Dans le monde sans en être

#ShadowSynod entre ombres et lumières (3)

alliancebrisée

Après des contributions sur les paroles du Christ et la sexualité comme expression de l’amour, les théologiens qui se sont exprimé devant les évêques lors de leur journée de réflexion préparatoire au Synode sur la Famille, ont proposé « une théologie narrative ».

La théologie narrative : accompagner une histoire ou se raconter des histoires ?

Alain Thomasset, jésuite enseignant la théologie morale au Centre Sèvres, veut « passer d’une morale de l’acte à une éthique du sujet ». Pour cela, il récuse l’idée qu’un acte puisse être objectivement mauvais :

« Le n° 52 du rapport final du synode extraordinaire reconnaît lui-même cette difficulté, car il pose une «distinction entre la situation objective de péché et les circonstances atténuantes, étant donné que ‘l’imputabilité et la responsabilité d’une action peuvent être diminués voire supprimés’ par divers ‘facteurs psychiques ou sociaux’ (Catéchisme de l’Église catholique n° 1735)». Selon cette doctrine, si la malice objective demeure toujours, mais peut être atténuée (Veritatis Splendor, n°81,2), la responsabilité subjective peut être diminuée voire supprimée. Un désordre objectif n’entraîne donc pas nécessairement une culpabilité subjective. Il faudrait dire plus clairement que l’intention et les circonstances peuvent influencer la qualification objective de l’acte et que d’autre part, elles sont nécessaires pour déterminer la responsabilité morale du sujet qui doit décider et agir en conscience. Toute la tradition morale catholique appelle à ce discernement qui prend en compte ces divers éléments pour un jugement moral laissé en dernier recours à la conscience des personnes. Vatican II a rappelé la primauté de la conscience qui doit juger en dernier ressort (cf. Gaudium et Spes, n°16,50) ».

Thomasset fait mine d’opposer le rapport final du synode (et les textes récents du magistère) à une théologie morale ancienne qui ne laisserait, elle, pas la place à l’intention ou à la conscience. C’est – au mieux – de l’incompétence et – au pire – de la malhonnêteté !

L’enseignement moral de l’Eglise reconnaît depuis longtemps le rôle de la conscience : Thomas d’Aquin disait déjà que la personne doit suivre sa conscience, même erronée1Somme Théologie, Ia IIae, Q19, art 5. Mais s’il l’affirmait, ce n’était pas par conviction que la conscience définit le bien et le mal (subjectivisme), mais pour manifester que la conscience a une connaissance du réel suffisante pour discerner la bonté ou la malice objective d’un acte.

Thomas d’Aquin s’opposait ainsi aux théologiens de son époque pour qui le bien se trouvait dans l’observation formelle de la loi2vue non comme oeuvre de la raison qui reconnaît le bien dans les choses, mais comme oeuvre d’une volonté arbitraire. Le docteur angélique affirme d’ailleurs immédiatement après que la personne a le devoir de former sa conscience 3l’ignorance par négligence est coupable cf. art 6.

L’enseignement moral n’a pas attendu Thomasset pour reconnaître de nombreux facteurs qui atténuent la culpabilité de la personne, du fait qu’ils limitent sa liberté : les circonstances extérieures4il est moins coupable de voler parce qu’on a fait que de manière gratuite, même si le mal objectif est le même, des facteurs psychologiques (tempérament, blessure, orientation pathologique), etc.

Mais ces facteurs ne changent pas le fait qu’un mal reste un mal et que, si on peut être excusé de l’avoir choisi, on ne peut prétendre que c’est un bien, en revendiquer le choix et en faire la finalité de son acte.

Veritatis Splendor 81, et Gaudium et Spes, 16 & 50, que le théologien cite à l’appui, disent exactement le contraire de ce qu’il prétend y lire !

« De ce fait, les circonstances ou les intentions ne pourront jamais transformer un acte intrinsèquement malhonnête de par son objet en un acte « subjectivement » honnête ou défendable comme choix.» (VS 81)

« Car c’est une loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme ; sa dignité est de lui obéir, et c’est elle qui le jugera 5GS cite ici Rm 2, 4-16, qui fonde la doctrine catholique de la loi naturelle. La conscience est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre 6GS cite ici un beau discours de Pie XII sur la conscience, traduction par mes soins : « La conscience est le centre le plus secret et intérieur de l’homme. C’est ici qu’il se réfugie avec ses facultés spirituelles, dans une solitude absolue : seul avec lui-même, ou plutôt, seul avec Dieu, dont la voix fait écho à la conscience. Là, il se détermine pour le bien ou pour le mal; là il choisir entre le chemin de la victoire ou de la défaite. S’il le voulait, l’homme ne saurait se débarrasser d’elle; avec elle, qui approuve ou désapprouve, il parcourt sa  vie, et avec elle, témoin fidèle et incorruptible, il comparaîtra devant le jugement de Dieu. La conscience est, par conséquent un άδυτον, un sanctuaire, au seuil duquel tous doivent s’arrêter ; tout le monde, même le père et la mère quand il s’agit d’un enfant. Seul le prêtre y va comme un médecin des âmes et en tant que ministre du sacrement de la pénitence; il est néanmoins conscient d’être dans un sanctuaire, dont Dieu lui-même veut qu’il soit conservé avec le sceau du silence le plus sacré. Dans ce sens, alors, peut-on parler de l’éducation de la conscience? Il faut bien reprendre certains concepts fondamentaux de l’enseignement catholique pour bien comprendre que la conscience peut et doit être éduquée » Le Pape poursuit en précisant comment se fait cette éducation. Il conclut en refusant catégoriquement l’idée d’une conscience qui “décide” du bien et du mal « En laissant comme seul critère éthique la conscience individuelle, jalousement fermée sur elle-même et convertie en arbitre absolu de ses déterminations, cette théorieest le chemin qui  détourne de Christ.». C’est d’une manière admirable que se découvre à la conscience cette loi qui s’accomplit dans l’amour de Dieu et du prochain.» (GS 16)

« Dans leur manière d’agir, que les époux chrétiens sachent bien qu’ils ne peuvent pas se conduire à leur guise, mais qu’ils ont l’obligation de toujours suivre leur conscience, une conscience qui doit se conformer à la loi divine ; et qu’ils demeurent dociles au Magistère de l’Église, interprète autorisé de cette loi à la lumière de l’Évangile.»  (GS 50)

Thomasset plaide pour une théologie narrative, qui « oblige à penser que l’évaluation morale ne porte pas sur des actes isolés, mais sur des actions humaines insérées dans une histoire ».

Dans cette perspective historique, le théologien plaide pour une considération des circonstances dans l’évaluation morale. Mais nul n’a prétendu le contraire7Thomas d’Aquin prenait déjà en compte les circonstances cf. Ia IIae Q7 et Ia IIae Q18, art.3 ! et il serait bon que Thomasset cesse de faire mine de croire que c’est le cas.

Cette perspective narrative est chez Thomasset comme amputée : s’il appelle à ne pas réduire la personne à un acte, à aucun moment il n’évoque le fait que c’est la répétition libre d’actes volontaires qui forme la conscience morale du sujet et sa capacité concrète à faire le bien qu’elle lui présente. C’est le fondement de l’éthique des vertus, dont Thomasset semble, en fin d’intervention, souhaiter qu’elle soit remise à l’honneur.

Oui pour accompagner les personnes ! Oui pour rappeler d’abord – avant toute tentative de formation morale – que « le Dieu de Jésus-Christ est un Dieu d’amour qui veut non pas la mort mais la vie et le bonheur, qui appelle chacun à grandir dans un chemin de croissance et de sainteté, qui est pardon et miséricorde pour ceux qui peinent sous le poids du fardeau ».

Mais pas en tombant dans la tentation qu’évoquait le Pape François en clôture du Synode de 2014, de « vouloir changer la pierre en pain ». Le pain dont on soif les personnes, c’est le Christ ; pas une conscience autosatisfaite et autoréférentielle.

Le mariage, rencontre de deux histoire personnelles

Eva-Maria Faber souligne que le curseur s’est déplacé entre les trois “référentiels” du mariage : la société, la famille, et les individus. Cette “individualisation” du mariage se traduit par une formulation du mariage comme “communauté de personnes”8notons que ce n’est pas complètement nouveau… la Bible parle déjà d’être « une seule chair ».

Se marier présente ainsi des défis, que présente la théologienne :

« 1. de faire converger l’un vers l’autre deux «univers» personnels. 2. de faire converger deux conceptions différentes (les expériences et les objectifs imaginés) du mariage et de la famille.[…] Les Linéaments, par exemple les n° 24 à 28 et 41 et 42, laissent trop peu reconnaître combien il peut être difficile pour deux personnes de parvenir ensemble aux mêmes décisions, y compris relativement à leur partenariat. Renoncer [pour l’instant] à entrer dans la vie matrimoniale, lorsque le partenaire n’est pas encore prêt, peut constituer une manifestation de fidélité d’un être humain envers son partenaire et envers ce commencement d’histoire commune.»

Même mariés, les époux demeurent deux personnes distinctes. Cela exige :

« (i) un intense respect réciproque de la profondeur personnelle de l’autre personne qui a elle aussi besoin de temps, au sein du mariage, pour s’ouvrir, ou qui ne se révèle pas entièrement (il n’y a pas de transparence totale de l’un pour l’autre); (ii) la disposition à faire l’expérience de la solitude ensemble, et d’un reste d’étrangeté l’un pour l’autre. (iii) l’obligation de conserver sa propre personnalité, sans laquelle le partenariat s’appauvrit (pas de dissolution de soi dans la relation; lien avec sa propre conscience personnelle); (iv) la volonté de se concéder réciproquement des espaces de liberté; (v) du respect, afin que dans cette union solidaire croissante aucun des deux partenaires ne doive se flétrir et que tout deux puissent rester fidèle l’un à l’autre; (vi) une attention réciproque accordée aux évolutions personnelles / histoires de vocation non simultanées.

De fait, les époux ne sont pas identique et le mariage n’épuise pas leur vocation personnelle. Mais cette vocation de l’un ne se fait pas sans l’autre ou contre l’autre. Au-delà des idées que chacun des époux peut avoir du mariage et des modalités concrètes de la vie commune, cette union consiste précisément à placer toujours la vocation personnelle de chacun dans la perspective de ce bien commun qu’est le mariage.

Eva-Maria Faber déplore que cet ajustement des personnes ne soit pas plus évoqué dans la théologie du mariage :

« Tandis que les gens vivent les plus grand défis, dans leur mariage, dans le travail relationnel et dans la réorganisation sans cesse réclamée de leurs itinéraires conjoints, ces aspects ne figurent pas (chose fatale) au coeur des assertions officielles de l’Église »

Ce défi de la vie commune est pourtant au coeur de la pastorale proposée par de nombreux mouvements (Cana, Vivre & Aimer…) et la préparation au mariage l’évoque largement. Les anglo-saxons ont peut-être (?) une longueur d’avance avec des outils comme Foccus qui aident les futurs mariés à réfléchir sur leurs différences.

La théologienne plaide également pour la possibilité d’une séparation de corps, lorsque l’individualité d’un membre du couple rencontre l’opposition de l’autre, et, faisant le parallèle avec les voeux religieux, plaide pour la possibilité d’une nouvelle union :

« Si dans une communauté une personne ne trouve pas l’environnement nourricier lui permettant de vivre sa vocation, elle va la quitter tôt ou tard. Dans ces cas-là, le droit de l’Église prévoit des instruments de dispense complets, que le droit matrimonial ne connaît pas.»

« L’Église estime qu’après l’échec d’un mariage, il n’existe plus qu’un chemin de vocation contractuellement prescrit: celui de la chasteté et du célibat. La volonté ainsi exigée de rester fidèle au sacrement de mariage et à la première union, même si cette union n’a plus d’avenir, réclame toutefois dans la biographie d’une personne un autre type de «oui» que celui prononcé au moment où elle s’est mariée. C’est un oui en faveur d’une existence célibataire. Ce oui ne peut être prononcé que librement et non pas par pure obéissance vis-à-vis d’une discipline ecclésiastique»

On peut être d’accord ou en désaccord avec Eva-Maria Faber ; il faut reconnaitre toutefois l’honnêteté et la clarté de son propos (à la différence du précédent).

De mon côté, je ne partage pas l’opinion selon laquelle la persistance du lien conjugal après une séparation de corps serait un « lien abstrait (de conception augustinienne) », comme le dit Faber. Je crois que Dieu, au moment du mariage, conforme réellement les époux l’un à l’autre : prenant acte de leur don réciproque, il les donne l’un à l’autre et c’est cet acte de Dieu qui rend leur mariage indissoluble. Sans cette efficacité d’un oui libre et total, nul besoin d’examiner d’éventuelle nullité !

Incarnare
auteur du site theologieducorps.fr

Notes :   [ + ]

1. Somme Théologie, Ia IIae, Q19, art 5
2. vue non comme oeuvre de la raison qui reconnaît le bien dans les choses, mais comme oeuvre d’une volonté arbitraire
3. l’ignorance par négligence est coupable cf. art 6
4. il est moins coupable de voler parce qu’on a fait que de manière gratuite, même si le mal objectif est le même
5. GS cite ici Rm 2, 4-16, qui fonde la doctrine catholique de la loi naturelle
6. GS cite ici un beau discours de Pie XII sur la conscience, traduction par mes soins : « La conscience est le centre le plus secret et intérieur de l’homme. C’est ici qu’il se réfugie avec ses facultés spirituelles, dans une solitude absolue : seul avec lui-même, ou plutôt, seul avec Dieu, dont la voix fait écho à la conscience. Là, il se détermine pour le bien ou pour le mal; là il choisir entre le chemin de la victoire ou de la défaite. S’il le voulait, l’homme ne saurait se débarrasser d’elle; avec elle, qui approuve ou désapprouve, il parcourt sa  vie, et avec elle, témoin fidèle et incorruptible, il comparaîtra devant le jugement de Dieu. La conscience est, par conséquent un άδυτον, un sanctuaire, au seuil duquel tous doivent s’arrêter ; tout le monde, même le père et la mère quand il s’agit d’un enfant. Seul le prêtre y va comme un médecin des âmes et en tant que ministre du sacrement de la pénitence; il est néanmoins conscient d’être dans un sanctuaire, dont Dieu lui-même veut qu’il soit conservé avec le sceau du silence le plus sacré. Dans ce sens, alors, peut-on parler de l’éducation de la conscience? Il faut bien reprendre certains concepts fondamentaux de l’enseignement catholique pour bien comprendre que la conscience peut et doit être éduquée » Le Pape poursuit en précisant comment se fait cette éducation. Il conclut en refusant catégoriquement l’idée d’une conscience qui “décide” du bien et du mal « En laissant comme seul critère éthique la conscience individuelle, jalousement fermée sur elle-même et convertie en arbitre absolu de ses déterminations, cette théorieest le chemin qui  détourne de Christ.»
7. Thomas d’Aquin prenait déjà en compte les circonstances cf. Ia IIae Q7 et Ia IIae Q18, art.3
8. notons que ce n’est pas complètement nouveau… la Bible parle déjà d’être « une seule chair »

3 réponses à “#ShadowSynod entre ombres et lumières (3)”

  1. pascal jacob

    Merci pour ce très bon article. Dans “la morale chrétienne est-elle laïque?” et dans “la morale chrétienne carcan ou libération ?” j’ai montré les sources philosophiques de la pensée de Thévenot, maitre de thomasset”.

  2. Choshow

    Très bien ce petit article! Enfin, petit… un peu long, quand même faut s’accrocher.
    Juste, parce que ça fait drôle en lisant… on n’a pas soif de pain, on a faim de pain, ou soif d’eau… les images qui collent pas (même si on comprend l’idée), ça picote un peu! 😀
    Depuis un an, un peu plus, qu’on parle du synode, ça m’amuse toujours, parfois ça m’agace en même temps, de voir et d’entendre certaines personnes vouloir un grand bouleversement alors que de ce que j’ai vu jusqu’à présent, je ne vois qu’un développement de ce qui était déjà présent. Peut-être pas encore exprimé, peut-être pas assez développé, mais présent. Et quand on ignore, ou fait mine d’ignorer ce qui existe déjà (et souvent, c’est bien de l’ignorance pure), c’est clair que ce qui est déjà présent est en soi un grand bouleversement.
    J’aime bien toutes ces réflexions, ça permet de voir des horizons nouveaux et de revenir aux sources. Et quand on a soif, les sources, c’est mieux que le pain! 🙂

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS