Dans le monde sans en être

O saint Über, patron des grandes classes 

La cause devenait nationale. L’aventure tragique d’un illustre inconnu qui profite un instant d’Internet pour s’extirper de l’anonymat le plus complet, avant d’y sombrer pour de bon, est étalée aux yeux de tous. « Likée », partagée, elle émeut. On s’inquiète. 70 euros, pour quelques kilomètres ? Un hebdomadaire, puis deux, s’emparent de l’affaire.

En quelques jours, la glaciale efficacité des réseaux sociaux a propagé la scandaleuse histoire.

 

Le verdict est unanime : des nantis perçoivent des rentes institués par un Etat spoliateur. Tout est alors consommé. Les Taxis sont méchants et chers, et l’Etat qui les protège est inefficace. Le Peuple trouvera sa solution en son sein. Le Peuple veut Über; une nuit du 4 août s’impose.

Über, lui, est gentil. Il n’est pas cher. En plus, il porte une cravate. Über offre à qui le souhaite de faire le travail d’un vulgaire chauffeur de taxi car, prétend-on, même un simple marchand de légumes pourrait faire ça mieux que lui.

 

Des caricatures de tous ordres s’en sont suivis, allant jusqu’à assourdir n’importe quelles critiques raisonnables, de quelque coté qu’elles viennent : « J’ai été agressé alors que j’étais sur ma trottinette. . . », « Le facteur m’a insulté parce que j’envoyais un mail ! », maniant avec cynisme l’art de la dérision dans le but avoué de renvoyer les taxis à leurs propres responsabilités.

 

Car leur crime – le privilège – tient au fait que la profession est réglementée par le mécanisme de la Licence. La Concurrence, que nous contemporains dits « libéraux » appellent Liberté, est alors entravée.

 

Le fond du problème est là. Un chauffeur de taxi a besoin de rembourser son investissement, ce qui conduit automatiquement à une hausse de son prix. Celui ci entre donc sur le marché avec la contrainte d’un tarif plancher tenant à son « privilège ».

Ni les VTC, ni ÜberPop, ne connaissent ce problème.

 

En revanche, ces nouvelles sociétés, en bonnes multinationales américaines, profitent de surcroit d’une fiscalité très avantageuse puisqu’elles ne payent quasiment aucun impôt ni charges d’aucunes sortes. Pendant que leurs solides services juridiques font trainer en longueur les tribunaux nationaux largement en retard sur cette législation, leurs services comptables optimisent leurs bénéfices avec des succursales déficitaires ou des sociétés au Luxembourg, aux Iles Fidji et autres paradis fiscaux. Ceux-là même qui permettent à leurs consoeurs de la Sillicon Valley ou nos champions du CAC 40 d’avoir des taux globaux d’imposition autour des 1 ou 2%.

 

Prenons la comparaison abusive, et somme toute malhonnête, des facteurs et du mail. Le premier a été mis au chômage technique par le second après une formidable révolution technique, avec l’arrivée massive du numérique et son cortège d’innovations en cascade dont la source ne nous paraît pas prête de tarir. En revanche, face aux taxis, les sociétés de VTC n’offre aucun progrès d’aucune sorte, si ce n’est un progrès « fiscal ».

Über a réussi à s’affranchir par la mondialisation du carcan de l’impôt, ce qui le rend éminemment plus compétitif, et mécaniquement moins cher. Mais il n’apporte aucune innovation, aucune amélioration du service, aucune facilitée quelconque qui n’existe déjà sur le marché.

 

La mondialisation, contrairement à ce qui est dit à longueur de JT dans les médias traditionnels, ou écrit massivement à l’encre virtuelle, n’est pas une donnée exogène. La mondialisation est un élément économico-stratégique endogène garantie par traité : en Europe, cela s’appelle l’Acte Unique Européen.

Le paradigme « Etatistes contre Libéraux » est alors biaisé : le privilège n’est pas du coté que l’on croit. Ces entreprises mondialisées et « défiscalisées » profitent d’avantage de la législation étatique, en l’occurrence européenne, que nos chauffeurs de taxis, prisonniers de leurs si honnies licences.

 

Pour terminer, rappelons que cette licence est pour beaucoup, non seulement leur outil de travail, mais aussi leur retraite. Une forme de retraite par capitalisation, qui devrait d’ailleurs plaire aux penseurs libéraux, que l’on veut leur supprimer.

Les bonnes âmes se sont plaintes de la violence des taxis envers les VTC, et ceux-ci ont été brocardés pour cela. Mais n’est-il pas plus violent encore de vouloir voler aux premiers leurs économies devant leur permettre d’assurer leurs vieux jours, non pas sur le dos de la société, mais sur leurs propres labeurs, pour permettre aux seconds d’être dispensés de la participation à l’impôt ?

 

Notre société cherche par tous les moyens à acheter moins cher. On achète chinois plutôt que français. On monte dans un Über plutôt que dans un taxi. Nous savons aujourd’hui que les délocalisations vers l’Asie ont entrainé la ruine d’une forte part de notre industrie nationale. Les asiatiques ne possédaient pas de machines plus performantes, ni ne proposaient d’innovations révolutionnaires. Simplement, leurs ouvriers étaient si mal payés que les prix de revient chutaient considérablement.

Cela, c’est le Progrès que l’on nous propose d’embrasser.

 

Hervé de Labriolle

3 réponses à “O saint Über, patron des grandes classes ”

  1. Delmas Emmanuel

    Bonjour

    Je comprends votre article dans le fond. Mais je pense que certaines données sont manquante, et d’autre erroné. Je pense aussi que comme les taxi, vous vous tromper de coupable.

    Je suis entièrement d’accord sur les problèmes de défiscalisation des boites américaines.
    Je suis d’accord comme tous le monde qu’il y a une concurrence déloyale à cause du prix de revente des licences. Mais sur ce dernier, vous vous trompez de coupable. Les premiers taxi lorsque la licence a été créé non rien payé pour l’obtenir. En revanche, ils ont fait payer les suivants. Il y a ici un gain malhonnête. Aujourd’hui, le prix de la licence l’avantage pas le chauffeur ; il paye au début puis on lui rembourse à la fin. Il n’y a aucun gain. En fait, le prix de la licence est un jeu boursier ; car pour faire monter les prix, on a pousser à limiter les licences. Les licences devrait être gratuites. Les taxis actuelles en sont victimes ; les coupables sont les premiers taxis, notamment G7 et son président.
    Uber n’apporte rien mise à part la baisse des prix, c’est complètement faux. Le problème des taxis, ce n’est pas le prix ; ils ne repondent plus aux besoins du client. J’accuse ici G7, car s’il avait répondu aux besoins des clients plutôt car leur envie, nous n’aurions pas un boite américaine comme Uber mais une boite française.
    Les besoins :
    Plus de licence, mais cela ferait baisser les prix de revente. 🙂
    Une notation des taxis en ligne pour les forcer à être aimable et serviable.
    Une facilité de réservation en ligne et gratuite.
    Un paiement automatisé en ligne.

    Si G7 ne s’est pas reformé, c’est qu’il préférait faire du pognon malhonnête plutôt que de servir la France.

    Aujourd’hui, ceux qui ont fait de l’argent malhonnête doivent racheter le cout des licences qu’ils ont fait augmenter. Ensuite les licences doivent redevenir gratuite. Ça règlera une partie du problème et G7 a assez d’argent. Ce n’est pas très chère par rapport à une nationalisation, pour une boite et un patron qui a créé son monopole sans servir la France.

    Que pensez vous de cela ? Votre réponse m’intéresse.

    Cordialement

    Emmanuel Delmas

  2. Hervé de Labriolle

    Bonjour,

    Je vous remercie pour votre commentaire de très bon aloi.

    Le principe de la licence gratuite est primordiale. C’est, à vrai dire, le seul vrai sujet. En ce qui concerne les facilités de paiement, les réservations en ligne, etc., elles existent chez les taxis. Vous avez raison de remarquer qu’elles ne sont pas “démocratisés” chez tous les taxis mais c’est une formule qui est déjà présente, notamment les forfaits dits “business”. Faut il les étendre à tous les taxis ? Sans doute, mais je n’ai pas voulu m’étendre sur ce sujet.

    En ce qui concerne la gratuité de la licence pour libéraliser le système, je suis assez mal à l’aise. Je ne vois pas la différence avec la création d’une société de VTC classique. Notamment pour les raisons exposées plus haut.

    Vous avez raison de dire que les premiers ont fait payés les suivants. Toutefois, les licences sont devenus payantes le jour où leur nombre a été limité. Louis XIV, le 1er à delivrer des licences pour calèches, les héritières de nos taxis modernes, les limitaient déjà.
    Au milieu du 19ème siècle, leurs nombres ont été diminués de moitié à Paris par le Front Populaire.
    Trouver le 1er coupable à faire payer sa licence me paraît dans ce cas assez compliqué 🙂

  3. Hervé de Labriolle

    ERRATUM :
    Le Front Populaire n’a pas eu lieu au milieu du 19ème siècle, mais au milieu du 20ème !
    Toutes mes excuses.

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