Dans le monde sans en être

Ta Gueule, C’est le Magistère.

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« S’il m’arrive de mettre en cause l’Église, ce n’est pas dans le ridicule dessein de la réformer. Je ne la souhaite pas parfaite, elle est vivante. » Bernanos 1“S’il m’arrive de mettre en cause l’Eglise, ce n’est pas dans le ridicule dessein de contribuer à la réformer. Je ne crois pas l’Eglise capable de se réformer humainement, du moins dans le sens où l’entendaient Luther et Lamennais. Je ne la souhaite pas parfaite, elle est vivante. Pareille au plus humble, au plus dénué de ses fils, elle va clopin-clopant de ce monde à l’autre monde ; elle commet des fautes, elle les expie, et qui veut bien détourner un moment les yeux de ses pompes, l’entend prier et sangloter avec nous dans les ténèbres. Dès lors, pourquoi la mettre en cause, dira-t-on ? Mais, parce qu’elle est toujours en cause. C’est d’elle que je tiens tout, rien ne peut m’atteindre que par elle. Le scandale qui me vient d’elle m’a blessé au vif de l’âme, à la racine même de l’espérance. Ou plutôt, il n’est d’autre scandale que celui qu’elle donne au monde. Je me défends contre ce scandale par le seul moyen dont je dispose en m’efforçant de comprendre. Vous me conseillez de tourner le dos ? Peut-être le pourrais-je, en effet, mais je ne parle pas au nom des saints, je parle au nom de braves gens qui me ressemblent comme des frères. Avez-vous la garde des pécheurs ? Eh bien, le monde est plein de misérables que vous avez déçus. Personne ne songerait à vous jeter une telle vérité à la face, si vous consentiez à le reconnaître humblement. Il ne vous reprochent pas vos fautes. Ce n’est pas sur vos fautes qu’ils se brisent, mais sur votre orgueil. Vous répondrez, sans doute, qu’orgueilleux ou non, vous disposez des sacrements par quoi l’on accède à la vie éternelle, et que vous ne les refusez pas à qui se trouve en état de les recevoir. Le reste ne regarde que Dieu. Que demandez-vous de plus, direz-vous ? Hélas ! nous voudrions aimer.” Georges BERNANOS, Les Grands Cimetières sous la lune in Essais et écrits de combat, Paris, Gallimard, 1971, coll. “Bibliothèque de la Pléiade”, p. 426.

Dans un débat entre catholiques (oui, ça arrive), à un moment ou à un autre, déboule souvent le Magistère™. Et quand le Magistère™ a parlé, on est prié d’obtempérer. Mais ce n’est pas satisfaisant.  L’invocation du magistère semble parfois permettre de se dispenser de réflexion. D’où le titre un peu provocateur 3Librement inspiré du TGCM (“Ta gueule C’est Magique”) des rôlistes : Expression utilisée pour refroidir des joueurs un peu trop pointilleux sur le réalisme .

Sur Twitter et ailleurs, des débats relatifs au magistère ont donné lieu à une petite série de billets assez riches. D’abord celui de Marietropique, “Libérés ou déchirés” exposant la tension permanente entre notre existence et l’enseignement de l’Eglise, et des moyens pour tenter d’avancer. Puis, Darth Manu a été plus critique envers le magistère, tout en renouvelant son attachement à l’Eglise catholique avec ”Pourquoi je suis resté catholique”. Et enfin, Skro a tenté un début de synthèse avec “Catholicisme et conséquences ep. 1 — Avoir tort avec Rome”, mais son billet n’est que le premier d’une série. Il y a de quoi rester sur sa faim.

N’étant pas patient, j’ai eu envie de rajouter mon grain de sel dans le débat. Car je suis convaincu d’une part, que l’Église à laquelle je suis attaché est porteuse d’un message magnifique, et d’autre part qu’il y a encore tant de choses à approfondir. Quand on aime quelque chose, on veut le meilleur pour elle. Le magistère est vivant parce que le débat est vivant. Un magistère sans débat serait exsangue.

Et comme le sujet est vaste, il a été découpé en questions, qui sont faites pour être lues les unes à la suite des autres.

Le magistère est il efficace ?

La question peut paraître incongrue, mais dans son enseignement moral, le Magistère propose, entre autre, des moyens. On peut donc raisonnablement se poser la question de l’efficacité de ces moyens. Pour être efficaces, il faut que les moyens permettent réellement d’atteindre leur fin. Si ce n’est pas le cas, les moyens sont à revoir. Mais pour le savoir, il faut identifier quelle est la fin.

Quel est le but qui correspond aux moyens présentés par le magistère ?

Suivre l’enseignement de l’Église peut sembler être une évidence, au point qu’on perd de vue la fin. Et la fin, c’est suivre le Christ, c’est le salut, c’est guérir et être arraché au péché. C’est donc tenter de correspondre le plus au Christ, agir à l’imitation du Christ, en tout.

Mais ce n’est pas simple, parce que le Christ n’est plus là pour nous expliquer de vive voix ce qui est bon pour nous. Donc on recourt, entre autres, au magistère, qui nous donne les clés pour être des saints.

Le magistère, c’est quoi ?

Constitution Dogmatique du Concile Vatican II, Dei Verbum explique que la doctrine chrétienne trouve sa source dans  la révélation. Le Christ s’est incarné pour nous sauver et pour nous enseigner. Et cet enseignement peut être connu gâce à 3 moyens : La Tradition, les Saintes Écritures, et le Magistère vivant.

Le magistère vivant, c’est l’ensemble des évêques avec le pape à leur tête, et son autorité s’exerce au nom du Christ. Il semble aussi que parfois, improprement, le mot “magistère” soit utilisé pour désigner un mélange du magistère et de la tradition.

Quoi qu’il en soit, ça impose le respect. On est tenté de suivre sans discuter. Et non sans raison, car comme le dit Marietropique :

“Si l’Église est notre mère, elle sait ce qui est bon pour nous, même si les rebellions adolescentes sont tentantes.”

L’Église veut notre bien, notre salut. Donc il y a de quoi faire confiance. Difficile d’être catholique sans en être convaincu. Ce que l’Église catholique enseigne, elle le fait pour nous faire progresser, nous sanctifier. Donc il est légitime de la suivre.

Mais ça gratte. Ce n’est pas plaisant de suivre sans discuter avant, du moins sans comprendre (personne ne le demande…).

Pourquoi suivre le magistère ?

Quand on a fait un peu de Droit, on a le fâcheux réflexe d’aller voir ce qu’il y a marqué dans les textes normatifs. Dans le cas de l’Eglise Catholique Romaine, c’est le Code de Droit Canonique. Il y a des occurrences du mot Magistère, essentiellement aux canons 749 et suivants du code de droit canonique. Mais c’est le canon 212 qui a retenu mon attention.

Can. 212 — § 1. “Les fidèles conscients de leur propre responsabilité sont tenus d’adhérer par obéissance chrétienne à ce que les Pasteurs sacrés, comme représentants du Christ, déclarent en tant que maîtres de la foi ou décident en tant que chefs de l’Église.”

Tout bon catholique semble tenu d’adhérer. Mais est-ce vraiment nécessaire pour suivre le Christ ? Le Christ ne veut pas de petits soldats, il veut des disciples. Cette demande d’obéissance semble alors un peu curieuse.

Et puis, à quoi correspond “adhérer”? Parce que des tradis qui grognent quand le pape “innove” trop, jusqu’aux progressistes qui trouvent que des évolutions sont plus que jamais nécessaires, beaucoup de monde prend des libertés avec cet impératif. A croire, parfois, que sauf une minorité, tout le monde s’en moque, de ce devoir d’obéissance. Ou plutôt que tout le monde s’arrange bien avec cet impératif.

Selon sa convenance et son idée de ce qui est important, chacun semble pondérer la nécessité de son obéissance selon les sujets. Il y a ceux pour qui l’option préférentielle pour les pauvres prime par dessus tout, d’autres pour qui la morale familiale est à mettre avant toute autre chose.

Cela s’explique dans le texte même. Car c’est “conscients de leur propre responsabilité” que les fidèles sont tenus d’adhérer. Et un commenteur du code de Droit canonique explicite le sens de cette responsabilité :

“Être conscient de la responsabilité personnelle veut dire que l’on ne doit pas obéir simplement parce que cela est ordonné, mais parce que ce qui est ordonné est légitime; cela veut dire aussi que l’on doit obéir avec esprit d’initiative, lorsque le mandat en laisse la possibilité. En d’autres termes, lorsque ce qui est commandé est légitime, l’on doit obéir dans un esprit de collaboration.”  2E. CAPARROS et H. AUBÉ. Code de droit canonique bilingue et annoté, 3e édition. Wilson & Lafleur – Gratianus, 2009 – 318 p.

Il est intéressant de noter “lorsque ce qui est commandé est légitime”, sous entendu, il pourrait ne pas l’être. Et ce commentaire n’est pas de moi, mais d’une édition officielle du code de droit canonique. On voit donc que dès le début la liberté est posée comme principe pour une juste obéissance.

Car l’Église ne demande pas une obéissance aveugle, loin de là.

Peut-on discuter avec le magistère pour l’animer ?

L’Eglise ne demande pas d’obéir sans discuter, car le Canon 212 comporte deux autres paragraphes.

Canon 212 § 2. Les fidèles ont la liberté de faire connaître aux Pasteurs de l’Église leurs besoins surtout spirituels, ainsi que leurs souhaits.

L’Eglise laisse à ses fidèles la possibilité de faire remonter leurs soucis concrets, pour que les pasteurs en tiennent compte. Le récent synode sur la famille en est l’expression. Donc quand un besoin se fait sentir, il faut l’exprimer, mais tenir compte ne veut pas dire obtempérer.

Et la discussion ne s’arrête pas là.

Canon 212 § 3. Selon le savoir, la compétence et le prestige dont ils jouissent, ils ont le droit et même parfois le devoir de donner aux Pasteurs sacrés leur opinion sur ce qui touche le bien de l’Église et de la faire connaître aux autres fidèles, restant sauves l’intégrité de la foi et des mœurs et la révérence due aux pasteurs, et en tenant compte de l’utilité commune et de la dignité des personnes.

La possibilité de discuter existe. Il faut travailler un peu le sujet pour ne pas dire n’importe quoi, c’est un minimum. Et il ne faut pas s’attendre à être écouté si on sort de nulle part. Mais on peut discuter. C’est la vocation même des théologiens. En fait de façon habituelle, le Magistère ne se range pas derrière telle ou telle école théologique. Il enseigne et offre son enseignement au travail des théologiens qui sont là pour expliciter, approfondir, mettre en questionnement…

Et heureusement. Car comme le dit Darth Manu en réponse à Marietropique :

Les mères font aussi des erreurs de jugement, peuvent aussi être étouffantes ou aveuglées par des souvenirs d’une autre génération que la notre, et nous sommes nombreux à avoir atteint notre majorité, et surtout, à connaître au moins un peu l’histoire de l’Eglise. Elle s’est trompée… plusieurs fois… tout au long de son histoire… comme tout le monde… et l’a reconnu à plusieurs reprises… et a parfois demandé pardon… Si elle s’est trompée, comment soutenir qu’elle ne peut pas se tromper, qu’elle connaît forcément mieux que nous, alors qu’elle nous voit de loin et de l’extérieur, ce qui est bon pour nous? Confiance n’est pas déni, et n’est pas un argument contre la critique justifiée.

L’Esprit Saint souffle dans l’Eglise, sinon elle se serait écroulée depuis bien longtemps. Il souffle et assiste le collège des évêques et le souverain pontife, ce qui renforce la crédibilité du magistère. Mais les humains qui la composent sont pécheurs, donc il y a de la perte en ligne. Il y a des erreurs, parfois. Et au-delà des erreurs, les époques changent. Le Christ n’a, par exemple, rien dit d’explicite sur le préservatif, les prothèses de la jambe ou les jeux vidéos. L’Eglise doit donc régulièrement affiner son discours.

Le fond demeure le même, la forme s’adapte, et on développe les points qui ne l’ont pas été suffisamment, pour répondre aux besoins de l’époque.

A partir de quand peut-on discuter avec le magistère ?

Travailler sur les écritures et la théologie n’est plus réservé aux clercs depuis un certains temps. Néanmoins, être critique envers le magistère demande un peu de recul et de connaissance du sujet. Ainsi, Marietropique donne l’exemple de la sexualité :

“Qui a lu par exemple entièrement la théologie du corps avant d’aller décréter que l’Église ne connaît rien au sexe ?”

Ne pas connaître un sujet peut faire dire des choses objectivement fausses. Il faut donc l’approfondir pour pouvoir porter un dialogue fructueux. L’un des plus grands dangers qui guette la Tradition et le magistère, c’est leur caricature.

Mais il ne faut pas non plus s’interdire d’avancer. Car, comme répond Darth Manu :

“Cet argument, c’est vraiment la damnation des catholiques de notre temps, en plus d’être un sophisme. On n’a jamais fait le tour, intellectuellement parlant, d’une question, d’un enseignement, d’une doctrine, un tant soit peu mûris et approfondis. Exiger un tel préalable, c’est exiger le silence.”

Il faut trouver un juste équilibre entre la nécessaire connaissance du message de l’Eglise, et le besoin de discussion, qui parfois est à aller chercher dans des périphéries beaucoup moins bien formées. Demander que toute personne voulant discuter avec le magistère soit détenteur d’un Master en théologie, c’est fermer la porte à bien des dialogues en les disqualifiant avant même leur début. Or, ce sont ces dialogues qui font que le magistère est vivant.

Il faut donc commencer un jour, avancer, sans pour autant prétendre à plus que ce qui nous est dû, en fonction de notre connaissance et de notre prestige.

Pourquoi le magistère est-il aussi mauvais en pédagogie ?

Dans beaucoup de cas, comme le notait Marietropique sur la sexualité, les erreurs imputées au magistère sont dues à une incompréhension de son message. C’est très factuel. Le monde ne comprend pas l’Eglise parce que l’Eglise a du mal à se faire comprendre.

Et là dessus, il y a du boulot à faire. Si le message n’est pas compris, c’est qu’il faut adapter le message au destinataire. Et pour ça, il faut encore changer la forme et développer le fond.

Il ne s’agit pas de changer le message de l’Eglise, mais de tenter de comprendre pourquoi il n’est pas reçu, pourquoi il est mal perçu et pourquoi il n’est plus aussi fécond. Mais cela implique de se confronter aux périphéries de l’Eglise et même au delà, dans un esprit de dialogue. Ce n’est pas avec une mentalité figée que les disciples ont transmis la foi dans le monde. Ils sont rentrés en contact avec les spécificités locales et les ont utilisé quand c’était possible pour transmettre la foi. On ne peut se contenter de se référer en permanence aux écritures pour avoir un message pastorale fructueux.

Faut-il avoir raison, au risque d’être contre le magistère ?

“Je préfère avoir tort avec l’Église que raison contre Elle.” aurait dit la mystique Marthe Robin. Avec tout le respect que je lui dois pour l’héroïcité de ses vertus, je ne suis pas d’accord. Mais là on rentre dans mon appréciation personnelle.

Je n’aime pas cette phrase, car elle empêche de remettre en cause ce qui a besoin de l’être. On se trouve aujourd’hui dans une situation où des positions “classiques” de l’Église ne suffisent plus sur un certain nombre de sujets. Le message de l’Église est censé élever, guérir et rapprocher du Christ. Or, il est de nombreux cas où il semble aujourd’hui éloigner. (Gardons à l’esprit que l’Église s’adresse à la terre entière, pas seulement à la culture occidentale et matérialiste).

Les thèmes du synode sur la famille sont des exemples criants de sujets qui ont besoin d’être renouvelés. Dans une époque où l’homosexualité et le divorce sont communs, peut-on se contenter du fait que le message de l’Église soit perçu comme exprimant un dégoût à mi-chemin entre le rejet et la moralisation ? La perception est peut-être injuste, mais elle est là. Si le message fait plus de mal que de bien, crée plus de blessures et de rejets que de conversions, il y a un problème.

Le Christ chassait les démons, guérissait les malades et faisait preuve d’une grande charité envers la samaritaine ou la prostituée. Le Christ a dit une parole tranchante à la samaritaine, mais elle n’en a pas été blessée, elle en a été guérie. Pas sûr qu’il aurait accueilli un homosexuel en lui expliquant que son désir est “intrinsèquement désordonné”. Pas sûr non plus qu’il aurait dit “Il est juste et bon d’aller trouver la Samaritaine, la payer et la laisser porter ton fils à la place de ta compagne”. Le Christ guérit les blessures et n’en crée pas de nouvelles.

Certes, l’orgueil guette quiconque prend le risque de penser pouvoir remettre en cause et en perspective ce que dit le magistère. Et il est parfois très confortable de se tenir dans une posture de contestation. Cette phrase me semble surtout très efficace pour discipliner et faire taire les voix dissidentes. Mais uniquement pour ça.

Cette phrase laisse penser qu’il vaut mieux laisser l’erreur dans l’Église sans rien faire. Mais le Canon 212 §3 nous enjoint d’agir autrement. Car si l’Église rectifie une erreur, ce n’est pas par magie (non, l’Esprit Saint ce n’est pas de la magie), c’est par l’intermédiaire d’hommes et de femmes qui prennent le risque d’avoir raison contre un enseignement à approfondir.

Il y a eu des Saints qui, nourris par leur vie de prière et de foi, ont senti le besoin de réformer, malgré les réticences initiales du magistère vivant, qui a su évoluer avec un peu de temps. Mais ils ont su le faire avec une grande humilité. Ils ont refusé l’attaque frontale par obéissance, mais ont su porter un témoignage dans leur propre vie, pour montrer la bonne direction par l’exemple. L’agressivité n’est pas source de communion ni de charité, donc pas de vérité.

Que fait-on alors ?

Dire “Ta Gueule C’est le Magistère” ou tout autre variante de cet impératif, c’est être à côté de la plaque. C’est très tentant parfois, quand le débat s’enlise et que les arguments s’épuisent. Mais s’ils s’épuisent, c’est que le sujet doit être approfondi par celui qui parle d’abord, et par l’Église ensuite, si le besoin se fait sentir. Mais l’Église ne peut le faire seule.

Parfois aussi, quand on recourt au TGCM, c’est que la personne en face a besoin de plus d’explications, formulées différemment. S’il y a une incompréhension, c’est que le travail est mal fait.  Quoi qu’il en soit, il faut donner de sa personne et renouveler.

Tout le monde n’est pas appelé à faire une nouvelle réforme grégorienne, pour autant, on peut tous, à notre niveau, tenter de réfléchir pour réformer nos vies. Si on croit que chaque chrétien est une partie de l’Église, par capillarité, réformer sa vie c’est aussi faire du bien à l’Église. Vouloir devenir un saint dans sa propre vie sera bien plus fécond pour l’Église qu’un affrontement frontal. Et si le besoin d’innover se fait sentir, peut-être prendre le risque d’essayer, de tomber, de demander pardon et de se laisser relever pour porter du fruit.

C’est aussi ça, être chrétien : tenter de vivre sa vie en suivant le Christ, tout en se sachant pécheur, entouré de pécheurs, donc faillible. On avance, on tombe, on demande pardon, on se laisse relever et on recommence.

 Fol Bavard

Notes :   [ + ]

1. “S’il m’arrive de mettre en cause l’Eglise, ce n’est pas dans le ridicule dessein de contribuer à la réformer. Je ne crois pas l’Eglise capable de se réformer humainement, du moins dans le sens où l’entendaient Luther et Lamennais. Je ne la souhaite pas parfaite, elle est vivante. Pareille au plus humble, au plus dénué de ses fils, elle va clopin-clopant de ce monde à l’autre monde ; elle commet des fautes, elle les expie, et qui veut bien détourner un moment les yeux de ses pompes, l’entend prier et sangloter avec nous dans les ténèbres. Dès lors, pourquoi la mettre en cause, dira-t-on ? Mais, parce qu’elle est toujours en cause. C’est d’elle que je tiens tout, rien ne peut m’atteindre que par elle. Le scandale qui me vient d’elle m’a blessé au vif de l’âme, à la racine même de l’espérance. Ou plutôt, il n’est d’autre scandale que celui qu’elle donne au monde. Je me défends contre ce scandale par le seul moyen dont je dispose en m’efforçant de comprendre. Vous me conseillez de tourner le dos ? Peut-être le pourrais-je, en effet, mais je ne parle pas au nom des saints, je parle au nom de braves gens qui me ressemblent comme des frères. Avez-vous la garde des pécheurs ? Eh bien, le monde est plein de misérables que vous avez déçus. Personne ne songerait à vous jeter une telle vérité à la face, si vous consentiez à le reconnaître humblement. Il ne vous reprochent pas vos fautes. Ce n’est pas sur vos fautes qu’ils se brisent, mais sur votre orgueil. Vous répondrez, sans doute, qu’orgueilleux ou non, vous disposez des sacrements par quoi l’on accède à la vie éternelle, et que vous ne les refusez pas à qui se trouve en état de les recevoir. Le reste ne regarde que Dieu. Que demandez-vous de plus, direz-vous ? Hélas ! nous voudrions aimer.” Georges BERNANOS, Les Grands Cimetières sous la lune in Essais et écrits de combat, Paris, Gallimard, 1971, coll. “Bibliothèque de la Pléiade”, p. 426.
2. E. CAPARROS et H. AUBÉ. Code de droit canonique bilingue et annoté, 3e édition. Wilson & Lafleur – Gratianus, 2009 – 318 p.
3. Librement inspiré du TGCM (“Ta gueule C’est Magique”) des rôlistes : Expression utilisée pour refroidir des joueurs un peu trop pointilleux sur le réalisme

18 réponses à “Ta Gueule, C’est le Magistère.”

  1. Skro

    Je me permets de donner mon exégèse de la phrase que tu attribues à Marthe Robin (mais que j’ai pour ma part entendue avec d’autres auteurs, et à propos d’autres débats), et que j’avais choisie comme titre pour mon billet.

    Pour moi “avoir tort avec Rome”, ce n’est pas refuser le débat ou sombrer dans une logique fasciste du type “1/ le chef a toujours raison 2/ si le chef a tort, voir l’article 1”, mais reconnaitre sa responsabilité lorsque l’on n’est pas d’accord avec le magistère.
    En clair, ce n’est pas “le magistère se plante”, mais “je ne suis pas d’accord avec lui”, et dans ce cas-là, on entre dans une démarche de réflexion (et de mon point de vue d’accompagnement – et c’est là, pour moi, le coeur de la relation avec le père spi).

    Tu parles d’adhérer au magistère, je parle de ces points de “perte d’adhérence” (oui, j’adore les métaphores pneumatiques, mon côté auvergnat, je pense). Et dans ce cas, soit on part en “tout-terrain” (la sortie du catholicisme), soit on refait la route (le magistère), soit on travaille le pneu (le chrétien). Et pour moi, il faut accepter de bosser un peu sur le pneu avant de dire que la route est pourrie…

  2. Jean-Marc Potdevin

    De la phrase “Je préfère avoir tort avec l’Église que raison contre Elle” suinte cette huile parfumée, bien-odorante d’une simple, profonde et vraie humilité. Je ne sais pas pourquoi, mais elle sent bon, cette phrase.
    St Jean de la croix, dans la “Montée du Carmel”, parle de la foi comme d’une réalité “certaine et obscure” – obscure car elle éblouit l’entendement. Comment puis-je penser une seconde que mon intelligence supérieure et ma science parfaite de la chose divine ne puissent se tromper ?

  3. Fol Bavard

    J’étais sûr que mon interprétation de Marthe Robin ferait grincer des dents.

    Certes, il faut faire un gros travail sur soi-même avant de se demander si la sortie de route est envisageable. Certes, il y a une grosse humilité derrière cette phrase de Marthe Robin. Mais si je l’interprète comme une fin de non recevoir dans un débat, c’est qu’on a pu me la servir comme ça. Et à ce titre, elle a le même effet que “Ta Gueule C’est le Magistère”. Quand le débat va “trop loin”, on prend peur et on se dit qu’il vaut mieux ne pas risquer d’avoir raison contre l’Eglise. Sauf que c’est absurde d’avoir raison contre l’Eglise. Quand on cherche à avoir raison, c’est pour elle, pas contre elle, sinon on serait déjà ailleurs.

  4. Raph

    Attention Fol Bavard, l’Eglise précise aussi qu’il y a plusieurs degré d’autorité dans les textes du magistère et de marge de manoeuvre ou d’option théologique qui peuvent être discutées.
    Le mot du pape dans l’avion qui le ramène d’un voyage n’a pas la même porté que la définition du dogme de l’immaculé Conception ou les textes du Concile de Trente !

    Je rajouterai également un élément important, le Magistère de l’Eglise est au service de la communion. Communion de chaque croyant au Christ dans la vérité de la relation d’Amour, mais aussi communion de l’Eglise toute entière.
    Il est à ce propos intéressant de voir combien dans l’histoire l’Eglise a été patiente vis à vis de certains courants “hérétique” ou “schismatique”.

    Une autre fonction du Magistère qui me semble importante est d’aider les chrétiens à discerner la trace du dessein de Dieu dans le monde d’aujourd’hui avec des problématiques qui sont très différentes d’un pays à l’autre, d’un âge de la vie à un autre.
    C’est ce que disait le début de Gaudium et Spes : “Mû par la foi, se sachant conduit par l’Esprit du Seigneur qui remplit l’univers, le Peuple de Dieu s’efforce de discerner dans les événements, les exigences et les requêtes de notre temps, auxquels il participe avec les autres hommes, quels sont les signes véritables de la présence ou du dessein de Dieu. La foi, en effet, éclaire toutes choses d’une lumière nouvelle et nous fait connaître la volonté divine sur la vocation intégrale de l’homme, orientant ainsi l’esprit vers des solutions pleinement humaines.”
    A ce titre l’histoire biblique nous a montré plus d’une fois qu’il fallait, au nom de Dieu, savoir aller à contre-courant des modes du temps pour vivre en vérité le dessein de Dieu (je pense au Martyr des Maccabées, qui n’est pas sans rappeler le martyr de certains chrétiens aujourd’hui).

  5. Basho

    Skro : D’accord mais le problème est que, dans mon cas, on me dit sans cesse que ma raison est “blessée” (coucou Incarnare), que j’ai une “révolte adolescente” que je n’ai rien compris à la beauté et l’enseignement du Magistère (le commentaire de Potdevin est significatif à cet égard, accusant implicitement d’orgueil ceux qui, bien qu’ils aient médité et prié là-dessus, persistent à penser qu’ils ne peuvent suivre le Magistère sur un point précis). C’est un peu agaçant à la longue.

  6. Raph

    J’ajouterai un point également.
    La pratique théologique de l’Eglise du moyen âge est très interessante.
    L’enseignement universitaire du “Maitre” (i.e. le professeur) était souvent suivit d’une “disputatio”:
    “À l’origine, la disputatio consistait en une discussion organisée selon un schéma dialectique sous la forme d’un débat oral entre plusieurs interlocuteurs, en général devant un auditoire et parfois en public. Le jour où une disputatio devait se tenir, les cours étaient suspendus. Les bacheliers de la faculté ainsi que les étudiants du maître devaient y assister.

    Ce débat se déroulait en plusieurs étapes codifiées : la questio formulée sur un texte par le maître, un “opponens” y formulait des objections, auquel un “respondens” (en général un bachelier) était chargé d’opposer des contre-arguments de manière à créer un débat d’arguments. Une fois l’ensemble des arguments épuisés, le maître avançait une solution argumentée appelée la “determinatio” que pouvait suivre la réfutation des arguments avancés auparavant contre cette determinatio. Le maître concluait plusieurs jours plus tard par un determinatio magistralis qui donnait lieu à un rapport écrit (la questio disputatio) dans lequel n’étaient pas exposés les débats précédents.” (source : Wikipedia)

    Les conciles, les synodes diocésains ou des évêques sont autant de lieu propice à la discussion.
    La difficulté étant toujours d’éviter de rentrer dans une dialectique purement réthorique, mais de tâcher de toujours prendre de la hauteur sur le débat et ses enjeux.

  7. Basho

    Don Olivier > Une limite avec l’analogie du GPS est que ça dit que le premier itinéraire proposé est forcément bon “en soi”. Or disconvenir avec le Magistère sur tel point est différent de faire appel à l’epikie pour appliquer l’enseignement moral dans sa situation concrète. Autrement dit, dans le premier cas, on pense que le Magistère se trompe, dans le deuxième cas, on pense qu’il a raison mais que la situation présente ne nous permet pas de l’appliquer de façon “rigide” (pour reprendre l’analogie avec le GPS l’itinéraire est bon mais il y a l’arbre tombé sur la route qui m’interdit de l’emprunter).

    En une fois de plus on revient au problème fondamental : le Magistère a toujours raison, et si on disconvient, on n’est qu’un adolescent qui se rebelle et ne comprend pas l’amour de l’Eglise, et autres conneries de ce genre.

  8. Basta

    Sur la phrase de Marthe Robin (qui est bien d’elle). Attention à bien la lire. Marthe était une mystique et, comme toute mystique, brûlée par l’Amour. Cette phrase est à lire avec un langage d’amour totale envers l’Eglise, à l’image de celui du Christ pour son Épouse.
    Ainsi, Marthe ne dit pas “l’Eglise a toujours raison”, elle dit “Je préfère avoir tort avec l’Eglise que raison contre elle”. Pourquoi dit-elle cela? Parce que lorsqu’elle voit que l’Eglise a tort, elle en souffre terriblement, littéralement. Elle le dit comme un époux dit de son épouse “Je préfère avoir tort avec elle que raison contre elle” car quel déchirement d’avoir raison contre celle qu’on aime au point de lui avoir donné sa vie. Il en est de même pour Marthe, quel déchirement lorsqu’elle sait avoir raison contre l’Eglise.

    Voilà quoi.

  9. perlapin

    Ton article est très riche et intéressant, il y a beaucoup de points sur lesquels des discussions infinies sont possibles, mais je me “contente” de deux choses.

    • Marthe était certes une mystique mais avant tout une humble femme qui a reçu un charisme d’écoute et de conseil. À partir de là, même si ses propos (par exemple sur la France) sont parfois détournés par des gens, je crois qu’un peu plus de pincettes à son égard sont bienvenues. Face au propos d’une femme de Dieu qui en plus a justement un charisme de conseil, la première réaction pourrait plutôt être la méditation. Bref, polémiquer avec Marthe Robin, est-ce bien sérieux ? Si l’on n’est pas satisfaits, polémiquons plutôt avec ceux qui la manipulent. S’il n’y a rien de mieux à faire.

    • Je crois que pour aborder ce sujet très important de notre relation au magistère de l’Église, il faut souligner et resouligner le rôle du spirituel, ce que signifie l’Église spirituellement, ce que Dieu attend de nous là-dessus dans sa relation à Lui.

    Non l’Église ne veut pas de petits soldats, car l’Église est le corps du Christ. Ce dont ainsi elle a besoin, ce sont des membres. Et cette métaphore organique nous explique à quel point l’amour qui doit nous unir entre nous et nous unir au Christ doit être grand. Ainsi l’Église n’a pas vocation à être une mère comme les autres, mais une mère mystique, dont notre autre mère la Vierge Marie est l’icône. On ne nous demande donc pas d’avoir avec elle une relation d’autorité, de dû, ou de rébellion, comme on peut en avoir avec les mères de la terre, on nous demande surtout de l’amour. La notion d’obéissance est comprise seulement dans ce cadre ; l’obéissance n’est absolument pas dangereuse quand elle se vit dans l’amour. L’obéissance est alors communauté.

    Tu cites très justement l’attitude des saints, et les réformes qu’ils ont pu amener dans l’Église par leur vie et leur exemple. Mais comment ont-ils fait ? Ils n’auraient pas pu apporter des évolutions dans l’Église s’ils ne l’avaient passionnément aimée. L’Église est un Mystère institué par le Christ, et en tant que Mystère il exige de nous d’aller au-delà des apparences pécheresses et imparfaites et de tenir bon. Tenir bon ne veut pas dire : rester dans l’Église en grinçant plus ou moins des dents en attendant le grand soir où elle ressemblera enfin à l’idée que nous nous faisons d’elle. Tenir bon veut dire : persévérer dans la mission d’amour que nous donne le Christ, et tirer de lui seul la mission personnelle que nous pouvons avoir dans l’Église.

    Tu as raison de parler de l’Esprit qui dirige l’Église, mais l’Esprit ne vient pas de nulle part, il vient de la prière. Le premier devoir du chrétien envers son église n’est pas la disputatio et le raisonnement, c’est la prière et la charité, car le Christ nous a enseigné qu’elles étaient le coeur de la vie que son Père nous donne. Sans amour et sans prière, je pense que parler de l’Église mène le plus souvent à des dégâts ; des cassures.

    Cela nous permettrait je pense que nous débarrasser de notre fameux réflexe selon lequel on se croit capable de réinventer la roue, et en mieux, s’il vous plaît. Car non, l’Église n’est pas une bande de barbons qui ne connaît rien à notre vie. Les prêtres n’ont pas consacré leur vie à notre service et ne nous confessent pas tous les jours pour qu’on puisse se permettre ensuite de dire qu’ils sont déconnectés, alors qu’ils sont au coeur de nos vies. Alors réalisons tout le travail et toute la prière qui se cachent derrière le “magistère” et la “tradition”, percevons notre petitesse face à tout cela, et prions Dieu avec amour pour savoir s’il veut nous décerner quelque grandeur de vue sur ces questions. La réponse n’est pas gagnée d’avance.

    Alors une proposition : la prochaine fois qu’on te piège dans une conversation intra-ecclésiale désagréable, pourquoi ne pas proposer à ton interlocuteur de prier ensemble ? Pour faire passer l’union avant la désunion. Et pour éclairer la discussion qui aura lieu après ; ou se rendre compte finalement que celle-ci est superflue.

    Si la personne refuse… Tu pourras bien te donner le droit de refuser aussi. De discuter.

  10. paname

    “…des moyens pour tenter d’avancer…”.
    Vers où, bon sang de bois, vers où?
    Cette bêtise insondable du progressisme, qui confond “Progrès” avec “Mieux”!

  11. paname

    “Un magistère sans débat serait exsangue.”
    Mais un débat sans Magistère serait putride…

  12. Toute la vérité dans l’Eglise | Ordre et Révolution

    […] Un débat en particulier a retenu mon intention ces derniers jours autour du journal catholique des Cahiers libres sur le genre de fidélité intellectuelle que chaque catholique doit conserver à l’égard de l’Église. A cause de divisions sur des questions sociales et politiques, certains intervenants trouvent extrêmement problématiques l’idée qu’il faille suivre l’Église avec confiance et une certaine obéissance, quitte à ne pas comprendre pourquoi celle-ci soutient ses positions. […]

  13. Père Louis de VILLOUTREYS

    Merci Fol pour l’article.
    Pour moi, la question première n’est pas celle de suivre ou non le Magistère de l’Eglise, mais de suivre ou non le Christ. Le Magistère nous aide à suivre le Christ.
    Le Magistère n’a pas à être efficace mais à être fécond, fécondité qui est le travail de l’Esprit Sainnt.
    A propos de la phrase de Marthe Robin “Je préfère avoir tort avec l’Église que raison contre Elle”, elle nous montre l’exemple d’une charité humble qui peut parfois nous manquer.

  14. « C’est le Magistère ! » - Cahiers libres

    […] Les Cahiers Libres ont récemment mis en lumière un intéressant débat sur la valeur de l’argument d’autorité dans la discussion entre catholiques. Pour être plus précis et sans rondeur excessive : les débats sur les réseaux sociaux seraient trop souvent l’occasion d’entendre « ta gueule, c’est le Magistère ». […]

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