Dans le monde sans en être

Ces dictatures dont on ne parle pas : le Turkménistan

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Il est une règle non-écrite en journalisme, que l’on résume par la formule suivante : la loi du mort au kilomètre. Plus un évènement est distant, moins il mérite un traitement médiatique.  Un obscur règlement de compte politique parisien, la canicule, une polémique scolaire, auront droit aux grands titres, tandis qu’un massacre d’étudiants chrétiens dans un pays africain anglophone sera relégué aux informations de moindre importance.

C’est un peu la même chose avec les régimes autoritaires que compte notre belle planète. S’ajoute, à leur égard, une autre règle non-écrite, celle du sensationnel. Pour faire vendre le sujet, il faut s’attarder sur ce qui apparaît drôle, ridicule, caricatural ou glauque. On ne présente ainsi plus la Corée du Nord et son folklore stalinien, ni l’Arabie Saoudite et ses règles théocratiques. Hélas, ces présentations schématiques ne rendent pas service à la vérité, car elles ne rendent pas compte des enjeux réels.

Nous essayerons donc de briser ces règles non-écrites, en évoquant, grâce à des témoignages locaux, une dictature méconnue : celle du Turkménistan.

Turkménistan: que cachent les statues en or ?

Du Turkménistan, dont le seul nom sonne comme un cliché de République ex-soviétique, on connaît la façade : un État d’Asie centrale réputé verrouillé, des contrats juteux avec Bouygues, et une dictature qui érige des statues en or. Après celle du précédent président Saparmurat Niyazov, décédé en 2006, qui tournait sur elle-même pour suivre le cycle du soleil, son successeur, Gurbanguly Berdymukhamedov (à vos souhaits) s’est offert sa propre statue en or massif en mai dernier. Le dirigeant est représenté chevauchant un destrier, dans la pose exacte du Cavalier de bronze, une statue équestre du tsar Pierre le Grand que l’on trouve à Saint-Pétersbourg. Aucune coïncidence, de la part d’un régime hérité du soviétisme russe, mais qui cherche à rompre avec la Russie, quitte à la copier maladroitement.

Situé entre l’Iran, l’Afghanistan, l’Ouzbékistan et la mer Caspienne, le Turkménistan est un pays désertique qui est cependant gâté par le dieu énergie : il dispose de la cinquième réserve mondiale de gaz, et de ressources en pétrole non négligeables. Ces richesses permettent au pays d’être courtisé, à la fois par les Occidentaux, et par la Chine. L’Union européenne, qui cherche à ne plus dépendre du gaz de l’horrible Poutine, s’empresse de traiter avec ce gouvernement sans doute moins dictatorial: le 16 juin dernier, l’Assemblée nationale a ratifié le Partenariat de coopération entre l’UE et le Turkménistan. Un projet de gazoduc, transitant par la mer Caspienne et la Turquie, est actuellement en discussion. Par ailleurs, le Turkménistan, se proclamant État neutre, permet cependant aux avions américains de survoler son territoire pour se rendre en Afghanistan.

Fort de ses ressources, le Turkménistan a coupé les ponts avec la Russie. Le pays ne fait pas partie de la CEI, l’organe post-soviétique sous la houlette de Moscou. L’importante minorité russe locale, constituée de fonctionnaires, ingénieurs, médecins et officiers, s’est réfugiée en Russie après l’indépendance, en 1991: les salaires et le niveau d’éducation soviétiques n’étaient plus assurés, et le nouveau régime a rendu la langue turkmène obligatoire, aux dépends du russe. En 2003, le Turkménistan a interdit la double nationalité russe-turkmène, sommant les Russes vivant encore sur son sol de choisir. Parmi eux, Svetlana (*), étudiante de 24 ans, née d’un père russe et d’une mère turkmène, a opté pour le passeport turkmène. “Le Turkménistan a été le dernier pays d’Asie centrale conquis par les Russes au XIXe siècle, et il a conservé une certaine hostilité à leur égard“, explique-t-elle. “Après l’indépendance, les villes russes, comme le port de Krasnovodsk, sur la Caspienne, ont été débaptisées. L’alphabet cyrillique a été interdit.

Pourtant, comme dans le reste de l’Asie centrale, les élites sont issues de la Russie soviétique. Saparmurat Niyazov, orphelin repéré par le KGB, fut nommé par Moscou chef du Parti communiste du Turkménistan en 1985. Six ans plus tard, il troqua la casquette de Lénine pour la coiffe turkmène, et conserva le pouvoir jusqu’à sa mort en 2006. Son règne fut marqué par l’essor de la capitale, Achgabat, grâce à des liens juteux avec des entreprises turques, ainsi qu’avec les géants français Bouygues et Vinci. “Martin Bouygues a dû supporter les frasques du dictateur, jusqu’à partager des orgies de vodka avec lui, quand il était en visite pour signer des contrats“, raconte Jacques (*), jeune expatrié qui a travaillé dans le secteur énergétique en Asie centrale. Selon Svetlana, Niyazov était tout sauf un habile tyran, cynique et calculateur : “C’était un homme de la rue, brutal et peu intelligent. Son successeur est à son image“, ironise-t-elle. Président depuis 2006, Berdymukhamedov était le dentiste personnel de Niyazov. Selon les bruits des diplomates, le grand homme parle comme un charretier, et se distingue par son goût pour les karaokés, où il joue au DJ

Qui dirige donc le Turkménistan ? Une des pires dictatures au monde, selon toutes les ONG, où Internet est contrôlé, où croupissent dans les geôles du régime des milliers de prisonniers, où la seule religion autorisée, l’islam (avec l’Église orthodoxe, réservée aux Russes) est pilotée par le régime, qui a imposé aux imams de prêcher non plus avec le Coran, mais avec le Ruhnama (Livre de l’Âme), un code moral inepte attribué à Niyazov ?

Pour Svetlana, la réponse est simple :l’armée est inexistante. La police est faible et corrompue. Qui dirige le Turkménistan ? C’est la mafia“. Jacques confirme : “ceux qui détiennent le pouvoir sont des individus qui trempent dans les différents trafics, et le commerce du gaz. Ils se choisissent parmi leurs amis proches, et leurs collaborateurs personnels, voilà pourquoi le dentiste du président a été adoubé. Cette notion du cercle restreint est essentielle pour comprendre comment les régimes d’Asie centrale fonctionnent.” Les dictateurs au pouvoir ne sont en réalité que les façades de groupes unis par des intérêts économiques.

Le régime a-t-il seulement un semblant d’idéologie ?Le Turkménistan est dirigé par le nationalisme. Et par un nationalisme tribal“, explique Svetlana. “La tribu des Tekke, celle des deux présidents, a été installé au pouvoir par les Russes. Puis, à l’indépendance, elle a décrété incarner “l’esprit turkmène”. Son dialecte, sa culture, et même ses vêtements traditionnels, ont été érigés en valeurs nationales.” Jacques ne dit pas autre chose : “le Turkménistan est une nation tribale. Le régime tient grâce à la domination d’une tribu sur les autres, qui sont surveillées, achetées ou embrigadées dans un nationalisme crée de toutes pièces.” Le nationalisme turkmène légitime le culte de la personnalité des présidents, qui incarnent le pays, et assimile la moindre dissidence à de la trahison, au profit des Russes ou de l’Occident.

Du reste, déplore Svetlana, la dissidence au Turkménistan n’existe guère.Les gens n’ont même pas conscience qu’ils vivent en dictature. Ils croient sincèrement être à l’abri des guerres, et vivre en paix grâce au régime. Le président, ils en sont fiers. Il n’y a pas de culture de la critique. Acheter une nouvelle voiture, voilà la préoccupation principale du Turkmène moyen“. Comment expliquer alors les milliers de prisonniers politiques, raflés chaque année par le KGB (devenu, pour la forme, MNB, Ministère de la sécurité nationale) ? “Les prisonniers politiques sont souvent des victimes de la corruption, des gens coupables de s’être enrichis trop vite, et de manière trop visible“, explique Svetlana. “Du balayeur de rue, qui doit débourser 200 dollars pour son poste, au ministre, tout le monde achète sa place“, complète Jacques. “Le poste d’officier de douanes est un des plus chers, car il permet de contrôler les trafics… Dès lors, le but d’un métier est de s’enrichir le plus vite possible, sans se faire pincer par le KGB“. Seule une poignée de journalistes indépendants clandestins, et quelques réfugiés en Occident, animent une contestation démocratique, notamment à travers le site Chronicles of Turkmenistan.

Svetlana est désabusée : quand elle était écolière, elle devait participer avec ses camarades à des rassemblements “spontanés”, pour accueillir le cortège présidentiel, avec des drapeaux, des fleurs et des hymnes. Les enfants attendaient des heures sous le soleil, et certains en mourraient d’insolation. Mais aucune famille, même en privé, n’avait l’idée de protester : “les Turkmènes estiment qu’il est normal de vénérer le président. C’est une figure divine, légitimée par la culture des Khans du Turkestan, puis recyclée par la propagande communiste.” N’y a-t-il donc aucun changement en perspective ?

Si changement il y avait, il pourrait prendre une forme peu enviable. L’islam turkmène, marqué par l’animisme, laïcisé par le communisme, n’est guère pratiqué. Les gigantesques mosquées de la capitale, bâties par Bouygues, sont souvent vides. Mais on note en province un réveil religieux, notamment à la frontière afghane. Les pétromonarchies du Golfe arrosent de leurs structures et de leur idéologie toute l’Asie centrale, y compris le Turkménistan. En février 2015, le KGB a fait arrêter des dizaines de militants islamistes, y compris dans les rangs de la police et de l’armée. “La menace islamiste n’est pas encore avérée en Asie centrale, elle sert surtout à justifier la répression, et la stabilité des régimes en place“, juge Jacques. Un Printemps arabe, avec les mêmes dilemmes, aura-t-il lieu au Turkménistan ? Possible, mais il faudra du temps.

(*) Les prénoms ont été changés.

Pierre Jova

2 réponses à “Ces dictatures dont on ne parle pas : le Turkménistan”

  1. Nathanael

    Merci pour cet article. Je me sens impuissant face à ça. C’était pareil lorsque j’ai rencontré un collègue Érythréen qui a pu venir pour ses études, et qui m’a raconté la dictature. Impuissant, démuni. Enfin presque : je prie avec foi Dieu !! (Du coup je devrais dire que je ne suis pas du tout démuni…)

  2. Pierre Jova

    Merci à vous pour ce commentaire et votre témoignage. L’Érythrée est également une dictature qui échappe aux écrans radars médiatiques. Son régime est digne de celui de la Corée du Nord (des membres de la Garde présidentielle ont préféré fuir en Arabie Saoudite, plutôt que rester au service des individus au pouvoir), à ceci près qu’il encourage la fuite de sa propre population, laquelle se retrouve en Méditerranée ou à Calais. J’avais pensé écrire dessus, mais je manquais de témoignages.

    La prière: se sentir démuni à vue humaine, mais mettre sa confiance et s’abandonner, à celui qui voit plus loin que nous…

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