Dans le monde sans en être

Un jour en prison

Il y a quelques temps, je suis allé animer une messe pour des personnes incarcérées à Fleury-Mérogis.

Avec un ami, nous allions rentrer dans une prison pour la première fois. Dans la voiture en arrivant, il faut avouer que nous balisions quelque peu. La prison. Ce grand inconnu dont nous avions toujours entendu parler. Dans notre tête se bousculaient les clichés véhiculés par les blockbusters américains et les on-dit tristement connus. Se dire que l’on va se retrouver au milieu de délinquants n’était de fait pas rassurant le moindre du monde.

À l’arrivée, on passe un, deux, trois barrages de sécurité. On nous communique les consignes de sécurité : ne pas laisser deviner d’aucune manière son nom, ses coordonnées, la ville dans laquelle on vit, l’endroit où l’on étudie. Prendre garde à tout papier pouvant donner des informations dans les étuis de nos instruments. On passe. À chaque barrage, l’on s’enfonce un peu plus dans la misère. Ce qui saute aux yeux, lorsque l’on rencontre finalement ces prisonniers, ce n’est pas que nous avons devant nous des délinquants voire des criminels, mais c’est de prime abord l’immense détresse humaine. Les déchets, les rats qui courent le long des murs. Les carreaux cassés. Les prisonniers qui gueulent à travers la cour pour communiquer. Les draps noués bout à bout pour se passer des messages d’une cellule à l’autre par l’extérieur. Les bras décharnés passant par les barreaux pour nous adresser des signes obscènes. Et des barreaux, partout. Aux fenêtres, aux portes, dans les couloirs, entre les couloirs, au milieu des couloirs.

Vue depuis une cellule

Vue depuis une cellule

Et puis, la messe. Les détenus arrivaient les uns après les autres, sans se presser. Parce qu’en prison, la messe commence quand tout le monde est là. C’est une messe normale, habituelle. Nous nous occupons des chants, les détenus lisent les lectures, avec chacun sa voix, son timbre et sa dégaine différente, ne cherchant pas à donner une forme policée à leur lecture, mais assumant ses tics, son manque de confiance en soi, son timbre de voix.

Au beau milieu de l’office, un détenu visiblement mécontent, qui n’avait depuis le début cessé de pousser des jurons, s’en va en claquant la porte.

Mêlés aux détenus, chacun a récité au cours de la messe le Notre Père dans sa langue, qui en français, qui en polonais, qui en roumain. Le « Tatàl nostru » avait d’ailleurs été écrit en lettres de couleur par des prisonniers sur une grande feuille de paperboard collée au mur.

Après la messe, alors que la récréation des détenus n’est pas finie, ces derniers restent un peu là, pour discuter entre eux ou avec l’aumônier. Cela pourrait être un instant rare d’échange avec eux, mais le mur de l’incompréhension séparant ces jeunes en école d’ingé de ces garçons — car certains n’ont guère plus de 14 ans — et de ces hommes semble aussi pesant que les murs, les grilles et les gardiens. Alors on reste là à se regarder — à se jauger ? — un peu mal à l’aise, alors qu’on sent tout ce que l’échange avec ces hommes pourrait nous apporter — ces hommes qui, d’ailleurs, loin de correspondre à l’image du caïd s’imposant face aux autres, semblent si réservés, presque timides…

Puis l’on ressort. C’est alors, enfin, qu’on réalise la présence de ce poids qui pèse physiquement sur nos estomacs et qui, inexorablement, nous asphyxie. Dans la cour, notre groupe cheminant vers la sortie, j’avais la particularité de trimbaler un instrument volumineux sur mon dos et de porter un pantalon bleu vif. Il n’en fallait pas moins à quelques prisonniers guettant toute activité derrière les barreaux de leur cellule pour m’apostropher depuis l’une des nombreuses petites fenêtres qui me faisaient face : « Fils de pute, pantalon bleu ! »

Rétrospectivement, l’on comprend pourquoi les aumôniers catholiques et plus généralement les gens qui visitent les prisons soutenaient la réforme pénale de Christiane Taubira : comment, en voyant cela, peut-on imaginer qu’il soit possible de s’adapter de nouveau à la société en sortant de prison ? Cela résonne comme une évidence : toute délinquant qui passe par la prison est amené à y retourner. Les peines en milieu ouvert sont les seules qui peuvent permettre une réinsertion du condamné dans la société, même si cela n’a rien d’évident pour autant. Mais il faut définitivement combattre l’idée de la prison expiatrice : qu’elle soit vécue comme une injustice ou non, il suffit d’y mettre les pieds pour comprendre que la prison n’a qu’un seul effet : celui d’isoler les délinquants du reste de la société. Et les en isoler définitivement, même si leur présence physique entre ses quatre murs n’est pas définitive.

Nous entendons trop souvent des réflexions sur le laxisme du système judiciaire français. Mais la surpopulation carcérale est tout bonnement insoutenable, et la prison n’est de toute façon pas une solution. Alors que les magistrats doivent suivre un stage obligatoire en milieu carcéral, je ne peux que trop conseiller toute personne émettant un avis souvent emprunt de préjugés sur la question judiciaire d’aller y faire un tour…

@jjdandrault

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