Dans le monde sans en être

#ShadowSynod entre ombres et lumières

eveque-couple

La Conférence des évêques allemands a publié les interventions qui ont servi de base de réflexion aux évêques allemands, français et suisses, dans leur préparation au prochain Synode sur la famille.

Les médias ont qualifié cette rencontre de « shadow synod », comme s’il s’agissait de préparer un plan de bataille. En réalité, les contributions des théologiens invités à s’exprimer sont assez variées ; de plus, il ne faut pas déduire hâtivement de ces propositions la position desdits évêques, qui disposent d’une faculté de pensée autonome…

Puisque, comme les évêques, nous sommes appelés à réfléchir à ces questions, je vous propose une analyse dont, si elle est parfois critique, j’espère qu’elle est juste.

Les paroles de Jésus sur le mariage et le divorce

A.-M. Pelletier, théologienne française1Prix Ratzinger 2014, propose une réflexion sur l’échange de Jésus avec les pharisiens à propos du divorce (en Mt 19, 3-12). Voici la pointe de son argument :

« Non seulement, en effet, Jésus énonce un principe qui le singularise absolument dans le monde juif de son temps […]. Mais, plus encore, en interdisant la répudiation, Jésus ose interdire ce qu’autorise Moïse. L’audace dépasse de beaucoup un rigorisme moral[…]. Par sa prise de position, Jésus se désigne bien plus radicalement comme le prophète eschatologique inaugurant le temps du Royaume. Dès lors, le texte vaut comme révélation sur sa personne. Il énonce la nouveauté du temps où, en lui, est restitué un accès à la vérité de l’origine, qui peut désormais se déployer. Le lien conjugal, tel qu’il est ici évoqué, est donc en liaison étroite avec la vocation que reçoivent ceux qui, par le baptême, seront plongés dans la mort et la résurrection du Christ. Dès lors que l’exigence est détachée du don baptismal, la parole de Jésus devient un rigorisme, qui risque de se changer en piège pour les couples.

Il y a bien là, semble-t-il, un élément déterminant pour une réception juste de Mt 19 […]. La tradition catholique de l’indissolubilité se fonde, en effet, sur ce texte lu sur un mode essentiellement disciplinaire, au détriment de son contenu kérygmatique. Et cela, alors même que ce dernier est souligné par le parallèle que le texte fait ensuite avec le célibat pour le Royaume[…].»

Cet argument me semble problématique à plusieurs titres :

  • Certes, Jésus se révèle ici comme “maître de la loi”. Or il ne le fait pas pour l’abolir, mais pour en dénoncer une lecture littérale / légaliste qui permet de la contourner à peu de frais.
  • A.-M. Pelletier détache cet “avènement” de Jésus comme Christ du fond de son discours : de son propos, il faudrait ne retenir que le fait qu’il est nouveau, décalé. Mais en aucun cas que Jésus rejetterait catégoriquement le divorce…
  • Enfin, A.-M. Pelletier semble suivre plusieurs théologiens qui séparent radicalement la dimension baptismale de notre expérience de sa dimension naturelle. : finalement, l’injonction contre le divorce ne concernerait que les baptisés. Autant pour les semina Verbi2Le Synode de 2014 nous appelait à chercher les semences du Verbe dans l’expérience de nos contemporains, pas à creuser une tranchée entre l’expérience du païen et celle du baptisé pour garantir que la perfection morale à laquelle est appelé le second n’effraie le premier. Si elle vécue justement et non de façon légaliste, elle devrait plutôt l’attirer ! ! Je crois quant à moi que la grâce vient parfaire la nature et n’impose nulle exigence que la nature – une fois guérie du péché – ne saurait assumer, qui ne lui serait connaturelle.

« Comment tenir l’exigence d’indissolubilité autrement que comme une contrainte arbitraire ? », demande Pelletier. Le problème, comme elle l’indique, est que l’indissolubilité est souvent vécue comme essentiellement disciplinaire. Mais pas par l’Eglise ! Par ceux-là-mêmes qui devraient voir dans cette indissolubilité le signe le plus sûr de l’amour indéfectible de Dieu dans leur vie et devraient souhaiter manifester cet amour à leur conjoint.

Pelletier conclut :

« le mystère pascal ne devrait pas apparaître comme mis en échec là où d’autres couples chrétiens font l’expérience de la déchirure […] un sensus fidei, qu’il serait périlleux de mépriser ou de disqualifier trop vite, résiste à l’idée que, en cette configuration blessée de la vie chrétienne, la puissance de la croix puisse trouver une limite, un obstacle insurmontable »

François, en conclusion du synode de 2014, nous avertissait précisément contre la tentation de “descendre de la croix , pour contenter les gens, de ne pas rester à accomplir la volonté du Père, de se plier à l’esprit mondain au lieu de le purifier ».

Avoir confiance dans la puissance de la croix, c’est accepter qu’il y ait des couples  qui vivent cette blessure du divorce ET en même temps que Jésus nous appelle à ne pas divorcer, en ayant confiance qu’Il offre toujours un chemin pour Le trouver. Ce n’est pas déformer ses propos pour donner à chacun son brevet de bon élève.

Le mariage, une alliance entre les mains de Dieu

Söding, théologien allemand, le reconnaît d’emblée : Jésus « vote » clairement contre le divorce. Sa réflexion s’articule autour de la pédagogie de Jésus :

Jésus procède en trois étapes. Il revient d’abord sur le témoignage des Saintes Écritures, plus exactement sur l’histoire de la création (Gen 1,26 et suiv.; 2,24) qui témoigne du mariage comme d’une alliance avec Dieu. Ensuite il énonce le commandement selon lequel l’homme ne doit pas défaire «ce que Dieu a uni» (Mc 10,9). Et dans la maison enfin, donc «en interne», lorsque interrogé par ses disciples, il définit le droit en indiquant que la répudiation d’une femme et la prise d’une autre femme pour épouse constitue un adultère, c’est-à-dire une violation du 6e commandement.

Cette chronologie est irréversible: De ce dogme des Écritures découle la norme, et de tous deux le droit: que le mariage est une alliance fondée par Dieu et, comme Paul le dit, qu’elle sert la paix (1Co 7,15); qu’il requiert une morale de la fidélité qui n’est pas détruite par l’infidélité mais guidée vers la réconciliation (cf. 1Co 7,11); que le mariage trouve dans le droit non pas des fers mais un lien de l’unité.

Tout en pointant la même vérité du mariage, Jésus ne dit pas la même chose selon la relation qui le lie à ses interlocuteurs.

Söding invite à en déduire que l’analyse de la validité d’un mariage doit s’appuyer, certes, sur des critères juridiques, mais aussi sur « une évaluation des évolutions personnelles sans lesquelles il n’y aurait pas de mariage ». Cette proposition (encore floue dans l’intervention) est sans doute à rapprocher de la piste de travail de Benoît XVI sur le lien entre mariage et foi.

S’appuyant sur le droit canonique (qui, suivant l’apôtre Paul, autorise la dissolution du mariage lorsqu’un des époux menace la foi de l’autre) et sur l’exemple du Christ qui choisit comme témoin des personnes “en situation irrégulière” (la Samaritaine), Söding montre que le Christ est maître du mariage.

Il me semble qu’il faut pas voir, dans le fait que Dieu “dispose” du mariage, un arbitraire, selon lequel Dieu séparerait les “bons divorces” des mauvais. Les théologiens classiques analysent le privilège paulin comme la subordination de l’ordre naturel à l’ordre surnaturel, cependant cette subordination n’est pas un forçage, mais un approfondissement.

Dieu ne “valide” pas nos choix, nous donnant un quitus, il les assume, et en porte sur Lui les conséquences. Il nous appelle à vivre comme ses enfants malgré notre faiblesse. Cet appel résonne dans l’Audience générale du Pape François ce mercredi :

« Aujourd’hui je voudrais m’arrêter aux personnes qui, à la suite de l’échec irréversible de leurs liens matrimoniaux, ont entrepris une nouvelle union. L’Église sait bien qu’une telle situation contredit le Sacrement chrétien. Mais son regard part toujours de son cœur de mère ; un cœur qui cherche toujours le bien et le salut des personnes. Il est nécessaire, par amour de la vérité, de bien discerner les situations, faisant par exemple la différence entre qui a subi la séparation et qui l’a provoquée. La conscience de la nécessité d’un accueil fraternel, dans l’amour et la vérité, a beaucoup grandi envers les baptisés qui ont établi une nouvelle vie commune après l’échec de leur mariage sacramentel. Ces personnes ne sont nullement excommuniées, et elles ne doivent pas être traitées comme telles : elles font toujours partie de l’Église. Aussi doit-on les encourager à vivre leur appartenance au Christ et à l’Église par la prière, l’écoute de la Parole de Dieu, la fréquentation de la liturgie, l’éducation chrétienne des enfants, la charité, le service des pauvres et l’engagement pour la justice et la paix.»

Incarnare
auteur du blog theologieducorps.fr

Notes :   [ + ]

1. Prix Ratzinger 2014
2. Le Synode de 2014 nous appelait à chercher les semences du Verbe dans l’expérience de nos contemporains, pas à creuser une tranchée entre l’expérience du païen et celle du baptisé pour garantir que la perfection morale à laquelle est appelé le second n’effraie le premier. Si elle vécue justement et non de façon légaliste, elle devrait plutôt l’attirer !

7 réponses à “#ShadowSynod entre ombres et lumières”

  1. PGB

    Bonjour,

    Je suis catholique et je me demande comment on pourrait faire la différence entre une personne qui a subi ou non la séparation? Puisque celle qui est la cause peut se présenter dans une autre église et se faire passer pour une victime.

    Permette-moi de douter que les mots du Pape soient inspirés par L’esprit-Saint.
    Pourquoi? Le Christ dit bien si nous ne sommes capables de nous séparer de notre famille pour le suivre nous ne sommes digne de lui. Donc un divorcé -remarié devrait laisser son alliance illégitime afin de suivre le Christ.
    Ne savez vous pas que nous devons nous débarrasser du membre qui nous empêche à entrer dans son royaume?

    Bon, j’ai confiance en Dieu puisque lui ne cherche pas à plaire mais à sauver alors que notre pape veut être populaire et plaire à tous au risque de devenir l’occasion de chute des millions des cathos et el sanction est bien connue.

    Cordialement,

  2. Incarnare

    Bonjour PGB

    Vous dites : “Je me demande comment on pourrait faire la différence entre une personne qui a subi ou non la séparation? Puisque celle qui est la cause peut se présenter dans une autre église et se faire passer pour une victime.”

    > De la même manière, quelqu’un peut obtenir l’absolution en mentant ou, dans le cas des procès en nullité, un couple pourrait tout à fait inventer des fausses preuves de nullité. Les actes de l’Eglise (et son système judiciaire / canonique) ne sont pas inquisitoires, s’appuyant sur des moyens d’enquête : on part du principe que les parties sont de bonne foi et qu’il cherchent à connaître ce qu’il en est – en réalité – de leur lien conjugal. Obtenir une autorisation de pure forme par le mensonge n’est le but de personne.

    Je vous invite à ne pas tomber dans le formalisme / légalisme et à considérer, à nouveaux frais, les propos du Saint-Père.

    Vous verrez qu’il est aussi soucieux de la vérité que de la miséricorde. C’est lui qui, le premier à l’issue du Synode de 2014, a averti les évêques contre la tentation de “descendre de la croix”.

  3. Michel Salamolard

    L’appel du Christ à la fidélité conjugale est net et indubitable. Cela fait partie de la radicale nouveauté de la vie dans le Christ, comme bien d’autres choses: aimer ses ennemis, tout vendre pour le suivre, donner sa vie pour ceux que l’on aime. Tout cela, qui peut paraître impossible aux hommes, devient possible avec la grâce de Dieu. Mais c’est tout de même une dynamique, un chemin perpétuel de conversion, qui dure autant que la vie.
    Maintenir l’appel du Christ à la perfection évangélique (Soyez parfaits comme votre Père céleste), soutenir les baptisés sur ce chemin, relever les pécheurs, faire surabonder la miséricorde: telle est bien la mission de l’Eglise.
    MAIS il importe tout autant de remarque une chose. Jésus, notamment dans Mt 19, ne tire aucune conclusion disciplinaire en ce qui concerne les éventuels fautifs dans le domaine de la fidélité conjugale. Aucune sanction ecclésiastique n’est prévue. Rien de tel non plus dans tout le Nouveau Testament. La privation de la communion sacramentelle est donc bel et bien une disposition disciplinaire de l’Eglise latine, en vertu de son pouvoir de lier et de délier. Que les Eglise orientales exercent différemment.
    La difficile mission du prochain synode, à propos des divorcés remariés, consistera donc à faire retentir l’appel du Christ à la beauté de l’amour conjugal et à la fidélité, d’une part, et à réviser sérieusement, d’autre part, les conséquences disciplinaires qu’il convient d’en tirer pour ceux qui n’ont pas su ou pas pu vivre à la hauteur de la perfection évangélique.
    Madame Parmentier a donc raison de distinguer ce qui relève clairement de la nouveauté christique et ce qui relève de la discipline ecclésiastique.

  4. PHILIPPE

    Sur l’indissolubilité du mariage qui est un “dogme” catholique, les juifs, les protestants n’ont pas la même vision que les catholiques.
    et Merci mon Dieu, car c’est bien toi qui juge, en fonction des actes fait avec notre coeur (et aussi notre faiblesse).Malheureusement, je suis divorcée et ce divorce m’a fait faire une véritable rencontre avec le Christ. Et cette épreuve est devenue grâce et libération.
    Sur l’indissolubilité don, je constate aussi que Dieu à plusieurs reprises a fait alliance avec l’homme. (Génèse. avec Adam et Eve) où l’alliance est rompue par l’homme, puis avec les prophètes (Noé, Moise, Abraham) jusqu’à la nouvelle alliance avec Marie. A chaque fois Dieu a refait alliance avec l’homme. Mais l’homme est incapable, par nature, de tenir une alliance, même avec Dieu. Alors comment deux humains avec toutes leurs pauvretés, peuvent-ils tenir une alliance même si Dieu est présent dans leur vie.?
    J’aimerais voir mon Eglise Catholique, que j’aime et respecte beaucoup, évoluer. Afin de ne pas nous faire sentir que nous avons échoué pour diverses raisons, dans un mariage “humain”, placé sous un regard divin. Et oui, un remariage, une nouvelle union peuvent être aussi un grand signe d’espérance, et d’évangélisation. C’est aussi une résurrection , une nouvelle famille qui veut se placer sous le regard de Dieu. Et je crois en toute sincérité que Jésus, ne leur refuserai pas la communion !

  5. Incarnare

    Bonjour,

    Oui, Dieu renouvelle sans cesse son alliance, malgré nos difficultés à lui répondre et à demeurer dans son amitié. L’indissolubilité n’est pas un signe de condamnation, mais précisément ce signe de Dieu, qui demeure fidèle malgré nos faiblesses.

    « Malheureusement, je suis divorcée » : vous ne voyez pas votre divorce comme un bien, vous ne prétendez pas qu’il peut être poursuivi comme finalité, et en cela vous restez fidèle, d’une certaine manière, au Seigneur : vous n’appelez pas bien un mal. Soyez assurée que Dieu ne vous condamne pas, mais qu’il assume votre histoire : il peut faire jaillir un bien même de nos échecs.

    Faut-il nous laisser accueillir, dans notre faiblesse, par sa miséricorde ou exiger que l’Eglise “efface l’ardoise”, nous laissant avec le sentiment de notre auto-justification ?

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