappadoce au IIIe, et dont des chenapans sans feu ni lieu assurent que l’historicité est mal documentée. Plus que sainte Néogothrude, retirée comme abbesse de Kleinkeckersdorf-sur-Moselle après ses veuvages successifs d’avec Coudetric II, Cloridric III et Trotheoric IV.

Mais pas si proches que ça quand même, puisque tous leurs enfants ont choisi la vie consacrée, avec les grâces que l’on sait. Ce « tout ou rien » a de quoi déranger – et en dérange certains – car on ne fait que reculer la barre d’une case, en fin de compte. La vie consacrée demeure l’unique apothéose proposée ; elle se réalise dans les enfants plutôt que dans l’intéressé lui-même, certes, mais la voie toute tracée demeure la même. La Lumière ne radie que par une sainteté à clerc-voie, en somme.

En sorte qu’avec Louis et Zélie Martin, on est en droit de se demander si nous n’avons pas juste droit à un double de la Sainte Famille : toute entière tournée vers l’enfant… qui lui-même est tendu vers le don total de sa personne et de sa vie à Dieu, dans le sacerdoce (au sens large). Et celui-ci serait une fois de plus érigé en but ultime, en raison d’être véritable de toute existence humaine, y compris de la famille.

Et pour la canonisation de la vie simple, altruiste et féconde dans la transmission, de génération en génération, de la foi et de l’amour, et bien, il faudrait repasser. À moins d’oublier de qui Louis et Zélie Martin sont les parents.

J’exagère peut-être. On a beaucoup insisté, dans le procès en canonisation, sur le témoignage rayonnant des époux Martin, attesté bien avant qu’aucun de leurs rejetons n’envisage de répondre à l’appel du Christ. Reste que j’ai lu aussi de nombreuses, de très nombreuses réactions célébrant dans saints Louis et Zélie Martin, en gros, une valorisation supplémentaire de la vie consacrée et d’elle seule, par géniteurs interposés.

Quelle sainteté s’ouvre alors au laïc ? Il y a quelques années, nous avions entendu une homélie consternante répondant en gros à cette question : pour vous, vile tourbe, il reste éventuellement le martyre sanglant, sinon, c’est déjà raté. Ni très enthousiasmant, ni très charitable, je crois.

Et je ne crois pas que ce soit ce que l’Église attende vraiment de nous. Néanmoins, cette affaire continue de m’interroger.

Est-il des saints qui ne soient ni clercs, ni morts très prématurément, que ce soit en martyrs, ou d’épuisement ou de maladie contractée, si j’ose dire, en service ? Il y en a, mais peu. On les connaît peu. On en parle peu.

Il y a bien entendu Marthe Robin, précisément, mais vous m’accorderez qu’elle aussi, en raison de sa maladie, relève d’une catégorie qui n’est pas accessible à tout un chacun.

Réciproquement, quels fruits supplémentaires nous aurait légués la vie d’un bienheureux Ozanam, s’il avait vécu davantage !

Les saints comme nous sont rares. En quoi ? Pourquoi ?

Vers quoi nous mène-t-on à travers le couple Martin ? Sommes-nous censés les imiter en tout ?

Oui mais non. Ce n’est pas le saint que nous devons imiter, c’est le Christ. L’Eglise nous donne « simplement » à croire qu’eux-mêmes, chacun à leur manière et dans leur état, l’ont bien suivi. Je citais plus haut Marthe Robin : ne disait-elle pas elle-même qu’elle ne souhaitait à personne son existence de malade, perpétuelle alitée ? Est-ce cela que l’Église nous propose ? Evidemment non. L’Église instruit, l’Eglise « labellise », mais avant cela, dans nos vies, c’est l’Esprit qui souffle. C’est Lui qui a fait de Marthe Robin ce qu’elle fut, et rendue sa vie féconde. Et quelque part, l’Église doit « faire avec », et même savoir reconnaître que la sainteté a choisi des voies qu’elle n’avait peut-être pas vu venir.

Comme nous devons « faire avec » ses absences, ses oublis, ses omissions. La cohorte des saints non reconnus, ignorés de tous, est évidemment innombrable. Les saints « comme tout le monde » s’y comptent sans doute par milliers. C’est dommage.

Encore faut-il ne pas tomber dans l’excès inverse et revendiquer des saints qui nous ressemblent trop pour l’être vraiment. La sainteté ne serait plus un but, si pour se la rendre familière, on la faisait trop ressembler à la normalité. Elle ne ressemblerait plus à rien. Elle n’illuminerait plus rien.

Nous ne sommes pas tous saints. On peut devenir saint dans un état de vie ordinaire, et c’est là qu’on attend, qu’on espère, et qu’on veut croire que c’est ce que nous dit l’Église avec les saints époux Martin. Mais on n’est pas saint en étant ordinaire. Nous sommes appelés à être levain, sel, lumière. Levain dans le pain quotidien, non pas levure chimique. Sel de la table de tous les jours, non pas frileux plat sodium-free. Lumière du monde, non pas avare loupiotte basse consommation. Non, la sainteté est trop belle chose pour l’affadir. On s’ennuierait. On a déjà assez d’un président normal. Que la sainteté soit ce à quoi nous devons tous tendre, ce que nous devons tous croire possible, où que nous soyons, qui que nous soyons ; mais pas plongée dans cette désespérante « normalité », grise, monotone, bien stable et bien figée, comme un banc de béton délavé sur un trottoir. Nous sommes malades d’horizons au ras du sol, de lendemains qui rêvent d’être comme aujourd’hui, de projets soumis à étude de faisabilité, de rêves low cost, d’élans à petit budget, d’eschatologies cotées en Bourse. Gardons-nous au moins ça pour regarder vers le ciel.

Phylloscopus

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