Dans le monde sans en être

Retour sur le vote Grec : Goebbels ou la genèse d’un désastre

Photo © Libération.

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Alexis Tsipras a posé la question au peuple grec et le peuple a répondu. Et il a répondu que rien ni personne ne pouvait exiger de sa part, davantage que ce qu’il avait déjà donné ces cinq dernière années.

Chacun pourra penser ce qu’il veut de la responsabilité des uns ou des autres dans cette affaire. Il reste que pour nous, français, il est peut-être difficile de comprendre pourquoi le peuple grec a pris une telle décision. Voter « non » à ce referendum, c’est rejeter en bloc toutes les certitudes accumulées par beaucoup d’entre nous ces vingt dernières années. C’est que la Grèce n’est pas la France, et si nous entendons parler d’austérité à longueur d’antenne, force est de reconnaitre que nous ne la vivons pas. En tout cas pas comme eux. Je pèse mes mots car je les sais blessants. Ils choqueront les plus touchés d’entre nous. Mais c’est un fait que l’austérité véritable, celle qui viendra sans doute, n’a pas encore débutée dans notre pays.

Le rêve européen

Entre 1992 (signature du traité de Maastricht) et 2002, la volonté politique des Etats primait sur la réalité économique. Sans doute y avait-il de-ci de-là quelques voix divergentes. Des Chevènement grincheux et des Seguin râleurs. Mais globalement, fondamentalement, tout le monde voulait rêver. Et pour rêver quoi de plus naturel que de fermer les yeux ?

Il faut relire à cet égard l’extraordinaire rapport Goebbels (pas Joseph, un autre, un député européen) rendu au parlement de Strasbourg le 18 mai 2000 sur l’entrée de la Grèce dans la zone euro. L’ambiance y est joviale, sympathique même. On y apprend, par exemple, que « pour la petite histoire, la demande d’adhésion de la Grèce au système euro aurait pu intervenir au lendemain du 7 mars 2000, date de la publication du taux d’inflation de la Grèce pour le mois de février 2000 – donc le 8 mars 2000 – mais que le gouvernement grec ne voulait pas voler la vedette à la “Journée internationale de la femme” du même 8 mars 2000 ! ».

 « Ne pas voler la vedette à la “Journée internationale de la femme” », c’est capital, ça, comme information ! Surtout lorsqu’il s’agit du rapport qui sera soumis au parlement européen pour décider de l’avenir d’un pays tout entier ! Et de vingt autres…

Plus sérieusement, on y découvre comment le député Goebbels s’y est pris pour aller chercher les informations qui décideraient ou non d’inclure la Grèce dans la zone euro. Et franchement, ça vous fout la trouille tant les sources sont édifiantes : une banques, des agences de notation et le FMI ! Une Troïka, en somme…

Mais lisez plutôt : « Le magazine “Conjoncture” (n° 2, février 2000) de la banque Paribas note que “le gouvernement grec peut se vanter d’avoir réalisé des progrès économiques considérables sur une courte période, notamment depuis 1996 ». Et un plus loin, notre ami Goebbles d’écrire « qu’il est à cet égard intéressant de relever que les grandes agences de cotations internationales considèrent maintenant la Grèce comme un marché développé et ont procédé à une amélioration des “ratings” sur la dette grecque : A2 pour Moody’s, BBB pour Standard et Poors.».

Pour finir, on apprend que « dans son avis du 8 novembre 1999, le Fonds monétaire international estimait que “la Grèce est entrée dans le cercle vertueux essentiel au succès de sa démarche pour participer à l’euro” ».

Qu’est-ce que vous voulez répondre à cela ? Si c’est le FMI, Paribas, Moody’s et Standard & Poors qui vous disent que l’on peut y aller sans risque, il n’y a vraiment pas de quoi s’inquiéter…

Il y avait pourtant quelques motifs d’inquiétude et notre député, soyons honnête, les a relevés :

«  Le Parlement est consulté dans le cadre d’une décision politique, à prendre par le Conseil Ecofin après délibération du prochain Conseil européen. La réponse du Parlement après consultation ne peut donc être que politique, à savoir qu’il peut dire “oui” ou “non”, ce qui est toujours l’arbitrage final dans une démocratie politique. L’adhésion de la Grèce à la zone euro ne comporte en fait aucun risque politique. Comme tout État membre, la Grèce a le droit, sinon l’obligation, d’adhérer à l’UEM. Les risques économiques existent. Ceux-ci sont plus importants pour la Grèce que pour les pays de la zone euro. »

“Dire “oui” ou “non”, est toujours l’arbitrage final dans une démocratie politique”

On remarquera, au passage qu’un parlement, comme un peuple, peut dire “oui” ou “non”, ce qui est toujours l’arbitrage final dans une démocratie politique. C’est rassurant et presque prophétique quand on connait la suite. Mais en attendant, personne au parlement européen ne pouvait ignorer les risques économiques existants.

Au reste, qu’importe puisque Goebbels avait trouvé la solution :

« En intégrant la zone euro, la Grèce sera contrainte de maintenir la culture de stabilité instituée depuis 1996, de respecter le pacte de stabilité et de croissance de Dublin »

Et voilà ! Durant dix années – et alors même que chacun convenait que la Grèce ne remplissait par les critères de convergence du traité de Maastricht – tout aura été mis en œuvre pour que son entrée dans la zone euro puisse se réaliser. C’est que l’on « ne fait pas jouer Platon en seconde division », selon l’expression prêtée à Valery Giscard d’Estaing.

La suite, on la connait. A la faveur d’un changement de gouvernement, la Grèce avouera bientôt avoir maquillé ses comptes afin de « respecter » les critères de convergence. On découvrira ainsi, en 2004, que la Grèce était entrée par erreur dans la zone euro. Plus tard, on découvrira également comment Goldman Sachs arrondissait ses fins de mois au détriment de la Grèce et de ses propres clients.

Puis vint le temps où il fallut payer. Et durant cinq années, l’économie grecque plongea. Pour comprendre l’élection de Tsipras en janvier 2015 et le résultat du referendum du 5 juillet, il faut imaginer ce que peut être un pays perdant 25% de son PIB ; Une nation dont plus de 26% de la population est au chômage (50% pour les moins de 25 ans) et dont le nombre de suicides et de dépressions explose. Un pays, enfin, où les salaires et pensions ont chutés de 40% quand le niveau des prix est resté inchangé car dans la zone euro.

Il convient également de savoir que la Grèce, contrairement à la plupart des pays de la zone euro, a un excédent budgétaire primaire. Autrement dit, si elle décide de ne plus payer les intérêts de la dette, elle n’a pas de problème. Ce sont les autres pays qui en ont un. Les pays créditeurs qui ont prêtés pour faire durer un système dont ils connaissaient dès l’origine le caractère non viable. Il est, pour finir, nécessaire de rappeler que si la Troïka est menacée par un défaut grec, c’est pour avoir racheté les créances des banques privées. C’est qu’il fallait à tout prix éviter une contagion de la crise financière des Etats vers une crise financière des banques. Sauver les banques avant les Etats… 

Et maintenant ?

Evidemment, personne ne peut aujourd’hui prévoir ce qui se déroulera dans les jours, les mois et les années qui viennent. Néanmoins, il est intéressant de revenir à nouveau sur le rapport Goebbels qui ouvra la porte, en 2000, à l’entrée de la Grèce dans la zone euro. C’est que l’on y trouve aussi une perle :

« Il n’appartient pas au Parlement de vérifier à nouveau les données économiques et statistiques fournies aussi bien par la Commission que par la BCE. Le Parlement n’en a malheureusement pas les moyens. »

L’Europe qui n’avait pas les moyens, en 2000, de vérifier les données économiques de la Grèce, va devoir trouver, en 2015, la bagatelle de 320 milliard d’euro…

Alors bon courage, les gars !

Par Stéphane Duté, @veilleur80

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