Dans le monde sans en être

Les impasses de la décroissance

Depuis que le pape François a considéré, au paragraphe 193 de son encyclique Laudato si que « l’heure est venue d’accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources pour une saine croissance en d’autres parties », il est tout un monde d’écologistes et d’anti-libéraux chrétiens qui se sent pousser des ailes.

Ces hommes, depuis des années, militent contre les excès du libéralisme marchand et politique, deux faces d’une même pièce qui nous conduiraient à notre perte. L’enseignement social de l’Église les confortait. Mais l’utilisation du terme « décroissance », pour la première fois, sous la plume du souverain pontife, a sonné comme une consécration. Pour la première fois ? Oui, c’est un élément nouveau du magistère de l’Église, et pour tout dire, le seul véritablement inédit dans cette encyclique qui, pour le reste, redit avec ses mots de feu ce qui a été proclamé par les précédents pontifes depuis plus d’un siècle.

Cependant, le pape François n’a pas défini ce qu’il entend par « une certaine décroissance », et faute de mieux pour l’instant nous devons nous en tenir à ce que disent les décroissants eux-mêmes.

Principes de la décroissance

La décroissance a d’abord voulu être une réponse aux errements de la croissance économique comprise comme un but en soi par ses défenseurs, au risque de menacer l’équilibre naturel, au tournant des années 1970.

La décroissance a été principalement théorisée par l’économiste américain d’origine roumaine Georgescu-Roegen. Pour celui-ci, l’épuisement inéluctable des ressources naturelles non-renouvelables menace l’humanité, qui ne saurait vivre sans elles. Les modèles de croissance actuellement pratiqués ne font qu’accélérer cette échéance en augmentant la rapidité de consommation de ces ressources non renouvelables. Cette crainte a été reprise en 1972 par les économistes du MIT réunis au sein du Club de Rome et par plusieurs groupes écologistes, notamment francophones, depuis la fin des années 1970, jusqu’à nos jours.

Pour eux, les modèles de développement actuels ne sont donc pas soutenables et conduisent le monde à sa fin prochaine. Si Georgescu-Roegen confirmait que toutes les nouvelles prospections avaient conduit, jusqu’à présent, à revoir la hausse de loin en loin les réserves disponibles de matières non-renouvelables, cela ne faisait que repousser l’échéance certaine et n’infirmait pas cette évidence selon laquelle les ressources se tariront un jour.

Leurs propositions sont donc les suivantes : avant la catastrophe inéluctable, il faut mettre en place un système de décroissance de l’économie, c’est à dire de réduction de la consommation de biens par les hommes, jusqu’au retour à un équilibre entre ce que la terre peut donner naturellement et les besoins humains. En somme, pour Georgescu-Roegen, la production humaine doit s’appuyer avant tout sur des matières renouvelables, engrais naturels, bois, caoutchouc issus de l’hévéa, bio-carburants, etc. dans la limite de ce que la nature peut produire sans être outrageusement forcée ; et les ressources non renouvelables ne doivent être utilisées que marginalement dans le domaine de l’indispensable. Ainsi, pense-t-il, l’échéance de l’épuisement des ressources sera repoussée à de telles dates que l’humanité aura sans doute disparu entre temps. Pour cela, la réutilisation du matériel usagé par la réparation et le recyclage est essentielle, mais aussi l’exploitation minimale de nouvelles ressources non-renouvelables.

Afin d’éviter une perte de bien-être trop importante pour la population, il s’appuie sur le progrès technique, permettant de produire mieux en utilisant moins de ressources, à la condition que le capital dégagé par cette économie de ressources ne soit pas réinvesti dans la production ou la consommation de biens non renouvelables. Bien sûr, il importe également de produire au maximum localement les biens pour diminuer les coûts de déplacement.

En outre, pour parvenir à cet équilibre dans l’utilisation des ressources, il propose la réduction de la population humaine jusqu’au seuil qui puisse être nourri uniquement par la production d’une agriculture biologique.

Enfin il estime nécessaire que les dépenses militaires ou tout ce qui s’en rapproche soient supprimées et que ces fonds économisés servent au développement harmonieux du monde sous-développé pour l’amener de façon respectueuse des ressources disponibles à un niveau de développement homogène par rapport à celui du monde actuellement développé et appelé donc à fournir l’essentiel de l’effort décroissant.

Dans l’ensemble ces thèses ont été reprises et acceptées par la plupart des partisans de la décroissance depuis lors, à l’exception de la diminution du nombre d’êtres humains, moins souvent assumée.

Les erreurs de la décroissance par rapport au bien souverain de l’homme.

Les théoriciens de la décroissance commettent d’abord une erreur sur leur sujet même, l’homme. En voulant préserver à toute force son bien être matériel de long terme par la restauration de son environnement, ils l’engagent dans une voie de démarche collective qui risque de nier exagérément son besoin d’épanouissement personnel, y compris matériel et financier,  tout comme les partisans acharnés de la croissance nient le goût nécessaire de l’appartenance à un corps social. En outre, en se focalisant uniquement sur le bien être matériel de long terme au risque d’oublier le bien être matériel immédiat par la nécessité de sacrifices excessifs, ils ne sont jamais que focalisés sur le matériel, oubliant que le bien être immédiat, s’il ne doit pas être tout puissant car il n’est qu’un moyen, permet cependant une croissance spirituelle immédiate, en dégageant l’homme des questions obsédantes de survie. Or, l’homme a besoin de cet équilibre entre plusieurs dimensions, entre plusieurs besoins vitaux, immédiats et de long terme, spirituels et matériels.

Par ailleurs, l’application stricte de la décroissance, si elle aurait sans doute pour effet de préserver la nature et de prolonger la vie de ressources non-renouvelables dont la fin, de toute manière, est inéluctable, aurait surtout pour conséquence immédiate une négation de l’homme même, auquel la nature serait préférée, dans une sorte de panthéisme. L’homme, en effet, contraint d’adapter tous ses modes de vie à la disponibilité des ressources, y compris sa capacité d’engendrement, serait tout simplement nié dans son humanité, c’est à dire sa spécificité par rapport au reste de l’ordre naturel, dans lequel il est le seul être véritablement spirituel.

Enfin, en prônant la diminution de la population humaine, c’est à une coupure dans la trans-génération et donc dans l’ouverture à l’avenir, que les décroissants invitent. Autant dire qu’ils veulent diminuer la conscience du futur dans l’esprit humain et prennent ainsi le risque de provoquer exactement l’inverse de ce qu’ils veulent obtenir, à savoir un mépris de l’homme pour l’avenir du monde dans lequel il vit.

Les erreurs de la décroissance par rapport à la réalité des actions économiques.

Outre sa déconnexion de la réalité humaine, la décroissance se heurte à un certain nombre d’impossibilités économiques.

Suivons le raisonnement de Georgescu-Roegen et regardons comment diminuer la consommation de ressources non renouvelables. Pour cela, il invite à utiliser de nouvelles techniques de production permettant de faire mieux avec moins de ressources. Dans un premier temps, la mise au point de la nouvelle technologie serait sans doute coûteuse et occuperait les gains réalisés par l’utilisation d’une moindre quantité de ressources. Mais une fois la technique bien maîtrisée et banalisée, on le sait d’expérience, son coût diminuerait, dégageant des marges supplémentaires. Cette argent pourrait servir à de nouveaux investissements productifs et annulerait une partie voire la totalité de l’effet recherché par une consommation de nouveau accrue de ressources non-renouvelables. Ce cas a été prévu par cet économiste et ses continuateurs, qui excluent que cet argent soit utilisé à de nouvelles productions industrielles. Mais alors qu’en faire ? Redistribuons-le aux salariés. Soit ! Le salaire augmentera et ils pourront consommer et épargner plus. Leur consommation supplémentaire, même vertueuse, nécessitera des productions supplémentaires. Leur épargne sera utilisée par les institutions financières où elle aura été placée pour de nouveaux investissements, et le cycle de croissance reprendra. La confiscation de cet argent par l’impôt poserait les mêmes problèmes, car l’État utiliserait cet argent en investissements, en aides publiques ou en épargne pour l’avenir, créant les mêmes phénomènes de croissance.

Admettons que par un tour étrange de passe-passe l’argent économisé soit détruit, c’est à dire que les lignes de compte soient effacées et les espèces retirées du marché pour être détruites, créant une sorte de niveau de richesse stable. Mais dans ce cas, comment accueillir les nouveaux nés, pour lesquels il est nécessaire de produire des richesses supplémentaires ? A moins de diminuer les revenus généraux pour faire une petite place à ces nouveaux venus, il faudrait rechercher de nouveau la croissance.

C’est pourquoi des décroissants prônent la diminution puis la stabilisation de la population mondiale. Mais les moyens à envisager pour une telle réalisation, à savoir l’utilisation massive de contraceptifs, des avortements sélectifs et des stérilisations massives, outre leur profonde inhumanité, nécessitent un système productif nouveau qui inclut un phénomène de croissance économique avec la création de richesses matérielles dans le cadre de ces entreprises de mort.

Certes, des décroissants ont tout bonnement imaginé, comme réponse, de sortir du système marchand, en somme de démonétiser. Mais la monnaie est avant tout un outil conventionnel servant d’intermédiaire dans les échanges et facilitant ceux-ci puisqu’elle est le seul outil d’échange accepté sur le marché, ce qui en permet la fluidité. La monnaie existe depuis des millénaires pour des raisons de facilité pratique. Elle n’a pas créé le système marchand, elle l’a amélioré en remplaçant le troc.

Supprimer la monnaie ne supprimerait pas la croissance. Le retour au troc complexifierait le réseau des échanges, mais le commerce demeurerait, et avec lui ses mécanismes d’investissements, d’emplois, d’épargne et finalement de croissance. Du simple fait qu’il ne peut exister de communauté parfaitement auto-suffisante dans tous les domaines, des échanges, mêmes minimaux, demeureraient, avec la croissance pour conséquence.

Il semble, pour le meilleur, comme pour le pire, impossible de sortir des schémas de croissance. Le mieux qui puisse être envisagé est, à la rigueur, une croissance modérée, faisant la part belle aux ressources renouvelables et incitant à l’ascèse dans la consommation personnelle. Certaines sociétés s’acheminent vers cette croissance atone, comme le Japon ou la plupart des pays d’Europe de l’Ouest à la croissance faible voire nulle. Dans ce contexte, où la production serait orientée vers des méthodes plus respectueuses des ressources disponibles, on peut envisager un prolongement de la durée de vie des ressources non-renouvelables et un meilleur usage des ressources renouvelables. Mais la décroissance, en elle-même, semble une lubie.

Enfin, si par un miracle étrange et non souhaitable, un État parvenait à atteindre un système décroissant, comprenons bien qu’il n’y aurait pas de véritable décroissance, mais un transfert de croissance, puisque tous les capitaux désormais non utilisés seraient orientés par les investisseurs étrangers vers d’autres marchés dont la croissance augmenterait. Du fait qu’ils dépendent d’étrangers ces capitaux ne pourraient de toute manière pas être détruits par l’État local. En outre, la décroissance économique d’un État aurait, pour ses voisins, des conséquences désastreuses. Il s’agirait, pour eux, de pertes de marchés ou d’investissements préjudiciables au bien être de leurs peuples.

Ce qui est vrai pour les petits États prendrait, pour les grandes nations, des proportions bien plus graves puisque les conséquences désastreuses toucheraient l’économie du monde entier. Pis encore, au-delà de l’économie, la décroissance du système productif et monétaire d’une grande nation comme le Royaume-Uni, la France ou les Etats-Unis serait facteur de guerre dans les États sous-développés où la paix n’est maintenue que grâce aux interventions ponctuelles des grandes puissances. Il serait d’ailleurs faux de croire que leur effacement garantirait la paix, car si leur ingérence peut avoir des conséquences nuisibles dans certaines régions du monde, de nombreux peuples sous-développés ont bien assez de causes internes de querelles pour se faire la guerre sans notre nuisance externe… Le monde a besoin des grandes nations, et leur retrait au nom de la décroissance serait avant tout désastreux. Or on sait que la guerre est génératrice de bouleversements humains, de pollutions, de déplacements d’hommes, d’excitation du système productif engendrant des coûts supplémentaires tout à fait inverses à ce que les décroissants veulent promouvoir.

Enfin, il semble impossible que la décroissance puisse être raisonnablement pratiquée par tous les peuples en même temps, alors que ce serait la condition nécessaire à sa bonne application. Et pour les raisons que nous avons évoqué sur l’impact désastreux de la guerre dans l’équilibre de l’environnement naturel et humain, il semble non souhaitable qu’un État décroissant impose son mode de vie par la force aux autres puissances.

Tout concourt à penser que la décroissance n’est pas applicable et que son application serait une cause de désastres humains.

Que serait une décroissance chrétienne ?

Puisque le pape en a parlé, la question mérite d’être posée ? A vrai dire, cette conclusion est surtout un appel pressant lancé aux autorités catholiques pour éclairer les fidèles sur cette notion, à défaut de quoi ils devront se contenter de la décroissance telle qu’elle est prônée par ses initiateurs. Or, nous avons vu qu’il s’agissait d’une entreprise impossible et partiellement mortifère. S’il existe une décroissance chrétienne, elle doit être précisée, jalonnée et défendue comme telle, se démarquant de la décroissance commune.

Pour l’instant, les rares décroissants chrétiens semblent plutôt des a-croissants, c’est à dire des athées de la croissance, se moquant bien de savoir si leur mode de consommation et de production génère de la croissance ou de la décroissance, mais se préoccupant plus de savoir si ceux-ci sont en cohérence avec la dignité de l’homme dans la création, sous le regard de Dieu. Si cette pratique de vie incarnée est très noble et radicalement opposée à l’esprit du monde, elle est toute différente de la décroissance, et il y a tromperie perverse à l’appeler comme telle, en prenant le risque de masquer la vérité et de créer des synergies politiques là où il devrait y avoir des frontières clarificatrices.

Gabriel Privat

5 réponses à “Les impasses de la décroissance”

  1. perlapin

    Merci pour cet article intéressant qui fera avancer le débat, s’il est lu largement.

    L’explication économique est pertinente mais l’aspect spirituel et humain n’est peut-être pas assez fouillé pour faire justice à la vision des catholiques anti-libéraux-anti-libertaires et du pape François.

    Le passage qui me semble le moins juste est celui-ci : “le bien être immédiat, s’il ne doit pas être tout puissant car il n’est qu’un moyen, permet cependant une croissance spirituelle immédiate, en dégageant l’homme des questions obsédantes de survie”. Avez-vous sérieusement beaucoup d’exemples en tête prouvant que l’opulence matérielle délivre de l’obsession de survie ? Le cadre sup est aussi obsédé par sa survie, à un niveau bien moins vital certes, mais bien réel, et de telle manière que c’est un obstacle spirituel aussi grand voire plus grand que le souci de la véritable survie matérielle.

    De plus, une telle remarque sous-entend que la croissance, dans nos pays, ceux que vise le pape François, tire des pauvres de leur précarité : vous enjambez là un autre énorme débat des sciences économiques. Je suis d’avis que rien n’a été prouvé sur ce trickle down effect de la croissance, et le pape acquiesce. 🙂

    L’Évangile ne donne aucun appui à cette vision selon laquelle la condition d’un accès à la divinité soit cette sorte d’état matériel de jouissance raisonnable telle qu’elle est appréhendée dans notre monde contemporain. On ne niera pas l’évidence que travailler 14 heures par jour pour nourrir quatre enfants donne peu de place à la vie spirituelle, mais c’est ici un phénomène typique, justement, de l’exploitation capitaliste, qu’on ne doit pas forcément associer à la quantité de bien/richesse à la disposition de chaque personne.

    De même cette question de savoir quelles seraient les conséquences globales de la décroissance d’un État, me fait penser aux raisonnements qu’on peut produire pour convaincre un jeune chrétien diplômé d’entreprendre sans scrupules une carrière “mainstream” : tu feras du bien aux autres en ayant du pouvoir / de l’argent, si tu n’obtiens pas ces postes des gens mal intentionnés feront le travail à ta place et le monde se construira contre nous et contre les pauvres, etc. Je ne doute pas au contraire que l’action de bien des saints a été sinon négative, du moins nulle d’un point de vue du “bien être” appréhendé d’après les indicateurs économiques. Mère Teresa ne servait même pas à augmenter l’espérance de vie dans ses mouroirs. Et quand un saint tel Saint Vincent de Paul écartait du besoin quelques pauvres, la somme qu’on dépensa à lui faire son reliquaire et sa chapelle mortuaire ont sans doute tôt fait d’annuler ce petit début de redistribution des richesses. Mais tant mieux : tant le pain donné au pauvre que le reliquaire tournent les yeux vers Dieu. Et c’est cela le bien être que l’Église peut appréhender au dernier degré, même dans ses activités “sociales”.

    Vous trouverez sans doute dans la doctrine sociale de l’Église des propos bien plus mesurés que ceux que j’écris, et que ceux de l’Évangile d’ailleurs. Mais je crois qu’à la suite de Jésus parlant aux pharisiens ce dimanche dernier, nous pourrions dire : “les papes ont forgé ces règles à cause de la dureté de votre coeur” ; l’Église s’inscrit dans le système social du moment pour y faire du bien, mais ne décrit pas forcément la Jérusalem céleste pour autant. Il faut bien apporter mesure et sobriété à l’engagement du chrétien dans le monde d’aujourd’hui. Mais le pape François ne s’inscrit pas seulement dans cet effort de pasteur qui oriente avec sagesse l’action de ses brebis, il se situe aussi dans une dimension prophétique et eschatologique très forte, qui autorise une critique radicale de la modernité, telle qu’elle pourrait sembler contre-productive dans une seule optique pastorale.

    Et la dimension prophétique plaide pour un changement de paradigme bien plus extrême encore que celui de la décroissance. Une reconfiguration réelle au Christ implique également de changer la définition du bien être, qui n’est pas discutée ici. Elle implique également de changer notre façon de peser les pour et les contre d’un acte prophétique (comme la décroissance d’un pays) pour l’étalonner en fruits spirituels de long terme dans la perspective de la fin des temps, et non en effets dominos de court terme pour la “prospérité” des peuples. L’appel prophétique du pape s’appuie sur des analyses économiques critiques solides mais aussi, peut-être, sur des constats de pasteur vraiment très basiques et qui appellent à une libération de nos âmes telle qu’on la trouve dans les pages de l’Évangile : comment inviter l’homme à se séparer de tous ces objets qui l’obsèdent et l’asservissent ? comment inviter l’homme à ne plus confondre son bien être avec sa place dans le système économique ? comment inviter l’homme occidental à vider son foyer des trois quarts de ces choses qui l’encombrent inutilement et de s’ouvrir à l’essentiel ? Et cela, c’est difficilement appréhendable sans ce qui vient naturellement sous le mot de “décroissance”. Mais ce n’est qu’une infime partie de ce que l’Église peut indiquer comme chemin de rédemption.

    “Il faut qu’Il grandisse et moi que je diminue” (Jn 3, 30). Je crois que notre société occidentale peut dire cela aujourd’hui, dans un tout autre contexte, et pour une toute autre raison. Car nous sommes comme Israël aux jours de prospérité coupable. Nous construisons de beaux bâtiments, forgeons de belles statues d’or, livrons de beaux festins, mais rien de cela ne se fait en honneur de Dieu, rien de cela même n’implique Dieu : c’est en l’honneur des idoles, des démons, et de nous-mêmes. Nul doute que si nous ne diminuons pas de nous mêmes, nous diminuerons de toute façon : un “bien être” hors de Dieu ne survit pas longtemps.

  2. Gabriel Privat

    Merci pour ce long commentaire. Je manque de temps pour y répondre comme il le faudrait.

    Je puis simplement vous dire que j’approuve votre commentaires pour l’essentiel, et qui si tel ou tel aspect de mon propos peut vous sembler prêter le flanc à la critique, c’est faute d’avoir pu développer assez.

    Mais cet article n’est qu’un seul aspect d’une réflexion plus large, en cinq articles, que je publierai dans les prochains numéros du Lien légitimiste. Je crois que vous retrouverez dans ces textes plus approfondis des réponses à vos objections, et elles vous rassureront, je pense.

    Si j’ai publié, en avant-première, dans les Cahiers libres, ce texte sur la décroissance, c’est avec l’idée que ce point, plus spécifiquement, posait problème dans certains milieux catholiques, depuis juin dernier, et encore plus depuis septembre avec la sortie de la revue Limite.

  3. michaël

    Ce qui me choque est la conséquence : s’il y a une augmentation de population, il faut une croissance économique pour que ce soit soutenable. Cela ne prend pas en compte les déchets : exemple agricole : achats inutiles et contre-productifs de pesticides divers couplés à des insecticides divers et des engrais divers pour créer des aliments ajoutés à un arrosage irraisonné. Or, un premier achat de graines adaptées pour un couvert végétal protecteur des champs fait tout cela à la fois. Pas d’achat annuel, pas de pollution des sols et des nappes phréatiques, pas de mauvaise qualité nutritive des aliments créés, …
    Sans compter les besoins inutiles (montres qui donnent accès à internet mais qu’il faut recharger tous les jours, véhicules 4×4 surpuissants rutilants pour aller au travail dans les bouchons, multitudes de serveurs Facebook à travers le monde pour rencontrer son voisin de palier, … )
    Produire mieux et plus efficacement n’est pas forcément une question technologique, ni économique, mais parfois simplement un changement de mentalité, de point de vue…
    si j’osai un gros mot : une conversion?

  4. Bruno

    Je vous suggère la lecture de “Le Grand Pillage” de Ugo Bardi. Il me semble qu’il démontre de manière assez convaincante que la croissance telle que nous la connaissons actuellement est insoutenable à long terme simplement parce qu’il n’y a pas assez de ressources exploitables sur terre, pour la maintenir bien longtemps. Le problème n’est pas tant l’utilisation de ressources non renouvelables que leur gaspillage: Pour beaucoup des objets que nous fabriquons le recyclage sera très couteuse en énergie.
    La décroissance au sens d’une diminution de notre consommation de ressources a moins de pouvoir avoir une croissance sans consommation de ressources) n’est pas une option parmi d’autres. A long terme elle est inévitable et aura lieu soit de manière coordonnée et planifiée (par exemple en taxant les ressources naturelles pour favoriser le recyclage) soit à travers des guerres pour ce qui restera de ressources.
    Ensuite les modalités en sont largement discutables. Il ne s’agit pas nécessairement de retourner à l’âge de pierre, mais d’adapter notre consommation de ressources à un niveau soutenable.
    L’argument consistant à dire que limiter la consommation au niveau d’un pays détournera juste les ressources vers d’autres pays est faux si le problème est une pénurie de ressources mondialisée ce qui arrivera mathématiquement. De plus, une diminution forcée de la population n’est nécessaire que si l’on souhaite garder notre mode de vie actuelle, mais une société plus sobre pourrait sans doute s’accommoder de 7 milliards d’êtres humains. Enfin, il me semble qu’une sortie de la société de consommation et de gaspillage pourrait être une formidable occasion de se recentrer sur des valeurs plus chrétiennes comme la communauté, l’attention aux autres, le partage. C’est un sacré défit, mais nous aurions tort de placer notre confiance dans une société qui a pour but central quelque chose d’aussi absurde (au niveau humain) que la croissance économique.

  5. Phylloscopus

    Beaucoup de choses ont déjà été dites et je manque de temps, mais en quelques mots: peu de “décroissants” se reconnaissent dans la complexe théorie exposée. Avant tout, la décroissance naît du constat des impasses de la croissance, et il est dommage de ne pas avoir traité celles-ci. Cette décroissance-là (décrite ici) est plutôt l’austérité que la décroissance dont parle le pape…
    En effet, la fin prochaine (même reculée d’un siècle) de la part accessible (voire de la totalité) des ressources renouvelables reste le fait, le mur, que la théorie économique classique, où tout est infini et infiniment convertible en argent, ne sait pas gérer. Prédire que la décroissance finira par engendrer à nouveau une hausse de pression sur ces ressources, dans ces conditions, ne marche pas, puisqu’il n’y en aura plus.
    Idem, l’innovation, la sacro-sainte foi dans l’innovation n’est pas neutre sur le plan des ressources et de l’énergie, qu’on pense au coût énergétique titanesque des serveurs de Google.
    Enfin, il ne s’agit en aucun cas d’abaisser le niveau de vie de tous à un seuil de misère, mais à un niveau plus simple, ce qui, au passage, facilite et non entrave la vie spirituelle (chameau, aiguille, toussa)… et surtout, surtout, de partager, plutôt que d’invoquer la croissance de la taille du gâteau pour promettre de partager… plus tard.
    La décroissance n’est pas un choix au sens où cet épuisement est juste devant nous: il s’agit simplement de freiner pour amortir le choc. Mais freiner avant le mur peut relever du choix au sens où nous ne sommes pas obligés d’attendre d’avoir tout dévoré pour commencer à nous rationner, comme Obélix dans sa barque.
    Je suis bien davantage d’accord avec le dernier paragraphe, sauf avec sa dernière phrase. “Les décroissants” au sens où on l’entend dans le débat – du moins français – actuel, que ce soit la revue du même nom, des associations comme Chrétiens et pic de pétrole, Patrice de Plunkett, etc… et bien entendu le pape, se reconnaissent dans cette définition et non dans ce que l’article appelle “les décroissants”. Il n’y a donc nulle “tromperie perverse”, simplement, le concept a évolué. D’où, d’ailleurs, l’expression classique “d’objecteurs de croissance” que nous nous donnons. (J’aime aussi l’expression athée de la croissance qui fait écho à la formule reprise à son compte par la revue Limite: nous sommes les athées de tous les faux dieux !) Cette dernière formulation se voit juste reprocher un caractère peut-être insuffisamment “provocateur”. Car il s’agit avant tout de mettre fin à une fausse religion, à une idolâtrie, celle qui croit à la possibilité de la croissance infinie du PIB et surtout au PIB comme solution à tous les problèmes humains, de toute nature.
    Cette décroissance-là est croissance en humanité et c’est en cela qu’elle est chrétienne.
    Voilà, c’est en vrac, mais je manque cruellement de temps et de force en ce moment. A reprendre, peut-être, “IRL” lors d’une soirée Cahiers libres.

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS