Dans le monde sans en être

La Turquie contre Daech ou contre le PKK ?

527021-le-premier-minstre-turc-recep-tayyip-erdogan-s-adresse-aux-deputes-de-son-parti-l-akp-au-parlement-a

Depuis le dernier point que j’avais fait sur une Turquie à la croisée des chemins dans ces Cahiers (à lire ici), l’eau a coulé sous les ponts d’Istanbul.

Résumons rapidement : Le 20 juillet, un attentat islamiste frappe un rassemblement de jeunes turcs voulant aider à la reconstruction d’une école à Kobane. Ceux-ci étaient des jeunes marxistes appartenant à la branche jeune du parti socialiste des opprimés, dont voici une vidéo. La biographie des 33 victimes révèle des militants typiques de la gauche radicale turque, ralliée au HDP 1Halkların Demokratik Partisi, Parti démocratique des peuples dans sa composante la plus jeune et la plus intersectionnaliste, ainsi que des militants liés aux mouvements kurdes. Cette attaque a donc ciblé le nouveau mouvement politique qui avait émergé politiquement en Turquie avec le HDP.

Rapidement, le PKK 2Partiya Karkerên Kurdistan, Parti des travailleurs du Kurdistan a accusé l’Etat turc d’être complaisant avec Daech favorisant ces attaques et a tué deux policiers définis par le PKK comme complices de Daech. Le gouvernement turc d’Erdogan a décidé de lutter contre Daech, mais aussi (voire surtout) contre le PKK. Il a déclenché une vague d’arrestations touchant principalement les sympathisants du PKK ou des groupes marxistes-léninistes du DHKP-C ou du MLKP et ciblant même les militants de la gauche pro-kurde (des responsables du HDP ont été arrêtés et un des rescapés de l’attentat de Suruc). Le climat est devenu de plus en plus tendu suite aux multiples bombardements de l’armée turque dans le Kurdistan turc auxquels font réponse des attentats ciblés du PKK contre les soldats et les policiers turcs.

Erdogan semble vouloir jouer sur le registre politique du « moi ou le chaos »

Le PKK n’a pas pris des villes du Kurdistan turc bien que sa branche jeune y ait souvent érigée des barricades) mais il a montré qu’il avait récupéré des capacités opérationnelles et un certain soutien de la population tout en montrant qu’il pouvait via le DHKP-C frapper au cœur d’Istanbul.  Cet article liste assez bien les évolutions par rapport aux années 1980 1990 : “Turquie, le faux parallèle entre les années 1990 et aujourd’hui”. Erdogan, en annonçant de nouvelles élections semble vouloir jouer sur le registre politique du « moi ou le chaos » pour à la fois attirer des votes du parti d’extrême droite du MHP et pour détacher la gauche turque libérale (favorable à un règlement pacifique de la question kurde) du HDP. Mais cela ne semble pas se réaliser car les bombardements peuvent faire aller vers le HDP, les kurdes qui votent encore pour l’AKP car ils sont en accord avec leur programme islamiste et car le HDP garde une ligne très pacifiste appelant toutes les parties présentes à un cessez-le-feu 3Cf. http://orientxxi.info/magazine/que-cherche-erdogan-dans-sa-double-guerre-contre-le-pkk-et-l-oei,0995 et http://www.todayszaman.com/monday-talk_academic-yilmaz-this-is-erdogans-war-hdp-gaining-more-power_397820.html.

Pourquoi les pays occidentaux soutiennent-ils la Turquie qui frappe les adversaires de l’Etat islamique ?

Sur le plan international, la Turquie affirme vouloir frapper Daech (qu’elle bombarde effectivement) et ne frapper que le PKK. Mais du fait des liens que le PKK a avec les YPG du Kurdistan syrien et des positions qu’il occupent en Irak (sur le Mont Sinjar notamment), les opérations de la Turquie affaiblissent aussi les groupes kurdes combattant efficacement Daech. La Turquie est de plus critiquée aussi par son allié Barzani du Kurdistan irakien et par le gouvernement régional kurde irakien (le PKK ayant acquis une assez forte popularité du fait de son combat contre Daech). Enfin, la zone d’intervention américano-turque prévue dans le Nord de la Syrie semble se cantonner à des frappes aériennes (une intervention de l’armée turque en effet se ferait aussi contre les YPG YPJ kurdes syriens qui ont annoncé leur volonté de combattre une telle intervention).

La Turquie semble donc frapper essentiellement le PKK ce qui permet de poser une question. Pourquoi les pays occidentaux soutiennent-ils la Turquie qui frappe les adversaires de l’Etat islamique ? Des explications existent : le PKK est une organisation utilisant la violence comme mode d’expression (même si elle a évolué et a proclamé des cessez le feu unilatéraux) et la Turquie est membre de l’Otan. Cependant, on peut se demander si les USA et l’UE ne devraient pas plutôt soutenir ceux qui, comme le HDP, prône un dialogue entre l’Etat turc et le PKK pour lutter contre Daech…

Teyeo

Notes :   [ + ]

1. Halkların Demokratik Partisi, Parti démocratique des peuples
2. Partiya Karkerên Kurdistan, Parti des travailleurs du Kurdistan
3. Cf. http://orientxxi.info/magazine/que-cherche-erdogan-dans-sa-double-guerre-contre-le-pkk-et-l-oei,0995 et http://www.todayszaman.com/monday-talk_academic-yilmaz-this-is-erdogans-war-hdp-gaining-more-power_397820.html

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS