Dans le monde sans en être

Boire à sa coupe

Christ à la croix de saint Jean (esquisse de la toile de Salvador Dali).

« Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s’approchèrent de Jésus et lui dirent : ‘Maître, nous voudrions que tu exauces notre demande…’ » Alors que la semaine dernière nous entendions la belle et existentielle question du jeune homme riche : « Bon maître que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » Aujourd’hui saint Marc nous donne d’entendre celle, moins édifiante, de Jacques et Jean. D’entrée, à la manière des enfants, ils demandent un blanc-seing à Jésus : « Nous voudrions que tu exauces notre demande…» Jésus prend soin de ne pas tomber dans leur piège en leur posant une question: « Que voudriez-vous que je fasse pour vous ? »

A ce stade du récit, nous pouvons faire le point sur les fils de Zébédée. Jacques et Jean sont avec Pierre les disciples les plus intimes de Jésus. En effet, le Seigneur les a choisis pour être les témoins de la résurrection de la fille de Jaïre et ceux de sa Transfiguration. Enfin, au jardin des Oliviers, ils seront les témoins les plus proches de son agonie. En outre, la tradition rapporte qu’ils sont les cousins du Seigneur. En Orient, les liens de parenté accordent des privilèges, voilà pourquoi Jacques et Jean font cette demande à Jésus : « Accorde-nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire. »

“S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi”

Cette demande de siéger à ses côtés dans la gloire serait naturelle, si Jésus ne leur avait pas annoncé sa Passion. C’est pourquoi Jésus leur répond : « Vous ne savez pas ce que vous demandez…» Saint Jean Chrysostome dans son commentaire de ce passage chez saint Mathieu fait dire à Jésus : « Vous me parlez d’honneurs et de couronnes, pendant que moi, je veux vous entretenir de travaux et de combats. Ce n’est pas maintenant le temps de gloire pour moi, ni de la gloire pour vous : c’est le temps des périls, des guerres et des morts[1]… » Dans l’Evangile de saint Jean, Jésus dit à chacun de nous : « Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite: Le serviteur n’est pas plus grand que son maître. S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi[2]… » Le Seigneur invite ses disciples non pas à rechercher la reconnaissance, la réussite et la gloire, mais à le suivre humblement sur le chemin qui mène certes à la gloire mais par la Croix… »

«  Pouvez-vous boire à la coupe que je vais boire, recevoir le baptême dans lequel je vais être plongé ? » Redoutable et incontournable question pour tous les disciples du Christ… Devant l’inconséquence des deux frères obnubilés par la gloire, Jésus ajoute non sans humour: « La coupe que je vais boire, vous y boirez ; et le baptême dans lequel je vais être plongé, vous le recevrez. Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne m’appartient pas de l’accorder, il y a ceux pour qui ces places sont préparées. » C’est émondés, purifiés comme l’or passé au creuset de la Passion, et fortifiés par le don de l’Esprit Saint, que Jacques et Jean furent d’authentiques témoins du Christ. Ils ont reçus de qu’ils voulaient obtenir mais autrement ! Commentant ces versets saint Jérôme nous rappelle de manière imagée que « Jacques, fut le premier des apôtres qui subit le martyre ; et Jean bien qu’il eut été réservé pour demeurer le dernier des apôtres et mourir de sa mort naturelle, posséda lui aussi les gloires du martyre ; plongé dans la chaudière d’huile bouillante, il eut la gloire de confesser son Dieu comme les trois enfants dans la fournaise…»

Une telle leçon aurait dû plonger les disciples dans une profonde méditation. Pourtant, ainsi que le relate saint Marc : « Les dix autres avaient entendu, et ils s’indignaient contre Jacques et Jean. Jésus les appela… » Ce qui fait dire à saint Jean Chrysostome  que le Seigneur  « entreprit de corriger les passions déréglées des uns et des autres. Il les appela donc[3]… » Jésus met sur le même pied les demandes inconsidérées et les indignations outrées de ses disciples vexés d’avoir été devancés par les deux frères!

“Celui qui veut devenir grand sera votre serviteur. Celui qui veut être le premier sera l’esclave de tous…”

Se faisant pédagogue il va leur donner les moyens d’exercer de manière renouvelée l’autorité dans l’Eglise. Il ne récuse pas le principe hiérarchique qu’il a lui-même institué mais donne les modalités de son exercice: « Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations païennes commandent en maîtres ; les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand sera votre serviteur. Celui qui veut être le premier sera l’esclave de tous… » Nous, les hommes, nous sommes invités à un long et incessant travail de conversion dans ce domaine. Car si nous avons été créés pour dominer la création et l’univers, Dieu ne nous a pas demandé de dominer les autres hommes … Une des conséquences du péché originel est que souvent nous voulons imposer nos idées, dominer…, plutôt que guider ou conduire à l’instar du Bon Pasteur… Ce qui fait dire à Origène à propos des Douze, mais aussi de nous aujourd’hui: « Pendant qu’ailleurs règnent la contrainte et la violence, les apôtres du Christ qui doivent régner sur les âmes, ne doivent exercer leur empire que par l’amour que leur porteront leurs subordonnés[4]… »

Aussi l’amour devrait être le moteur de nos actions. Attention, il ne s’agit pas de n’importe quel amour, mais de l’amour sauveur, celui du Christ qui a donné sa vie pour nous. C’est un amour miséricordieux donc exigeant : « Celui qui veut devenir grand sera votre serviteur. Celui qui veut être le premier sera l’esclave de tous… » Ces versets nous renvoient à deux moments clefs de l’Evangile : d’une part à la Cène où le Seigneur se fait l’esclave de tous en revêtant un tablier et en lavant les pieds de ses convives et d’autre part à la croix où il est crucifié comme un esclave… Il a pris sur lui notre péché. En mourant librement sur la croix il plonge la mort et le péché dans la mort afin que meurt le péché et que triomphe la vie. C’est en servant, c’est à dire en aimant que le Fils de l’homme donne substantiellement « sa vie en rançon pour la multitude. » C’est en buvant à sa coupe que nous pourrons participer à sa victoire et à sa gloire…

Bon dimanche à tous.

Pod

[1] Homélie LXV sur l’évangile selon saint Matthieu, 2.

[2] 15, 20.

[3] Homélie LXV sur l’évangile selon saint Matthieu, 2.

[4] Commentaire de l’évangile selon saint Matthieu, XVI 2.

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