Dans le monde sans en être

“Premier contact”, Homélie de O’Brother

Avec une grande joie nous publions l’homélie de la première messe, le dimanche 28 juin 2015 au couvent de l’Annonciation à Paris, du frère dominicain @OBrother_op. Avec l’Église et l’ordre des prêcheurs, nous nous réjouissons pour sa vie offerte pour la prédication du saint Évangile ! [L’Évangile du jour était Mc 5, 21-43.]

Avez-vous remarqué tout ce qu’un premier contact avec quelqu’un peut vous apprendre ? Et quand je dis contact, je le prends au sens littéral en pensant à tout ce qui passe avant même qu’une première parole soit échangée : le regard, la poignée de main, l’accolade ou le baiser qu’on se donne quand on se retrouve. Par le toucher s’expriment déjà tant de choses : le tempérament, l’état d’esprit, la fatigue ou la bonne forme se disent déjà dans une poignée de main. On ne peut pas faire grief à quelqu’un, surtout par ces chaleurs, d’avoir les mains moites. En revanche, la poignée de main molle, qui ne livre qu’une apparence de soi-même, distraite et insaisissable, cette poignée de main est parfois pénible à recevoir. Et que dire de ces personnes qui se refusent à tout contact, qui à votre désir de rencontre n’opposent qu’un mur froid, lisse, et sans accroche, comme s’ils n’habitaient par leur propre corps. Car nous attendons quelque chose de ce contact : le contact de ces mains, de nos visages, de nos regards, nous donne un signe de vie de l’autre. Et une fois que le contact est établi, une fois que nous nous sommes assurés l’un l’autre que nous étions bien des vivants, nous pourrons entrer en relation. Le toucher est un moyen de rejoindre l’autre, car notre chair est un lieu de communion, assumé pleinement par Dieu (et par l’Église, pensez au mariage). Notre chair est une pierre d’attente pour la présence de l’autre, car elle est la forme de notre présence pour l’autre. Elle attend, elle désire, elle se laisse toucher ou bien se refuse à tout contact.

Dans notre évangile de ce dimanche, le verbe « toucher » revient très souvent. Toucher, c’est le désir de la femme aux pertes de sang, c’est l’inquiétude de Jésus qui demande qui l’a touché dans la foule, c’est aussi la façon dont il ramènera à la vie la fille de Jaïre.

La femme qui vient par derrière dans la foule a quelque chose de prométhéen : comme le héros du mythe grec, elle vient dérober à Dieu sa puissance. Mais à la différence de Prométhée, elle ne le fait pas pour acquérir un pouvoir supplémentaire : elle le fait simplement pour restaurer ce qu’elle est, pour recouvrer sa dignité et son intégrité. Elle sait que la création n’est pas faite pour souffrir ainsi, et que si Dieu a déclaré bonne chacune de ses œuvres, alors elle-même ne peut pas porter durablement en elle la puissance de la mort alors que son sang, fluide de vie, coule sans cesse sans pouvoir donner la vie. Elle sait que la création est abîmée, qu’elle est en voie de restauration et d’achèvement : et elle veut en être. Dans la foule, Jésus a perçu cette demande, l’espérance et l’attente du salut de cette femme, cette pauvre dont la foi réussit à ouvrir dans le corps de Jésus une source de vie, que lui-même consent à laisser couler pour elle en la guérissant, par cette force sortie de lui.

Et il le fera de nouveau, cette fois de manière volontaire, pour la fille de Jaïre qu’il relève de la mort. Par le toucher, il lui donne le maximum de présence et de communion qu’on peut donner à quelqu’un : il se donne lui-même, lui qui est la vie, car il lui redonne vie.

Jésus, en réalité, ne peut pas faire autre chose que de donner la vie. Jusque dans la mort, il fait cela : cloué sur la croix, mort, au moment où il est le plus immobile, le moins susceptible d’accomplir quelque chose… eh bien c’est à ce moment précis que jaillissent de son côté le sang et l’eau, en signe de vie.

Il y a quelques années, jeune frère étudiant à Lille, j’avais pour apostolat la visite de malades dans une maison de soins palliatifs. Ce contact régulier avec la souffrance, la vie incertaine et la mort aux limites souvent floues, m’impressionnait beaucoup. Souvent, la relation avec certains malades ne pouvait plus passer par les mots, à cause du handicap ou de la douleur. Et parfois, même le regard était éteint et n’offrait plus aucune prise. Il ne restait alors plus que le toucher. J’ai appris à toucher ces malades, mais sûrement pas en leur prenant la main : plutôt, en glissant la mienne au creux de la leur, entre la paume et le drap. Je sentais bien qu’il ne fallait surtout pas mettre la main sur ces malades, déjà habitués à être touchés et manipulés par les médecins et les infirmières aux gestes professionnels, mais qu’il me fallait offrir une autre relation, un contact gratuit dont ils puissent prendre ce qu’il y avait à prendre : chaleur, disponibilité, amour, présence… j’ai ainsi eu souvent de très belles conversations, avec très peu de mots, mais beaucoup de contact.

Si je vous parle aujourd’hui beaucoup de toucher, c’est que mes mains, hier, à l’ordination, ont été ointes de St Chrême, en signe du Christ qui livre sa présence dans le ministère du prêtre. Et déjà hier, en étendant les mains sur le pain et le vin, je réalisais l’énormité de la chose, ce Dieu si grand qu’il se fait si humble pour se laisser manipuler par des mains d’hommes. Ce Dieu si incarné qu’il a choisi la plus basique et la plus vitale des actions humaines (manger et boire) pour se donner tout entier et sauver le monde dans par le pain et le vin consacrés. Ce Dieu si miséricordieux qu’il a voulu que le sacrifice parfait et définitif soit perpétué d’âge en âge par les mains d’hommes pécheurs, en qui subsistent tant d’inachèvements et de pierres d’attente.

Cela me fait prendre conscience combien nos contacts quotidiens, avec nos proches comme avec des inconnus sont importants : nous avons toujours le choix de révéler la puissance de la Résurrection, ou bien de faire entrer la mort dans nos relations. Le toucher, le contact au sens littéral, est déjà un moyen d’être frère pour notre prochain : non pas de mettre la main sur lui, mais de le reconnaître comme vivant, tenant lui aussi la vie du même Père, et d’être pour lui non seulement prochain, mais frère sous le regard de Dieu, et de vivre ainsi quelque chose d’une eucharistie avec lui.

Au matin de la Résurrection, Jésus refusera de se laisser toucher par Marie Madeleine. Et Thomas n’aura pas besoin de toucher les plaies pour reconnaître son Sauveur et son Dieu (même si le Caravage, dans un tableau célèbre, a fait une autre lecture de ce récit de l’Évangile). Le corps ressuscité de Jésus, définitivement autre que son corps terrestre, ne redeviendrait accessible, touchable, livré, manipulé, qu’une fois que l’Esprit serait venu animer l’Église à la Pentecôte : c’est la puissance de l’Esprit invoqué par mes mains et celles de mes frères qui fera dans quelques instants du pain et du vin le corps et le sang du Christ, pour la vie du monde.

Ce même esprit nous a été promis et donné pour que nos cœurs de pierre deviennent cœurs de chair : la logique de l’Incarnation exige de nous que nos corps, faits de boue et parfois de pierre, deviennent aussi des corps de chair vivante, accueillant la puissance de la Résurrection, et qui manifestent par nos visages, nos poignées de main, nos effusions et nos baisers la force de la Vie.

Puisse Dieu nous donner d’avoir déjà des corps de ressuscités, et de faire de notre chair des corps de frères, Amen.

@OBrother_op

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