Dans le monde sans en être

Car tout est possible à Dieu

Après quelques semaines passées dans l’intimité des Douze avec Jésus, dans la maison de Pierre, nous voici de nouveau sur la route. C’est là qu’un homme accourut vers Jésus, « se mit à genoux et lui demanda : ‘Bon Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ?’ »

Voilà une de ces rencontres extraordinaires entre une personne, en l’occurrence un jeune homme, et Jésus. La question existentielle de cet homme est le signe, s’il en est besoin, de nous rappeler que le désir de Dieu et de la vie en plénitude est inscrit au cœur de notre humanité. « Avoir en héritage la vie éternelle » arrêtons-nous quelques instants pour comprendre cette demande. Les commentateurs notent que dans l’Ancien Testament l’expression « avoir en héritage »  signifie « posséder une chose en pleine propriété », c’est à dire de manière définitive et inaliénable. C’est ainsi que la Bible parle du lien entre Dieu est son peuple, ainsi que celui du peuple et de la terre d’Israël. Le peuple d’Israël est l’héritage de Dieu, comme la terre de Canaan est le patrimoine d’Abraham et de sa descendance… [1] Cependant, avec la dure épreuve de l’exil, les prophètes Jérémie et Ezéchiel révèlent que la possession de la Terre Sainte dépend aussi de la fidélité du peuple à la Loi et aux Commandements de Dieu. Enfin, nous pouvons dire avec le Pape Benoît XVI que « l’Église partage le destin de la tribu de Lévi qui, selon l’affirmation de l’Ancien Testament, était la seule tribu en Israël qui ne possédait pas de patrimoine terrestre mais elle avait pris exclusivement Dieu lui-même, sa parole et ses signes comme part d’héritage[2]. »

“Il l’aima à cause de sa fidélité”

La réponse de Jésus semble être sans appel : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Personne n’est bon, sinon Dieu seul ? » Saint Ambroise commentant ce verset nous dit  que « Jésus ne repousse pas la qualité que ce jeune homme lui attribue, mais il veut rendre sa foi plus complète : il veut élever cette foi qui ne voyait en lui qu’un homme, jusqu’à l’idée de Dieu[3] » Cette problématique est très actuelle, beaucoup de nos contemporains voient en Jésus un homme bon. Le reconnaître comme Dieu impliquerait un changement de vie, une conversion dont tous n’ont pas envie ou qui leur semble inatteignable au stade actuel de leur vie, du moins pour l’instant…

Puisque le jeune homme ne peut pas encore le reconnaître comme Dieu, Jésus ne lui parle que des commandement dits de la seconde table : «  Ne commets pas de meurtre, ne commets pas d’adultère, ne commets pas de vol, ne porte pas de faux témoignage, ne fais de tort à personne, honore ton père et ta mère…». Origène précise qu’ils sont « la préparation nécessaire pour arriver à l’amour de Dieu ; ils sont d’une observance plus facile à constater ; celui qui viole un seul d’entre eux ne peut plus se regarder comme étant au commencement de la voie ni sur le chemin de la vie ; et toutefois ils ne sont qu’un commencement[4]… »

« L’homme répondit : ‘Maître, j’ai observé tous ces commandements depuis ma jeunesse’. Posant alors son regard sur lui, Jésus se mit à l’aimer… » Comme cette réponse a du consoler et réjouir le cœur de Jésus. Nous pouvons facilement en déduire que si l’observation de ces commandements naturels provoque un tel sentiment dans le Seigneur, alors, combien plus nos moindres actes d’amour faits en son Nom doivent-ils le faire exulter ? Voilà un bel encouragement à aimer. Saint Clément d’Alexandrie remarque qu’ : « il l’aima à cause de cette fidélité qu’il avait apporté à l’accomplissement de la Loi (…) Jésus montre la Loi comme une préparation à quelque chose de meilleur, à cet état où le Christ devenu la justice de celui qui croit en lui, vient non plus comme un serviteur faire des serviteurs, mais comme Fils de Dieu se faire des frères, des cohéritiers, des enfants de Dieu, accomplissant la volonté du Père qui est au ciel[5]… »

“Va, vends tout ce que tu as et suis moi”

Devant tant de belles prédispositions et des qualités de cœur déjà éprouvées, Jésus risque cette remarque et cet appel déconcertant : « Il lui dit : ‘Une seule chose te manque : va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor au ciel ; puis viens et suis-moi’. » Commentant ce verset saint Augustin dit que le Seigneur « ne nous demande donc point de perdre nos biens, mais il nous montre où il faut les placer (…) Que celui qui veut avoir le cœur en haut mette dans le ciel ce qu’il aime, et si par le corps il habite encore la terre, par le cœur il habitera le ciel[6]… »

« Mais lui, à ces mots, devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens. » Devant l’attitude l’homme et sa tristesse, l’évêque d’Hippone s’exclame: « Ah ! si Jésus-Christ avait dit à ce jeune homme : ‘Perds tout’, nous comprendrions sa répugnance ; mais il lui dit : ‘Tu auras un trésor dans le ciel…’ » Et de remarquer  qu’en donnant son bien aux pauvres à l’appel du Christ, « c’est à Dieu même qu’il le donnait… » Lorsque Dieu nous appelle à sa suite, il ne nous appauvrit pas mais au contraire il nous enrichit de sa présence, de son amour. C’est ainsi que nous pouvons comprendre ces paroles : « Personne n’aura quitté, à cause de moi et de l’Évangile, une maison, des frères, des sœurs, une mère, un père, des enfants ou une terre, sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres, avec des persécutions et, dans le monde à venir, la vie éternelle… ».

“Mais alors, qui peut être sauvé ?”

« ‘Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu !’ Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles. Mais Jésus reprit : ‘Mes enfants, comme il est difficile d’entrer dans le royaume de Dieu ! Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu’ ». Cet Evangile nous fait toucher du doigt la difficile question de la richesse et de la possession des biens de ce monde. Saint Jean-Chrysostome remarque que  « Jésus ne condamne pas la richesse, mais ceux qui s’en font les esclaves[7] … » Ces paroles qui mettent les disciples dans un état de stupeur nous renvoient à l’Evangile que nous lisions il y a quinze jours de cela. En pastichant saint Jean-Chrysostome je dirais que rien n’est plus nuisible qu’une mauvaise relation aux biens de ce monde. Il faut les traiter comme nous traitons nos membres gangrenés, quand nous voyons que leur corruption nous gagne[8]…  Aussi, chacun est appelé à repérer ses propres attachements désordonnés et à prendre courageusement les moyens spirituels et humains pour en être délivrés. Il en va de notre salut éternel, mais aussi de notre joie dès ici-bas…

« Mais alors, qui peut être sauvé ? » Jésus les regarda et répondit : ‘Pour les hommes, cela est impossible, mais pas pour Dieu ; car tout est possible à Dieu…’ » Il est bon de constater que dans cet Evangile Jésus passe du difficile à l’impossible pour les hommes mais pas pour Dieu… Le renoncement total demandé à certains par le Seigneur tient au fait que la Sagesse et le Royaume de Dieu sont sans prix. Car Dieu seul est bon, Dieu seul sauve… Sans Lui, sans sa grâce, ses sacrements, son Eglise et le soutien de la communauté chrétienne nous ne pouvons rien faire… Que la radicalité à laquelle il nous invite ne nous effraie pas, ni ne nous pousse à édulcorer les exigences de l’Evangile du salut… N’ayons pas peur : car tout est possible à Dieu

Bon dimanche à tous.

Pod

[1] Genèse : 15, 1-9.

[2] Voyage en Allemagne, Rencontre avec les catholiques engagés dans l’Eglise et la société, 09-2011.

[3] « De fide ad Gratianum », livre II, I 17.

[4] Commentaire de l’évangile selon saint Matthieu, 15, 10.

[5] « Qui dives salvetur ? » IX.

[6] Sermon LXXXVI 1.

[7] Homélie LXIII 2.

[8] Homélie LIX sur saint Matthieu, 4.

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