Dans le monde sans en être

Le supermarché, une structure de péché ?

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Le pape François affirme que “tout est lié” et rappelle avec force que “les objets produits par la technique ne sont pas neutres, [qu’ils] créent un cadre qui finit pas conditionner les styles de vie et orientent les possibilités sociales”1Laudato Si’, §107..

Jean-Paul II dénonçait les “structures de péché”, c’est-à-dire des modèles sociaux, économiques et politiques qui ont pour conséquences de nourrir le péché. Par ces “structures” : “il existe une terrible force d’attraction du mal qui font juger «normales» et «inévitables» beaucoup d’attitudes. Le mal grandit et influence avec des effets dévastateurs les consciences, qui restent désorientées et ne sont même pas en mesure d’opérer un discernement”2Jean-Paul II, audience du 25 août 1999..

Heidegger mettait en garde contre le règne de la “technique” opérant un renversement de notre rapport à la nature. Le vieux moulin était construit sur le Rhin, c’était le fleuve qui déterminait l’essence du moulin.  Avec la centrale hydraulique, il n’y a plus la centrale sur le fleuve, mais le fleuve dans la centrale ! C’est l’essence de la centrale (produit de l’énergie) qui détermine l’essence du fleuve (fournir de la pression hydraulique). Notre rapport au monde est inversé : la nature ne nous fait plus face, elle est notre outil. Nous sommes maîtres absolus3Cf. Heidegger, “La question de la technique”, in Essais et conférences. “La centrale n’est pas construite dans le courant du Rhin comme le vieux point de bois depuis des siècles unit une rive à l’autre. C’est bien plutôt le fleuve qui est muré dans la centrale. Ce qu’il est aujourd’hui comme fleuve, à savoir fournisseur de pression hydraulique, il l’est par l’essence de la centrale.”.

Marx affirmait que les modes de productions déterminent les rapports sociaux. L’organisation de la production (qui possède les moyens de production?) n’est pas neutre, elle informe la société.

Aristote affirmait que le détournement de l’économie de sa structure familiale corrompait l’ordre de la cité. Remplacez la valeur d’usage par la valeur marchande et la société se met à fonctionner à l’envers. Prenons un exemple : la valeur d’usage du travail du médecin, c’est la santé ; sa valeur marchande, c’est le bénéfice économique qu’il tire de ses consultations. C’est ce qui se passe dans la gestion des hôpitaux français, l’impératif de rentabilité remplace celui de santé publique.

François, Jean-Paul II, Heidegger, Marx et Aristote, cette étrange famille – sacrément bigarrée – nous alerte, mais nous restons sourds. L’organisation économique, sociale et politique d’une société n’est pas neutre. Dire “c’est comme ça, on a pas le choix, faisons avec” revient à se condamner à l’inefficacité.

L’exemple du Supermarché :

Sommes-nous d’accord pour dire que le travail de caissière en supermarché est abrutissant et ruineux pour la société ? (Comment nourrir et élever ses enfants dignement quand on a un SMIC et des horaires de boulot littéralement à dormir debout ?)

Sommes-nous d’accord pour dire que le travail d’ouvrier agricole dans industrie agro-alimentaire (la ferme des 1000 vaches par exemple) est abrutissant ?

Sommes-nous d’accord pour dire que les légumes du supermarché, produits à des milliers de kilomètres de chez vous, sont insipides ?

Sommes-nous d’accord pour dire que les méthodes de productions de ces légumes ont des conséquences dramatique pour l’environnement ?

Sommes-nous d’accord pour dire que la possession de “droits” sur les semences de légumes par Monsanto et sa bande revient à installer les agriculteurs du monde entier (et notamment les petits producteurs d’Afrique…) dans une dépendance économique au lieu de les conduire vers l’autonomie ? 4Savez-vous que quasi 50% de vos melon BIO sont produits à base de semences achetées à Monsanto ? Cf. ce très bon reportage audio sur les semences chez France Culture.

Oui ? Il faut donc conclure que nos supermarchés sont des structures de péché ! Ils ne sont pas sans responsabilité dans l’éclatement des familles, le déchirement du lien social, la destruction de notre environnement, …

Alors quoi ?

“Beaucoup de personnes ressentent un sentiment d’impuissance et d’égarement face à une situation écrasante, qui paraît sans issue. Mais l’annonce de la victoire du Christ sur le mal nous donne la certitude que même les structures du mal les plus enracinées peuvent être vaincues et remplacées par des «structures de bien»” exhorte saint Jean-Paul II5Jean-Paul II, audience du 25 août 1999..

Créer des “structures de bien” c’est notamment favoriser l’émergence de modèles économiques alternatifs. Comment ?

Inscrivez-vous dans une AMAP (Association pour le maintien de l’agriculture paysanne) ! Vous payez un agriculteur en début d’année pour qu’il vous fournisse chaque semaine un panier de légumes de saison. Vous favorisez ainsi un modèle agricole durable, local et familial. Votre argent va à l’agriculteur plutôt que d’alimenter les marchés financiers. Vous mangez des légumes meilleurs et comme vous n’avez pas d’intermédiaires vous payez moins cher !

C’est la rentrée, le moment où jamais de vous inscrire dans une AMAP !

Benoît

Notes :   [ + ]

1. Laudato Si’, §107.
2. Jean-Paul II, audience du 25 août 1999.
3. Cf. Heidegger, “La question de la technique”, in Essais et conférences. “La centrale n’est pas construite dans le courant du Rhin comme le vieux point de bois depuis des siècles unit une rive à l’autre. C’est bien plutôt le fleuve qui est muré dans la centrale. Ce qu’il est aujourd’hui comme fleuve, à savoir fournisseur de pression hydraulique, il l’est par l’essence de la centrale.”
4. Savez-vous que quasi 50% de vos melon BIO sont produits à base de semences achetées à Monsanto ? Cf. ce très bon reportage audio sur les semences chez France Culture.
5. Jean-Paul II, audience du 25 août 1999.

7 réponses à “Le supermarché, une structure de péché ?”

  1. Joseph Gynt

    Merci Benoît pour cet éclairage philosophique sur la tête de gondole !

    Je préciserais, concernant l’Amap, qu’elle est certainement la structure la plus pertinente en terme d’honnête valorisation du produit et de juste rémunération du producteur, puisque tout se calcule d’un commun accord entre lui et le consommateur, après discussions sur les coûts réels de production et les besoins perso.

    Il existe cependant plein d’autres solutions pour donner un peu d’âme à la distribution alimentaire, notamment pour ceux rebutés par l’engagement annuel que réclament les Amap. Beaucoup de magasins de producteurs s’ouvrent, de nouveaux “marchés de plein vent” voient le jour… Autant d’initiatives à soutenir. L’achat responsable comme voie de sainteté !

  2. barack

    Sauf que Jean-Paul II dit aussi, à peu près littéralement, que l’organisation d’une société est neutre vis-à-vis du péché, au point que changer les structures ne sert à rien (“vain et inefficace” voire dangereux) s’il n’y a pas d’abord “conversion” des intéressés. Pas si facile de le mettre du côté de Marx ou même de François… JPII était quand même fondamentalement un conservateur et il a contribué à faire de l’Eglise catholique la force conservatrice qu’elle est dans la plupart des endroits du monde aujourd’hui.

    cf. Réconciliation et pénitence (1984) :
    “Une situation – et de même une institution, une structure, une société – n’est pas, par elle-même, sujet d’actes moraux; c’est pourquoi elle ne peut être, par elle-même, bonne ou mauvaise.
    A l’origine de toute situation de péché se trouvent toujours des hommes pécheurs. C’est si vrai que, si une telle situation peut être modifiée dans ses aspects structurels et institutionnels par la force de la loi ou, comme il arrive malheureusement trop souvent, par la loi de la force, en réalité le changement se révèle incomplet, peu durable et, en définitive, vain et inefficace – pour ne pas dire qu’il produit un effet contraire – si les personnes directement ou indirectement responsables d’une telle situation ne se convertissent pas.”

  3. Benoît

    Tout à fait ! C’est bien pour ça que l’émergence de “structure de bien” dépend de nos conversions personnelles.

    Reste que même si les structures de péché naissent toujours de péché individuels, ces structures existent bien et nous enfoncent dans le péché.

  4. barack

    Vous essayez de ménager la chèvre et le chou pour le bien de votre démonstration, mais ce n’est pas ce que dit JP2. Ces structures ne nous enfoncent pas dans le péché, sinon le péché ne serait plus individuel comme il le pense. Il dit nettement que le changement social ne sert à rien du point de vue du péché, car ce sont nos péchés qui créent ces structures de mal (le mal qu’elles font n’est pas de l’ordre du péché). Eventuellement, l’amélioration sociale vient en surplus quand tout le monde est converti. Votre citation dit d’ailleurs bien que c’est le Christ qui vaincra les “structures du mal” autrement dit pas les hommes et leurs luttes. Les AMAP, c’est pas mieux que le supermarché pour JP2. Sauf les AMAP catholiques, peut-être.

    Bref, désolé mais à moins de tout confondre on ne peut pas enrôler JP2 dans votre affaire : il est clairement dans un courant chrétien individualiste et conservateur opposé à ce que vous semblez défendre.

  5. Samuel

    Pour répondre à Barack,
    Jean-Paul II est d’abord un philosophe personnaliste: lorsqu’il parle de responsabilité personnelle,
    il n’entend en rien être individualiste. En effet, la personne existe toujours dans un ensemble de relations: c’est à propos de ces diverses communautés humaines qu’il parle de structures de péché: on peut donc bien affirmer qu’elles nous enfoncent dans le péché en ce sens que la passivité elle-même est complicité.
    Vous avez très bien relevé que Jean-Paul II encourage d’abord à la conversion personnelle: c’est justement ce que fait l’auteur de ce billet…
    Précisons simplement: “le fonctionnement actuel de la grande distribution: une structure de péché?”

  6. Benoît

    Merci Samuel pour ta réponse. en effet PERSONALISME n’est pas (du tout) INDIVIDUALISME.
    Pour ce qui est de la pensée de JPII sur les structures de péché, il n’y a qu’à lire la catéchèse en note de l’article pour avoir une idée claire et simple de sa pensée.

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