Dans le monde sans en être

Pierre Jova : “j’ai été frappé par la dignité souffrante des migrants”

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Journaliste, collaborateur au FigaroVox et à Causeur, Pierre Jova s’est rendu en août en Serbie et en Hongrie, pour y couvrir la crise migratoire. Son reportage a été publié dans l’hebdomadaire La Vie du 10 septembre. Egalement fidèle contributeur des Cahiers libres, nous inversons les rôles le temps d’une interview pour qu’il nous livre son témoignage, vu du terrain.

Cahiers libres : quelle est la situation aujourd’hui à la frontière serbo-hongroise ?

Pierre Jova : le nombre de migrants, arrivant par la Turquie, la Grèce et la Macédoine, a explosé entre fin juillet et début août. Quand j’y étais, la police et les ONG, qui essayent tant bien que mal de quantifier les flots de population, parlaient de 3 000 franchissements quotidiens de la frontière serbo-hongroise. Selon certaines sources, on en serait aujourd’hui à presque 7 000.

“Ce n’est pas le grillage actuel qui va arrêter les migrants”

Après un transit momentané à Belgrade, la capitale serbe, les migrants convergent vers Subotica, ville située à une quarantaine de kilomètres de la Hongrie. La région environnante, la Voïvodine, est couverte de plaines, de champs et de forêts. Il n’y a aucun obstacle naturel pour passer dans le pays voisin. Même à l’époque du rideau de fer, qui séparait la Hongrie, communiste orthodoxe, et la Yougoslavie, communiste titiste, les trafics et les passages illégaux étaient nombreux. Ce n’est donc pas le « mur », ou plutôt le grillage, actuel, qui va arrêter les migrants.

Les alentours de Subotica comptent donc plusieurs camps improvisés par les migrants, qui s’y reposent et s’y organisent un temps, avant de passer la frontière. La principale a été installée dans une usine désaffectée, en lisière de la ville, où s’entassent les migrants, et où la misère règne. Dans cette « jungle », seules quelques ONG viennent y faire des visites médicales ou alimentaires, comme la Croix-Rouge, Caritas et Médecins sans frontières. Il y a également une « jungle » à Kanjiža, petite ville à l’est de Subotica. Mais là, l’ONU et Caritas ont installé un camp de réfugiés en bonne et due forme, avec des tentes.

“Les Hongrois manient tour à tour la répression et le laxisme”

Le transit des migrants dans les « jungles » de la région ne dure pas longtemps, car ils sont pressés de franchir la frontière hongroise. Ils essayent de le faire le plus souvent de nuit, mais aussi de jour. Parfois, des migrants allument des feux à des endroits de la frontière, pour y attirer les policiers, et s’infiltrer ailleurs. Les Hongrois manient tour à tour la répression et le laxisme : un jour, ils vont laisser passer des groupes de migrants, souvent plus nombreux que les policiers, le lendemain, ils vont les empêcher d’entrer dans le pays, en utilisant du gaz lacrymogène. Les Hongrois tentent également d’arrêter des migrants et de les mettre dans des camps de transit, pour les enregistrer comme demandeurs d’asile en Hongrie, selon les règlements européens. Mais beaucoup refusent, et y déclenchent des émeutes, comme à Röszke. Tout cela fait qu’il y a une grande confusion à la frontière. On a l’impression d’être dans une zone de non-droit.

“On a l’impression d’être dans une zone de non-droit.”

Cette anarchie se ressent du côté des populations du cru : les autorités serbes sont débordées, quasi-absentes. Les habitants de Voïvodine, Serbes, Croates et Hongrois, sont bouleversés dans leur quotidien, hier très préservé et isolé. La plupart font preuve d’une compréhension et d’un accueil à l’égard des migrants, qui tranchent avec l’hostilité de la Hongrie voisine, mais tous ont le sentiment de ne plus maîtriser leur destin.

Qui sont les migrants que vous avez rencontrés ? Et ne faudrait-il pas plutôt parler de “réfugiés” ?

La plupart sont des Syriens, issus des classes moyennes, qui ont l’argent, les ressources morales, et la maitrise de l’anglais pour partir. Ils proviennent en majorité des zones touchées par la guerre civile, ce qui fait d’eux, en théorie, des réfugiés. Il y a également des Irakiens et des Kurdes, fuyant les conflits du Moyen-Orient, ainsi que des Afghans. Parmi eux, certains sont des anciens employés des armées occidentales, qui étaient l’objet de menaces de la part des talibans.

Ceux-là sont sans doute des réfugiés, mais beaucoup d’Afghans sont aussi là pour des raisons économiques. Tout comme les Pakistanais, Bangladais, et parfois Nigérians que l’on peut rencontrer. Il n’est donc pas aisé de distinguer ceux qui fuient un péril politique ou sécuritaire, et ceux qui cherchent un travail et un avenir meilleur. D’ailleurs, même les réfugiés de Syrie cherchent davantage un asile occidental, avec des aides et une réinsertion, qu’un lieu de paix où se réfugier en urgence : la Macédoine, qui voit passer sur son sol des milliers de réfugiés chaque jour, n’a reçu en tout et pour tout qu’une dizaine de demandes d’asile…

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“Il n’est pas aisé de distinguer ceux qui fuient un péril politique ou sécuritaire”

Selon le droit international, un réfugié fuit une situation de danger, et nécessite d’être accueilli. Cela lui confère des droits, et des devoirs. Un « migrant », terme déshumanisant s’il en est, désigne en revanche aussi bien un clandestin, un immigré économique, un réfugié…

A mon arrivée à Belgrade, un diplomate européen m’avait prévenu : « vous verrez, si l’Europe parle de ‘’migrants’’, c’est qu’elle cultive le flou, et souhaite en accueillir le moins possible. Si elle parle de ‘’réfugiés’’, cela tombe sous le droit international, et cela nous oblige envers eux ». J’ai l’impression que l’Europe, comme d’habitude, parle sur ce sujet en ordre dispersé : l’Allemagne parle largement de « réfugiés », mais ailleurs, le débat fait rage. Faut-il s’en étonner, vu la permanence de l’Etat-nation, avec sa culture propre et ses intérêts légitimes ? Je ne le déplore pas, au contraire, et je note que l’on touche aux limites de la construction européenne, qui bute sur la réalité des Etats.

Parmi vos rencontres, lesquelles vous ont le plus touché ?

Comme avec les gens de la rue, j’ai été frappé par la dignité souffrante de beaucoup de migrants. Même épuisé par leur course à l’Eldorado européen, inquiets et déracinés, certains font preuve d’un accueil et d’une générosité incroyable.

Pierre Jova (à dr.) et Nasir, réfugié chrétien de Syrie.

Pierre Jova (à dr.) et Nasir, réfugié chrétien de Syrie.

“Ces rencontres rendent impossible la perception des migrants comme une masse informe, sans visages.”

Je me souviens de cet instituteur syrien de Deir ez-Zor, plus tout jeune, qui s’était échappé de la ville encerclée par Daech avec sa famille. Il était très blessé par l’état de son pays, humilié par la dictature, et par l’ingérence mondiale. Il m’a offert quelques biens que sa famille transportait, en cadeau. De même, des Syriennes qui avaient quitté Alep avec leurs enfants, et qui dormaient à même le sol, m’ont fait un fauteuil, en empilant leurs bagages : « tu es notre invité ! » Ces rencontres rendent impossible la perception des migrants comme une masse informe, sans visages, sans racines, sans histoires personnelles.

Quel regard portent-ils sur l’Europe ?

L’Allemagne est la destination-phare des migrants. Ils la perçoivent comme un pays riche, prospère, avec du travail pour tous. Outre l’Allemagne, la Suède, les Pays-Bas et la Belgique sont souvent cités comme des destinations de choix, car ils sont réputés tolérants et multiculturels. Certains migrants y ont de la famille. Par contre, la France n’est guère évoquée, en-dehors de quelques remarques polies sur le « pays des droits de l’homme ». Notre pays est perçu chez certains migrants comme hostile aux musulmans.

Globalement, les migrants louent l’accueil et la générosité des Européens de l’Ouest. Mais beaucoup de Syriens et d’Irakiens sont amers sur la responsabilité occidentale dans les guerres qui touchent leurs pays. Cela cultive chez eux un sentiment de revanche, où se mêlent le nationalisme arabe et l’islam.

Y a-t-il des tensions religieuses entre les communautés ? Les sorts des migrants chrétiens et musulmans sont-ils comparables ?

Au sein des migrants, j’ai été témoin d’affrontements, de vols, d’hostilités ethniques, entre Syriens et Kurdes, entre Afghans pachtounes et tadjiks, par exemple, mais pas de tensions religieuses, à l’exception des Syriens, où les musulmans sunnites traquent les alaouites supposés, assimilés aux chiites « apostats », et rendus coupables de leur malheur. S’il y a bien des alaouites parmi les migrants, ils se dissimulent. Quant aux chrétiens, je n’en ai rencontré en tout et pour tout qu’une dizaine pendant mon séjour. C’étaient des Syriens catholiques, qui venaient du Liban, où ils s’étaient déjà réfugiés, ou bien directement de Syrie. L’un d’eux avait fui Deraa, pour échapper aux islamistes. Les autres provenaient de Damas, et disaient prévoir l’effondrement du régime syrien, dont les conséquences pour eux seraient funestes. Les chrétiens voyageaient dans les mêmes groupes de Syriens, et la cohabitation avec les musulmans semblait assez naturelle.

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“Les guerres civiles en Bosnie et au Kosovo, alimentent la peur d’une invasion musulmane”

En revanche, il y a un soupçon, de la part des Serbes et des Hongrois, à l’égard de l’islam. Le souvenir des Turcs, et les guerres civiles en Bosnie et au Kosovo, alimentent la peur d’une invasion musulmane. S’il n’y a pour l’instant eu aucun pillage ou agression contre les populations du cru, ce qui relève du miracle, on m’a rapporté des incidents qui nourrissent ce soupçon, comme le refus de certains migrants d’accepter des rations de la Croix-Rouge, à cause de leur symbole « chrétien », ou la destruction des croix d’un cimetière catholique hongrois, en Voïvodine.

Faut-il avoir peur de leur arrivée ? Les références répétées à l’ouvrage de Jean Raspail, Le Camp des saints, sont-elles pertinentes ?

Je dois avouer que j’ai souvent pensé au Camp des saints, pendant mon séjour. Le brûlot de Raspail relate à la fois une arrivée massive d’immigrés en Europe, et la naïveté des Occidentaux, qui les accueillent sans réfléchir. Pour ce qui est du nombre, l’analogie est assez troublante.

“Le camp des saints fait place au camp des inquiets (…). Si nous étions plus au clair avec notre identité et nos valeurs, la question de l’intégration de ces migrants serait moins schizophrène.”

Visuellement, on est confronté à des déplacements de populations très importants. En revanche, si certains responsables sont bien naïfs, et aveugles quant aux problèmes inévitables de la crise migratoire, les opinions publiques semblent très hostiles à ces nouveaux venus. Le camp des saints fait place au camp des inquiets. On en vient à justifier un tri entre migrants chrétiens et musulmans, ce qui m’apparaît absurde. La peur de l’islam se révèle plus forte que la compréhension et l’accueil. Certes la venue de ces migrants n’est pas sans danger. La qualité de l’accueil nécessaire à une bonne intégration est saturée. Le communautarisme va se renforcer. Et il n’est pas exclu que ces déplacements de populations servent la stratégie djihadiste. Mais je trouve que cela traduit aussi la dramatique faiblesse occidentale : notre continent ne sait plus qui il est. Il n’y a pas trop d’islam, il y a trop peu de christianisme. Si nous étions plus au clair avec notre identité et nos valeurs, la question de l’intégration de ces migrants serait moins schizophrène qu’aujourd’hui.

Vous avez signé avant de partir un article sur la condition des migrants pour la revue Limite, inspiré du regard bienveillant du pape François à leur adresse. L’écririez-vous à l’identique après votre expérience en Serbie ?

Cet article répond aux accusations d’angélisme et de naïveté envers le pape François, dépeint comme un irresponsable par certains, après son retentissant appel devant le Parlement de Strasbourg, à ne pas laisser la Méditerranée « devenir un cimetière ». Il tente de rappeler la position de l’Eglise en matière d’immigration, équilibrée, mais sans ambiguïté dans la défense de l’humanité des migrants. Vu certaines tribunes et commentaires en cours, cet article me semble toujours pertinent. Je l’écrirais donc à l’identique, mais sans doute différemment. Je confesse que j’avais, avant de partir, une vision très théorique et livresque des migrants, même si je suis moi-même petit-fils d’un réfugié serbe en France. En séjournant parmi eux pendant plus de deux semaines, j’ai été confronté à la pratique et à l’incarnation. J’espère donc écrire, dans le prochain numéro de Limite, un article sur la condition des migrants avec plus de chair que le précédent !

Propos recueillis par Joseph Gynt

AltercathoMigrants

Ne loupez pas la conférence de Pierre Jova le 25 septembre à Lyon :

“Quel regard chrétien sur la crise des migrants ?”

Par Les Alternatives catholiques.

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