Dans le monde sans en être

A quoi sert la vie consacrée ?

Un état de vie qui suscite beaucoup de malentendus

Le pape François a décidé de placer cette année sous le signe de la vie consacrée. Dans le milieu catholique, nous connaissons, ou croyons connaître, la réalité à laquelle renvoie cet état de vie. En revanche, ce dernier demeure souvent un mystère en dehors de l’Eglise.

Tout le monde sait distinguer un habit religieux d’une tenue « civile », et la plupart de nos contemporains ont déjà croisé des religieuses. Nous avons tous en tête des images de cinéma où apparaissent des hommes ou des femmes de Dieu. Cependant, en dehors du cercle des cathos du « milieu », rares sont les personnes capables d’expliquer les raisons profondes qui ont poussé un tel ou une telle à entrer dans un ordre religieux (je précise au passage que la vie consacrée transcende ce qu’il est convenu d’appeler la « vie religieuse » ; on peut être consacré et rester simple laïc). Pour beaucoup, les « consacrés » ont répondu à un vague appel, venu on ne sait d’où. Reste pourtant cette interrogation : à quoi peuvent bien servir ces « appelés » au sein de l’Eglise ? Question bien embarrassante…

Cette perplexité liée à l’apparente inutilité de la vie consacrée est d’autant plus grande que dans notre société du rendement, du « pouvoir d’achat », des statistiques, du bonheur indexé sur les chiffres du PIB, tout le monde doit servir à quelque chose. Dans l’hypothèse où vous ne seriez pas au service d’une cause particulière ou du bien commun, du moins êtes-vous censés poursuivre vos propres intérêts. Mais tranquillisez-vous : en pareil cas vous serez encore utiles à quelque chose. Des économistes très savants vous expliqueront en effet que les égoïstes impénitents travaillent à leur insu à la prospérité générale ! C’est dire combien tout le monde sert, ou servira, à quelque chose, dans notre monde plus porté au bougisme qu’à la contemplation. De même qu’Andy Warhol pensait que quinze minutes de célébrité seraient attribuées à chacun d’entre nous au cours de son existence, de même nous aurons tous nos quinze minutes d’utilité (c’est bien le moins ) !

Un pied dans l’éternité

A cette interrogation sur leur utilité, les « consacrés » ne peuvent pas se dérober. A quoi peuvent-ils donc servir ? A rien ? Telle était la conviction des extrémistes de la Révolution. Affirmation un peu raide. Mais si cette réponse tombait juste ? Les consacré(e)s, des hommes ou des femmes inutiles ? Les timides nous demanderont de ne pas éventer cette vérité trop fort, afin de ne pas creuser davantage le fossé de malentendus entre l’Eglise et le monde. Mais à quoi bon la retenue ? Pourquoi avoir peur de démonter une idée reçue, et de suivre un chemin opposé à celui de l’idéologie dominante ?

Oui, n’ayons pas peur de l’affirmer : dans l’absolu, les consacrés ne servent à rien. Oh, certes ! la plupart rendent d’éminents services : certains enseignent, d’autres soignent, ou éduquent, évangélisent, travaillent en usine ou dans le secteur tertiaire. Les uns sont ingénieurs, d’autres sont analphabètes. Certains sont doués, d’autres pas. Ils sont jeunes ou vieux, bien portants ou malades, diplômés ou pas. Certains portent l’habit, d’autres se fondent dans la masse. Les uns travaillent et touchent un salaire, d’autres pas. Quel peut bien être alors leur point commun ? Qui sont-ils au fond ?

Tout simplement des signes de la vie éternelle qui a déjà commencé le dimanche de Pâques, jour de la Résurrection. Au milieu de nous, les consacrés témoignent de l’éternité qui nous attend et qui agit déjà au cœur de notre monde. Un consacré, c’est d’abord cela. Son premier signe de reconnaissance n’est ni l’habit, ni le métier, ni le service, ou la « compétence », la connaissance théologique, l’emploi du temps. Son signe premier, c’est qu’il appartient à Dieu, et qu’il vit déjà, sous forme inchoative, en union avec Lui : il a commencé son éternité. C’est à cela que l’on reconnaît un consacré (évidemment pareil mode d’existence ne transparaît pas toujours au dehors). Le reste, pour important qu’il soit, reste secondaire.

L’amour ne sert à rien

Le consacré a déjà un pied dans l’éternité. Ayant affirmé cela, nous sommes plus avancés pour répondre à la question initiale : à quoi sert la vie consacrée ? Réponse : à rien !

Dans l’éternité, à quoi servirons-nous ?

L’éternité : une vie avec Dieu. Mais pas n’importe quelle vie. Pas une vie de soumission, ou d’obéissance, ou d’affairement. Une vie d’amour.

A quoi sert l’amour ?

Si l’amour « servait » à quelque chose, ce serait horrible. S’il n’ a pas sa finalité en lui-même, il n’est pas l’amour. Et encore !L’amour ne sert même pas à lui-même ! Je n’aime pas pour aimer. J’aime telle personne, non le fait d’aimer. Aimer aimer, ce n’est pas encore aimer. Car alors, l’amour reste au service d’une satisfaction, de la satisfaction d’aimer.

Mais l’amour, c’est autre chose. Il ne sert à rien, pas même à me donner satisfaction. Sa fin, son terme, c’est la personne que j’aime. Et si je l’aime, c’est gratuitement. La personne que j’aime ne me « sert pas » : c’est plutôt moi qui la sers. Sinon, j’en fais mon moyen, quand ce n’est pas mon esclave.

La vie consacrée est « sans pourquoi »

Ainsi la vie consacrée est le signe de la gratuité de l’amour. Dieu nous aime gratuitement. Dans l’éternité, nous ne Le servirons pas : nous L’aimerons. La vie consacrée témoigne, au milieu d’un monde où chacun est sommé de démontrer à toute force son efficacité, son utilité, sa « fonctionnalité », que l’homme a été créé d’abord, et surtout, pour l’amour, pour aimer et être aimé.

Le ou la consacré(e) vit une existence d’union à Dieu afin de montrer à ses frères que dans cet amour gratuit réside la raison pour laquelle Dieu a créé le monde. Voilà pourquoi aucune compétence particulière n’est exigée pour cet état de vie. Tout un chacun peut être consacré car tout le monde peut aimer (alors que certains fonctions ecclésiales requièrent des aptitudes précises).

Cependant, qu’on ne s’imagine pas que cet amour de Dieu oublie l’amour du frère. Dans l’éternité, les hommes ne seront pas seuls. C’est en Eglise que nous atteindrons le port, comme c’est en tant que membres de l’Ecclesia que nous vivrons avec et en Dieu. L’amour de Dieu n’a jamais été exclusif de l’amour du prochain. Et cet amour du frère lui aussi ne « sert à rien » dans l’absolu. Pour ne prendre qu’un seul exemple : j’aime ma femme, et cet amour ne sert à rien, pas même à « construire » mon couple. J’aime ma femme parce que j’aime ma femme, de même que la rose est « sans pourquoi », ainsi que le disait Angelus Silésius.

Aimer comme Dieu aime

La première « utilité » des consacrés consiste à nous rappeler cette vérité : Dieu ne nous pas créés afin que nous Lui soyons « utiles » : Il est tout puissant. Merci pour Lui : Il sait très bien se débrouiller tout seul ! Rien ne manque à sa gloire. S’Il nous a donné l’être, c’est afin de nous faire partager son bonheur et que nous l’aimions comme Il nous aime, et comme aime tout amour qui en est vraiment un, comme un amour digne de ce nom : gratuitement. En cela consiste la divinisation : aimer comme Dieu aime.

Au passage, on notera que le christianisme a révélé au monde cette vérité suressentielle : le bonheur consiste à aimer.

Certes, Dieu nous associe à son entreprise de rédemption du monde. Mais le salut du monde ne réussira jamais sans amour, qui est le moyen comme le terme de la Rédemption. La mesure d’amour qui nous y apporterons sera aussi celle de notre « utilité », en fin de compte. Les compétences particulières, qui ne sont pas à négliger, sont ordonnées à cette fin. C’est à l’amour que nous mettrons dans notre vie, aux croix que nous accepterons avec docilité et confiance, que sera mesurée notre « utilité » à la Rédemption, l’utilité de notre activité co-rédemptrice.

De même qu’Il pouvait être heureux sans nous, Dieu n’était pas obligé de faire de nous ses collaborateurs pour sauver le monde. Il en a décidé autrement. Dieu a voulu nous ajouter à sa couronne de gloire. Gloire lui soit rendue : Il n’était pas obligé de le faire !

Une vie sous le signe des épousailles

A quoi reconnaître un consacré ? Son habit, sa communauté, sa clôture, son engagement, c’est d’abord l’amour. Si l’amour venait à lui manquer, tout le reste ne lui servirait à rien.

Pour le, ou la, consacré(e), Dieu n’est pas seulement le Père, mais aussi l’Epoux. Ainsi s’explique qu’un des signes de la consécration soit la virginité, le célibat. Le consacré est tout à Dieu, de même que l’homme n’a qu’une seule épouse, et la femme qu’un seul époux. Cette exclusivité ne signifie pas mépris de la sexualité, ni indifférence pour le semblable. Elle est l’expression d’ un coeur qui s’est donné entièrement à Celui qui est infini, qui nous a créés pour Lui, et avec Qui le consacré non seulement unifie son coeur, mais surtout avec Qui il devient fécond pour le bénéfice de tous. Une inutilité bien utile !

La première tache d’un consacré ne consiste pas à chercher comment être « utile », mais plutôt à chercher l’Epoux, comme Marie-Madeleine, Jean, Thérèse d’Avila, Jean de la Croix ou Thérèse de Lisieux. L’Epoux saura bien ensuite trouver comment employer celui, ou celle, qui L’aura poursuivi de sa ferveur anxieuse, de ses assiduités, et se sera mis à sa disposition. Avant cela, le consacré n’a pas à se torturer les méninges pour deviner « comme servir ». Le premier « service » que Jésus lui demande, nous demande (depuis notre baptême, nous sommes déjà tous des consacrés), c’est de lui donner notre coeur. Le reste suivra.

Jésus est un époux, non le patron d’une entreprise à faire tourner.

Avant les « compétences », les structures, les fonctions, c’est le coeur qui meut le monde. En nous rappelant cette simple et fondamentale vérité, on mesure de quelle utilité est l’inutilité des personnes consacrées !

L’Eglise, mon épouse, mon voisin, Dieu Lui-même, ne sont pas seulement des « moyens » de salut. Sinon, au bout de la Rédemption, il n’y aurait plus personne. Si tout est moyen, instrument, alors le vide est le terme, et au bout de la route trône le néant !

Une inutilité pleine d’ambition !

Néanmoins, si l’on veut à tout prix trouver une « utilité » au consacré, ce ne pourra être que celle-là : être le signe que Dieu n’est pas seulement moyen du salut, mais l’Epoux de coeur en lequel se consomme ce même salut. Le consacré nous rappelle ainsi que le plus important dans l’Eglise, ce ne sont ni les fonctions, ni les institutions, ni les savoirs, mais la sainteté, le consentement à la grâce, le consentement à l’Amour premier de Dieu, et la simple réponse d’amour en retour que lui donne la pauvre créature. C’est la raison pour laquelle l’Eglise est d’abord mariale avant d’être pétrinienne. Au ciel, toutes les hiérarchies disparaîtront. Seul subsistera l’échelle de densité de la charité.

Cependant cela ne signifie pas que la vie consacrée soit une voie laxiste, ou quiétiste. Car Dieu est l’Amant et l’Aimé infini. Le chercher n’est pas une mince affaire ! Et sitôt que l’amant de coeur L’a trouvé, point de repos pour lui !

Vivre avec l’Epoux divin, ainsi que le font les consacré(e)s, équivaut à donner du carburant à l’ambition. Mais une ambition d’un type très particulier : celle de l’amour. Le consacré ne stagne pas. En cette matière, Son Epoux, dans sa jalousie, ne se résigne jamais à la médiocrité de celui, ou de celle, qui lui a donné son coeur. L’amour a ses exigences. Voilà pourquoi cet état de vie n’a rien à envier aux autres sous le rapport de l’excellence.

Avec l’Epoux

Le monde pourra penser ce qu’il veut de la vie consacrée. Le consacré ne prétend pas, de son côté, le réformer de fond en comble. Avec les yeux de Dieu, il l’aime et le porte dans ses prières. Humblement, sans faire trop de bruit la plupart du temps, il y plante la semence de l’éternité. Pour le reste, il s’en remet à l’Epoux pour faire grandir la plante. Telle est sa contribution essentielle à la marche du monde (sans préjudice de ses autres compétences).

Il est avant tout un serviteur inutile et se réjouit de cet humble statut dans le monde. Son « importance » est ailleurs. Plaire à Dieu est son souci premier. Le consacré a parfaitement hiérarchisé les priorités. Non pas qu’il méprise les « grandeurs d’établissement », mais il sait qu’il ne rejoindra jamais aussi bien le monde qu’en restant uni à Celui qui travaille en profondeur au cœur de ce même monde.

Serviteur inutile : le coeur désencrassé du cholestérol de l’ amour propre, le consacré peut se donner tout entier à la carrière de l’amour, en cherchant le Bien-Aimé « qui paît parmi les lys » (Cantique des cantiques, 2,16).

Jean-Michel Castaing

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