Dans le monde sans en être

Comprendre la Turquie

Le kémalisme, fondement de la Turquie moderne.

Après la défaite de la Première guerre balkanique, les Jeunes-Turcs arrivent au pouvoir en 1913. Ces réformistes sont divisés entre une tendance prônant un respect de valeurs « islamiques » et assez traditionnalistes, une aile regroupant libéraux et socialistes (et qui coopère avec des partis arméniens comme le Dachnak) et une aile turquiste, laïque et ultra-nationaliste.

En 1913, les jeunes-Turcs prennent le pouvoir en bénéficiant du fait que l’Empire Ottoman part en lambeaux. Cependant, la tendance qui triomphe à partir de l’entrée de la Turquie dans la première guerre mondiale est une tendance ultra-nationaliste. Celle-ci dans une volonté de « purification ethnique » met en place le génocide arménien, les Arméniens étant vus comme non–turcs, non-musulmans et comme de potentiels alliés de la Russie. En 1920, le traité de Sèvres décompose l’Empire Ottoman (qui a déjà perdu les pays arabes) en zones d’influence entre les vainqueurs de la guerre (Italie, Grande-Bretagne, Grèce). Un leader proche des anciens Jeunes-Turcs et héros de la bataille des Dardanelles, Mustafa Kemal refuse le traité de Sèvres et depuis Ankara bat les armées du calife ottoman (qui avait signé le traité de Sèvres). Puis les nationalistes de Mustafa Kemal battent les Grecs et en 1923 récupèrent l’Anatolie et la Thrace Orientale. Ceci s’accompagne d’un échange de populations forcé entre la Grèce et la Turquie (1, 6 millions de Grecs orthodoxes sont expulsés de Turquie vers la Grèce et 400 000 turcs musulmans sont expulsés vers la Turquie).

Le kémalisme met en œuvre, une transformation radicale de la Turquie en mettant en place un régime très laïc (interdiction du port d’habits religieux en dehors des lieux de culte par exemple) , en supprimant le califat , en adoptant l’alphabet latin et en exaltant la nation turque. Ceci s’accompagne par une négation de l’existence de minorités ethniques (que ce soit les derniers arméniens qui restent à Istanbul ou les kurdes définis comme des turcs du Sud-Est et qui se voient interdire l’usage de leur langue). Plusieurs révoltes kurdes sont d’ailleurs réprimées dans le sang (celle de Cheikh Saîd ou ensuite celle de Seyit Riza lors du massacre de Dersim). Le kémalisme combine donc autoritarisme, étatisme, nationalisme et laïcisme dans une synthèse incarnée par Mustafa Kemal.

À partir des années 1950, un affaiblissement du modèle kémaliste.

Les années 2000 sont marquées par une démocratisation timide avec la mise en place du multipartisme et d’élections libres. Mais l’armée reste indépendante et intervient quand elle considère que les «principes fondamentaux du kémalisme sont remis en cause. La Turquie membre de l’Otan connaît des tensions de plus en plus fortes entre une extrême gauche pro soviétique ou maoïste influente notamment dans les milieux étudiants chez la minorité alévie et chez les intellectuels (le célèbre écrivain Yachar Kemal par exemple est membre du parti ouvrier de Turquie) et une extrême droite ultra-nationaliste et d’inspiration fascistes (les Loups Gris) qui a des liens dans des réseaux au sein de la police et de l’armée (ce qui est appelé en Turquie l’Etat profond). En 1977, l’attaque du défilé du 1er mai par l’extrême droite fait 27 morts et la Turquie bascule dans une quasi – guerre civile). Le coup d’état militaire de 1980 entraine une mise au pas autoritaire de la société par l’armée et une répression drastique de l’extrême gauche turque par des exécutions, des emprisonnements et des exils.  L’extrême gauche turque disparaît en tant que mouvement de masse mais certains groupes basculent dans la lutte armée et sont encore actifs (MLKP , DHKP6C).

De 1980 à maintenant, islamisme et question kurde.

En 1983, le PKK maoïste et indépendantiste kurde d’Abdallah Ocalan lance une insurrection dans les zones à majorité kurdes de la Turquie avec le soutien de la Syrie et modestement de l’URSS ainsi que de la Grèce. IL bénéficie d’un certain soutien populaire mais doit faire face à l’armée qui engage une « sale guerre » dans le Kurdistan turc en armant notamment des groupes kurdes opposés au PKK ou en pratiquant des regroupements de population. Le PKK est de plus en plus affaibli d’autant qu’en 1998, la Syrie lui retire son soutien. En 1999, Abdallah Ocalan est arrêté au Kenya. Mais le PKK garde encore des troupes en Irak dans le Kurdistan irakien et une aura ainsi qu’un soutien assez fort dans le Sud-est de la Turquie à cette date malgré tout. Les islamistes quant à eux ont un progrès continu. Pendant qu’une mouvance djihadiste commet des attentats, des partis islamistes (non liés à la mouvance djihadiste et proches des frères musulmans) progressent élection après élection et en 2002, l’AKP d’Erdogan gagne les élections. Appuyée par la confrérie Fetullah Gulen (mouvement politico-religieux fondé par l’iman Fettulah Gulen, qui a un grand rôle dans l’éducation et des réseaux influents. L’AKP mène une politique conservatrice sur le plan des valeurs morales, ultra-libérale en matière économique mais aussi témoignant d’une légère ouverture sur la reconnaissance du génocide arménien et surtout avec une approche plus ouverte de la question kurde (autorisation d’émissions en kurde dans l’audiovisuel).  Ceci se combine avec un vote kurde en faveur de l’AKP et avec l’émergence d’une bourgeoise socialement conservatrice d’entrepreneurs anatoliens qui soutient fermement le gouvernement dont la politique la comble. L’armée perd son influence dans l’affaire Ergenenkon qui se déroule entre 2007 et 2009. L’opposition se réorganise autour du CHP parti de centre gauche tiraillé entre des sociaux –démocrates et des kémalistes et le parti ultra –nationaliste d’extrême droite ; le MHP (lié aux Loups Gris).  Cependant, la répression accrue du PKK par l’AKP (qui donne des gages à l’armée et à une partie de son électorat) redynamise le mouvement kurde politique qui présente des candidats indépendants élus aux élections de 2007 et de 2011 (pour contourner la barre des 10 pour cent). A partir de 2010, le parti d’Erdogan affaibli de plus par la fin de la croissance économique forte prend un virage islamiste et de moins en moins démocratique accentué par sa politique étrangère qui se révèle de plus en plus aventureuse. Enfin, le mouvement social du parc Gezi marque une polarisation croissante de la société turque, une dérive autoritaire à l’intérieur de la Turquie (arrestations record d’opposants et de journalistes, opposants tués lors de manifestations et contrôle des réseaux sociaux) qui est accentuée par la rupture entre Erdogan et la confrérie Gulen au cours de laquelle l’AKP lance des opérations d’épuration contre l’influence des galénistes dans l’armée et la police. Ces évènements marquent aussi l’émergence sur la scène politique turque d’une gauche alternative. Celle-ci s’est formée dans une opposition à Erdogan mais aussi à l’héritage kémaliste et dans des combats concernant les droits des femmes, des LGBT, des minorités religieuses chrétiennes ou encore la reconnaissance du génocide arménien (lire Parce qu’ils sont Arméniens de Pinar Selek sur ce sujet), de l’existence d’arméniens qui ont été turquisés de force (environ un million de Turcs sont des descendants d’arméniens) ainsi que dans les combats écologistes. Cette gauche alternative s’unit au mouvement pro kurde (aussi de gauche) pour fonder le HDP. Les présidentielles de 2014 sont un succès pour Erdogan qui gagne dès le premier tour mais aussi pour le HDP dont le candidat obtient 10 pour cent avec des scores exceptionnels dans les régions kurdes mais aussi avec des bons scores à Istanbul et à Izmir. Enfin, les législatives voient une érosion nette de l’AKP qui avec 40 pour cent n’a plus de majorité, qui s’effondre dans les régions kurdes et qui perd du terrain en Anatolie. Le CHP reste stable tandis que le MHP progresse (notamment en Anatolie) et que le HDP franchit allégrement la barre des 10 pour cent avec des scores phénoménaux dans les régions kurdes et des scores assez bons dans les grandes villes turques de gauche ainsi qu’à Istanbul. Le HDP est un parti très à gauche, avec une demande d’autonomie pour les régions kurdes et des positions libertaires sur les sujets de société mais qui est aussi ouvert sur les questions religieuses. Son programme est bien résumé ici par son charismatique leader.

Les élections de 2015 mettent la Turquie face à un choix.  Une alliance entre l’AKP et le MHP et une intervention de la Turquie contre les kurdes en Syrie rallumerait la guerre civile d’autant que le PKK a repris une capacité opérationnelle forte et est désormais très soutenu dans le Kurdistan turc du fait de son combat contre l’EIIL. Au contraire, une continuation des négociations de paix avec le PKK, une fin du soutien à l’EIIL et une politique moins clivant permettraient à Erdogan de renouer des relations plus apaisées avec les Occidentaux e avec l’opposition. La balle est dans le camp du gouvernement turc. Comme dit Pinar Selek sur l’avenir de la Turquie : sur l’avenir de la Turquie « J’ignore comment cela évoluera mais je sais qu’il existe une Turquie immuable et une que nous transformons et qui nous transforme. La première est celle qui m’a chassée. La seconde est celle qui m’attend à l’embarcadère… »

Teyeo

À lire pour aller plus loin :

Journaux :

Zaman (gulenistes).
Hurruyet Daily News (gauche).
Daily Sabah (Pro Erdogan).

Romans :

Les œuvres de Yachar Kemal.
Neige d’Orhan Pamuk.
La bâtarde d’Istanbul d’Elif Shafak.

Ouvrages généraux :

Hamit Bozarslan, Histoire de la Turquie. De l’Empire à nos jours, Paris, Éditions Tallandier, 2013.

2 réponses à “Comprendre la Turquie”

  1. teyeo

    Il semble que c’est malheureusement la première option que j’ai envisagé qui est en train de se réaliser.

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