Dans le monde sans en être

Les disciples, le scandale et la Géhenne

Nous voici de nouveau « à la maison », dans l’intimité de la maison de Pierre où les Douze peuvent parler en toute liberté avec Jésus. L’Evangile de ce jour nous rend témoins d’un retour de mission où « Jean, l’un des Douze » rapporte à Jésus un fait qui a troublé les disciples et provoqué leur réaction : « Maître, nous avons vu quelqu’un chasser des esprits en ton nom ; nous avons voulu l’en empêcher, car il n’est pas de ceux qui nous suivent. »

Comment discerner les œuvres qui naissent aux marges de l’Eglise ? Ici nous avons le cas d’un exorciste anonyme qui a opéré des délivrances. Cet homme a agi en invoquant le nom de Jésus. Il montre ainsi qu’il reconnaît son autorité et sa puissance auprès de Dieu… Le Nom de Jésus est au-dessus de tout nom… Cet exorciste n’avait sans doute pas la foi des apôtres, il n’appartenait pas à leur groupe, mais il avait déjà un commencement de foi en l’action de Dieu par Jésus. Voilà pourquoi  Jésus dit à son propos : « Ne l’empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas, aussitôt après, me maudire ; car qui n’est pas contre nous est pour nous… » Saint Ambroise remarque que  « Jésus-Christ reconnaît comme siens ceux qui de cœur sont avec lui ; il repousse ceux dont le cœur n’est pas pour lui (…) N’attribuez point à vos mérites les effets accomplis par ce nom. Le démon est vaincu, non par vos mérites, mais par sa haine, par la haine qu’il porte à ce nom1Commentaire de l’évangile selon saint Luc, VII 26… »

 “On ira tous au Paradis…”

« Oui, quiconque vous donnera à boire une coupe d’eau pour la raison que vous êtes au Christ, en vérité, je vous dis qu’il ne perdra pas son salaire. » Par cette parole Jésus nous permet de distinguer différents degrés d’adhésion à sa personne et à son Eglise. Le Seigneur souligne que sa puissance de salut est à l’œuvre dès lors que même la plus petite œuvre est accomplie de manière explicite envers ses disciples : « pour la raison que vous êtes au Christ… »

Cependant, loin du relativiste postmoderne – « On ira tous au paradis » -, saint Augustin nous dit que ces personnes de bonne volonté ne doivent pas pour autant « se croire en parfaite sécurité à cause de cette bienveillance dont ils entourent les chrétiens, puisqu’ils n’appartiennent pas encore à l’unité chrétienne, mais parce que Dieu dans sa miséricorde les y conduira2« De consensu Evangelistarum », IV 6. … » Et d’ajouter : « Ceux-là sont plus utiles à la société chrétienne, avant même de lui appartenir, que ceux qui, lui appartenant, exercent une action mauvaise, et entraînent avec eux à la damnation éternelle ceux qui ne réagissent pas contre eux … » A bon entendeur…

S’ensuit une seconde partie très difficile à entendre sur le scandale, sur ceux qui scandalisent et les peines qu’ils encourent.

“A chaque instant nous sommes exposés à nous scandaliser”

Les commentateurs notent que dans la Bible la notion de scandale recouvre plusieurs aspects. Dans le Livre du Lévitique ou dans celui des Maccabées, le scandale est synonyme d’embûche, d’obstacle… Comme par exemple la pierre qui fait trébucher l’aveugle ou l’embûche dressée sur son chemin. C’est aussi la honte que le peuple éprouve lorsqu’il est déporté et mis en servitude. Mais aussi le dégoût devant l’injustice et les calomnies. Enfin, le scandale est un acte : geste, attitude, parole, omission, mauvais exemple… qui fournit au prochain l’occasion d’une chute spirituelle ou d’une faute.

« Et quiconque scandalise un seul de ces petits qui croient en moi… Au passage le Seigneur manifeste l’éminente dignité de ses disciples à commencer par les petits… Ne disait-il dans l’Evangile de dimanche dernier : « Celui qui accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille…» ? Abuser de la confiance et de l’innocence est un très grand scandale, un péché qui crie devant Dieu…

Saint Ambroise remarque que « à chaque instant nous sommes exposés à nous scandaliser. Vous voyez le juste dans la pauvreté, vous vous scandalisez. Vous voyez le méchant dans la richesse, vous vous scandalisez. Vous voyez une famille chrétienne sans enfants, vous vous scandalisez ; une autre famille qui n’est pas chrétienne, et où tout abonde, vous vous scandalisez 3Commentaire du Psaume CXVIII, sermon XXI.. » Le saint évêque nous invite à faire attention à ne pas tomber dans le scandale facile et la révolte qui nous font oublier que nous avons tous été créés à l’image et comme à la ressemblance de Dieu et que par conséquent notre humanité a été dotée de ressources pour faire face et compatir… Enfin, saint Ambroise nous rappelle que « Jésus nous a apporté la paix : il nous l’a apportée par sa croix, par cette croix qui est le plus grand scandale des Juifs, et qui met celui qui s’y attache au-dessus de toute tentation… » La Passion dont l’annonce a troublé l’esprit des disciples est aussi le moyen de la guérison, le baume qui nous permet de comprendre que si nous sommes unis au Christ en croix, aucune de nos souffrances n’est vaine ; elles nous permettent d’être aux côtés de ceux qui souffrent, mais aussi des victimes du scandale, de l’injustice…

“Si ton œil, te scandalise, arrache-le!”

Après avoir évoqué le scandale, Jésus nous parle du remède et des peines qui sont aussi un remède pour entrer dans la vie éternelle. « Et si ta main te scandalise, tranche-la (…) Si ton pied te scandalise, tranche-le (…) Si ton œil, te scandalise, arrache-le. Il vaut mieux entrer borgne dans le royaume de Dieu que d’être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne, là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas. » Saint Jean Chrysostome nous donne la clef d’interprétation de ces versets virulents : « Rien n’est nuisible comme la fréquentation des mauvais (…) Quels que soient les liens qui nous unissent à eux, il faut traiter les méchants comme nous traitons nos membres gangrenés, quand nous voyons que leur corruption nous gagne4Homélie LIX sur saint Matthieu, 4. » Aussi chacun doit repérer ce qui le pousse au scandale comme les attachement désordonnés à l’argent, au sexe, les addictions… Et prendre courageusement les moyens spirituels et humains pour en être délivrés.

Enfin, comment ne pas évoquer « la géhenne, là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas… » Rappelons-nous qu’à Jérusalem la Géhenne est un lieu. C’est le nom du ravin qui s’étend jusqu’ au Cédron. Sous les rois Achaz et Manassé, on y brûlait les petits enfants offerts au dieu Moloch. Après cette période très troublée, afin de purifier ce lieu, la géhenne est devenue un brasier permanent dans lequel on jetait les ordures. Le prophète Isaïe5Is 64, 24. dit que lors de l’avènement de la Jérusalem nouvelle les impies y subiront le supplice. Enfin, au temps de Jésus, la géhenne était un synonyme de l’enfer. Cette évocation de la Géhenne et des tourments de l’enfer… est une invitation à nous souvenir que Dieu fait grand cas de nos actes. Si le respect et l’amour que nous avons les uns envers les autres à du prix à ses yeux, à contrario nos péchés crient devant lui …

Bon dimanche et bonne semaine à tous.

Pod

Notes :   [ + ]

1. Commentaire de l’évangile selon saint Luc, VII 26
2. « De consensu Evangelistarum », IV 6.
3. Commentaire du Psaume CXVIII, sermon XXI.
4. Homélie LIX sur saint Matthieu, 4.
5. Is 64, 24.

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