Dans le monde sans en être

Qu’on garde au fond de soi comme on garde un mystère #1

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Les Cahiers libres vous proposent de découvrir une première série de billets publiés par Melinda Selmys en 2012, retranscris ici avec son aimable autorisation. Cette Canadienne anglophone y livre un témoignage émouvant sur sa conversion au catholicisme, son mariage et son passé de lesbienne. 

Traduction : Elke.

“J’avais crucifié mon homosexualité et mon féminisme.”

Melinda Selmys.2jpgIl y a treize ans, j’ai commencé une quête singulière. Jeune lesbienne, je me suis convertie au catholicisme, et j’ai décidé de me conformer à l’enseignement de l’Église sur la sexualité, et la féminité. 

Dès les premiers mois, ma compréhension de la féminité a radicalement changé. Être féminine avait toujours été un problème pour moi, en tout cas selon les standards de ma culture. Je n’avais jamais été très à l’aise avec les autres filles, je n’avais jamais apprécié le maquillage, la lingerie ou les comédies romantiques. Ce sentiment d’aliénation vis-à-vis des autres femmes m’avait fait développer un profond ressentiment. De la féminité, je voyais la faiblesse, la superficialité caquetante, les médisances sournoises, la grégarité inquiète, le manque de respect pour soi-même, et la propension à laisser les hommes se servir de vous. La féminité traditionnelle me semblait avoir été construite par les hommes, pour les hommes, dans le but de soumettre et d’érotiser les femmes. Je la rejetais entièrement.

Tout a changé grâce à ma relation avec la Vierge Marie. Je me suis rendue compte que ce que je croyais être de la faiblesse, dans la féminité traditionnelle, était en fait la manifestation d’une profonde force intérieure ; que ce que je prenais pour de la soumission était en réalité le signe d’une vraie liberté. Je me suis rendue compte que j’avais une vision masculine, misogyne, dédaigneuse et méprisante du sexe féminin. En essayant d’échapper à l’emprise du patriarcat, j’avais adopté une vision androcentrique du monde féminin,  qui était encore plus insultante et réductrice que la féminité superficielle et sexualisée que je voulais rejeter.

Cela a été pour moi une expérience profondément libérante : soudain, j’étais libre d’être une femme, d’être vraiment une femme. D’être unie à l’archétype du féminin, la Nouvelle Eve, de devenir une fille de Dieu, une fiancée du Christ, tabernacle de l’Esprit, radieuse, resplendissante, accueillante et puissante, séduisante et chaste, aimée, féconde, féminine. Amen.

Très rapidement, cette conversion du regard sur ma féminité a porté du fruit. J’ai pu ouvrir grand les portes de mon cœur, accepter d’être courtisée, de recevoir l’amour d’un homme comme un don et non comme une menace, un défi ou un fardeau. J’étais aimée de Dieu, et aussi d’un homme particulier, Christian Selmys. Son amour m’a invité à explorer ma féminité toute neuve, à m’en réjouir et à la célébrer. Très rapidement nous avons exploré la signification sponsale des corps… pas toujours de la manière la plus appropriée, mais nous étions tous les deux des convertis récents, pas particulièrement bien catéchisés, tâtonnants vers la vérité avec tout le zèle dont nous étions capable, mais avec une certaine dose d’ignorance et de faiblesse. Nous avons fini par nous marier. Nous avons eu des enfants. Je suis devenue mère. Sûrement, j’étais en route vers la pleine réalisation de la féminité glorieuse, conçue et crée par Dieu dès le commencement. J’avais crucifié mon homosexualité, et mon féminisme. J’attendais le miracle : que Dieu envoie la Fée Bleue de l’hétérosexualité, qui mettrait un coup de baguette magique sur mon jeu de déguisement, ma maison de poupée et ma féminité en bois, et ferait de moi, enfin, une vraie fille.

“J’allais au lit comme une martyre au bûcher”

Le catholicisme avec lequel je suis entrée en contact, les premières années de mon mariage, était très influencé par des images victoriennes de la féminité. Virginale mais maternelle, douce, rayonnante, avec des yeux humides et une douceur charmante émanant de tout le corps ; facilement surmenée par les idées compliquées, trop sensible pour le monde brutal de la politique ou du commerce,  la femme devait être protégée du monde, choyée et entretenue par son mari, pour s’épanouir comme épouse et mère.

J’allais devenir vraiment une femme, contribuer à la Culture de la Vie, me conformer à l’image de la Vierge Mère en m’immergeant dans la spiritualité de la mère au foyer. Jean-Paul II avait bien dit, dans Mulieris Dignitatem, que les femmes peuvent participer aux autres aspects de la vie culturelle et sociale – mais autour de moi, les femmes catholiques me laissaient entendre subtilement que ça ne pouvait concerner que les célibataires ou les femmes sans enfants à charge. Ma vocation était de rester chez moi pour m’occuper de mes  enfants, et de faire mon salut en offrant tous mes petits sacrifices domestiques. Un prêtre bien intentionné m’a même conseillé de ne pas perdre mon temps à écrire, pour consacrer toute mon énergie à ma famille.

J’ai essayé. Je suis devenue une experte en décoration de gâteau d’anniversaire. J’ai rempli ma garde-robe d’affreuses jupes fluides, et j’ai laissé pousser mes cheveux. Je me suis dévouée à la pile de linge sale. Je me suis persuadée qu’en crucifiant mes talents et ma personnalité, je devenais humble, sainte et soumise à Dieu – chaque jour plus proche de Marie. Mais ça n’a pas porté les fruits attendus de bonheur conjugal et d’harmonie domestique. J’étais de plus en plus agacée par mes enfants, et terrifiée à l’idée de tomber encore enceinte. Mon mari et mes amis masculins trouvaient que j’avais perdu ma personnalité, et que je n’avais plus rien d’intéressant à dire. Je suis devenue frigide : même les avances les plus aimantes me semblaient chosifiantes, viciées. J’allais au lit comme une martyre au bûcher, et ça me semblait la preuve que je devenais une bonne chrétienne, vertueuse. Ma vie de prière devenait de plus en plus superficielle et ritualiste, j’essayais d’amadouer Dieu avec des rosaires en boucle et des médailles pieuses. Je n’étais pas une bonne mère au foyer, ça ne comblait pas les désirs les plus profonds de mon cœur. J’étais devenue l’ « ange du foyer » de Virginia Woolf, qui se sacrifie pour rien. Pleurant dans mon lit, je pensais : « Maintenant je comprends le féminisme ».

Melinda Selmys

Melinda Selmys

“Moi je voulais juste faire la promo de mon livre et en sortir vivante”

Quand j’ai écrit mon livre, je me suis retrouvée exposée, impliquée dans un discours public. On attendait de moi que je prenne parti clairement sur les sujets sociétaux sensibles, que j’endosse un uniforme bien identifié. Je n’aimais pas les mises en scène d’ex-gay, je ne voulais pas être exhibée comme une bête de foire, un exemple de lesbienne revenue dans le droit chemin ; mais ça m’est arrivé quand même. Mon beau-père m’avait prévenu, avec une sagesse que je n’ai pas su entendre : “Les gens vont se servir de ton histoire pour leur agenda politique”. Moi, j’étais simplement contente d’avoir la parole. Il y avait une part de fierté, je dois l’admettre : la vanité d’entendre sa voix à la radio, d’être assise dans un studio télé pour parler de soi-même. J’étais aussi terrifiée, paralysée par le trac. Mon mari voulait qu’on prépare mon texte, qu’on réfléchisse à la manière d’éviter de paraître trop sucrée ou trop carton-pâte, mais moi je voulais juste faire la promo de mon livre et en sortir vivante.

Dans les locaux d’EWTN[i], les gens que je croisais me demandaient le sujet de mon émission, et je répondais : « L’homosexualité. J’ai été lesbienne ». Alors on me parlait de l’agenda gay, des lois sur le mariage, de la main-mise du lobby gay sur les écoles, en présumant étrangement que je voyais l’homosexualité avec crainte et haine. Je souriais et hochais la tête, sans trop savoir quoi dire.

Je suis entrée dans le studio. Un thérapeute de NARTH[ii], le docteur Richard Fitzgibbons, participait aussi à l’émission.  Automatiquement, je me suis retrouvée dans le rôle de la patiente, objet d’une thérapie réussie et revenue dans le droit chemin. Sauf que je n’avais jamais suivi de thérapie, je n’avais pas été guérie de quoi que ce soit, ni réparée. Il y avait comme un non-dit bizarre, qui m’irritait beaucoup. A un moment, hors caméra, le docteur Fitzgibbons se tourne vers moi, et me souffle, comme une confidence, comme un secret scandaleux, quelque chose à propos de cancer rectal et du « syndrome proctologique gay ». J’étais pétrifiée, je ne savais pas comment réagir. Etais-je censée être horrifiée, dégoûtée, choquée ? Incrédule ? Je n’étais rien de tout ça. Je suis restée assise calmement, mais j’avais l’impression d’être passée dans la quatrième dimension.

“On était en train de m’utiliser, comme une pièce d’artillerie, dans la Guerre contre l’Agenda Gay.”

A un autre moment de l’émission, je me suis encore sentie en pleine dissonance cognitive quand le présentateur m’a lancé avec enthousiasme : « Vous êtes tellement honnête ! » J’étais victime d’intimidation par un expert, et sous le coup d’un gros choc culturel, en train de présenter une version complètement expurgée et aseptisée de moi-même. Mon comportement était tellement artificiel que mon mari, regardant plus tard l’émission sur YouTube, ne pourrait pas supporter ce douloureux spectacle plus de cinq minutes. Je n’étais pas du tout moi-même, et on me félicitait pour mon authenticité héroïque.

J’avais l’impression d’être un imposteur. On était en train de m’utiliser, comme une pièce d’artillerie, dans la Guerre contre l’Agenda Gay. C’était exactement le contraire du travail que je voulais vraiment faire. On me faisait présenter le genre d’histoire de guérison qui fait tellement plaisir aux bonnes familles catholiques, aux pères, mères, frères et sœurs qui voudraient du fond du cœur qu’un homosexuel qui leur est cher puisse mener une vie hétérosexuelle pleine et entière, heureuse et épanouie. La sorte d’histoire qui dessert tellement la communauté LGBTQ, parce qu’elle contredit l’expérience réelle de beaucoup de gens avec un désir homosexuel.

J’ai cédé si facilement à la pression de me prétendre guérie de l’homosexualité, parce que c’est une illusion que j’avais cultivé moi-même. Avec un petit trompe-l’œil psychologique, j’avais fait disparaître mon homosexualité. Pendant près de dix ans, j’ai stoïquement réprimé ma sexualité. J’essayais d’être sainte et hétérosexuelle, en réalité j’étais de plus en plus seule, angoissée et crispée.

“Je suis Queer. Ce mot était parfait. Même la sonorité me plaisait.”

C’est à cette époque que j’ai rejoint une communauté de blog, d’autres intellectuels chrétiens vivant la chasteté avec un désir homosexuel. Je me suis dit que j’avais besoin de gens avec qui discuter d’homosexualité.  Une discussion toute théorique, bien sûr : moi, j’étais différente je n’étais pas vraiment gay. J’étais mariée, j’avais six enfants, et ça faisait plus de treize ans que je laissais de côté délibérément mes fantasmes lesbiens. Donc j’étais hétéro, hein ?

En une demi-heure sur le net, je me suis rendue compte que j’avais déconné. En lisant ce que les autres écrivaient, ce qu’ils pensaient, la manière dont ils évoquaient leur sexualité, leur foi, leur rapport à la beauté… Il est difficile de décrire exactement ce que j’ai ressenti. Ce n’était pas du tout un effondrement de ma vision du monde ou de moi-même, seulement un immense soulagement. Enfin, voilà des gens comme moi. Je ne suis pas complètement seule. Je ne suis pas juste une fille bizarre, excentrique, qui ne pense pas comme les autres, ne parle pas comme les autres, et n’est pas très douée pour les relations sociales. Je suis queer. Ce mot était parfait. Même la sonorité me plaisait, et le fait que c’était une insulte que l’on avait convertie en auto-défense. Queer, c’est une altérité sexuelle qui ne fait pas référence à un comportement particulier. Une Queer. Une Autre. Une exilée. Mais une exilée en chemin vers la terre promise, et qui a trouvé des compagnons de route.

Accepter ma différence queer, c’était abandonner une position confortable pour faire un pas dans l’inconnu, et adopter une démarche d’honnêteté et d’humilité qui me faisait un peu peur. Je me suis rendue compte qu’en m’identifiant comme « ex-lesbienne », par compromis, pour faire la promotion de mon livre, j’avais voulu me ménager une identité confortable.

Sauf que mon homosexualité n’était pas vraiment reléguée au passé. J’étais une fille queer qui avait eu un énorme coup de chance : un homme merveilleux, qui m’aimait comme j’étais. Pendant quatre ans il s’est donné un mal fou pour faire tomber mes défenses. Il m’a appris à lui faire confiance. Il m’a demandé de lui ouvrir la porte, sans me demander de changer. Cet amour, c’était la seule chose qui me différenciait des autres femmes homosexuelles. Je n’avais pas été changée, mais sauvée – pas sauvée de l’homosexualité, mais sauvée de la solitude, de l’isolement, de la frustration sexuelle et de l’homophobie que les autres catholiques ayant un désir homosexuel doivent affronter si souvent.

“J’ai écrit sur l’homosexualité en tant que catholique, au lieu d’écrire en tant qu’homosexuelle catholique”

Melinda SelmysBookQuand j’ai compris cela, j’ai vu que mon choix de me dérober à une « identité » homosexuelle n’était pas fondée sur l’attachement à la vérité, mais sur une sorte d’orgueil. Je croyais qu’endosser une « identité gay » revenait à m’identifier à mon péché, et que donc ce n’était pas catholique. Mais je comprenais maintenant que je m’étais mise dans la position du pharisien : « Seigneur, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme tous ces queers… » Je voulais croire que j’avais laissé l’homosexualité derrière moi, que je m’étais tirée d’affaire en réussissant le miracle que tant d’autres souhaitent vivre. Que j’avais, par la force de ma volonté, extirpé l’épine de ma chair. Mais je n’avais rien fait de tel. Je n’étais pas une « ex-lesbienne », j’étais une femme homosexuelle, qui avait toujours tant besoin de la grâce du Christ pour mettre de l’ordre dans ma vie. Ne pas me reconnaître comme queer, c’était ne pas reconnaître mon désir homosexuel, ne pas me reconnaître comme une pécheresse ordinaire : bien-aimée de Dieu, cassée, imparfaite mais belle tout de même, tâtonnant vers la rédemption, mon petit bouquet débraillé de fleurs sauvages à la main, attendant le retour de l’Époux.

Quand j’ai écrit mon livre, je voulais travailler à établir des ponts au-dessus du fossé apparemment infranchissable entre Rome et le pays de l’arc-en-ciel. J’ai fait une erreur importante : j’ai écrit sur l’homosexualité en tant que catholique, au lieu d’écrire en tant qu’homosexuelle catholique. Du coup, pendant les premières années, j’ai été surtout au contact des familles et des amis catholiques de personnes LGBTQ. C’était du bon travail, du travail utile, auprès de gens inquiets ou parfois désespérés, et j’ai aimé faire cela ; mais je ressentais aussi une certaine frustration.

Dès que j’ai commencé à me présenter comme une homosexuelle catholique, au cours de l’hiver dernier, mon travail a changé. Tout à coup, je me suis mise à recevoir du courrier d’autres catholiques ayant un désir homosexuel, de personnes qui étaient victimes d’homophobie dans l’Église, ou d’incompréhension de la part de leur famille, de leur paroisse, de personnes qui se sentaient seules et rejetées par Dieu.  Dans ces lettres, je voyais se refléter les craintes, les angoisses, les désespoirs noirs, l’épuisement que j’avais moi-même portés, dans le secret de mon cœur, par peur du scandale. J’ai vu la même insatisfaction vis-à-vis de notre mère l’Église, une Église que nous aimons, mais qui ne semble pas toujours nous aimer autant qu’elle le prétend.  J’ai compris que les choses que j’avais gardées pour moi, que je n’avais pas voulu admettre, était justement les choses qu’il fallait que je dise. Pas pour semer la confusion, mais pour étendre le champ de la solidarité. Ce manque que tant d’entre nous ressentions de la part de l’Église, cette impression de froideur et de distance, cette impression d’être un problème à résoudre et non pas une personne à aimer ; ce manque commençait en moi-même : dans mon refus d’étendre les mains et de montrer mes plaies aux autres, pour qu’ils puissent reconnaître le Christ en moi.

Me repentir de tout cela n’a pas été facile. Il fallait ouvrir le placard où j’avais enfermé l’enfant gay qui était en moi. Il fallait laisser respirer cette partie de ma personnalité, admettre sa présence, et accepter les souffrances que peuvent me causer mes désirs homosexuels réels (plutôt que de les réprimer, et de ne les voir ressurgir que dans mes rêves ou mes moments de rêverie semi-consciente). Mais il y a eu aussi des fruits joyeux, car cette part de moi-même ne peut pas être réduite à de la concupiscence homosexuelle. C’est la part de moi-même qui se délecte de la beauté étrange et insolite, qui aime Oscar Wilde et Gerard Manley Hopkins[iii], Rob Halford[iv] et Freddy Mercury, cette part de moi-même qui peut s’exclamer avec joie : « Ô heureuse faute, qui nous a valu un tel Rédempteur ».

“Il m’avait épousé pour recevoir le don sincère de moi-même”

Quand Chris m’a rencontré, j’étais au placard, mais très visiblement gouine. J’avais des cheveux courts teints en violet, j’allais à l’école habillée d’une toge, et j’interagissais avec les hommes comme une sorte de boxeuse hyper-cérébrale. Je n’avais pas grand-chose de commun avec les autres filles, et c’était cela que Chris aimait. Pour moi, le genre était une construction sociale ; l’autonomie et l’indépendance totale, le sommet de la réalisation de soi pour un être humain ; et le salut des femmes devait être une entreprise rationnelle.  Chris avait devant lui quelques obstacles, mais il s’est lancé dans son entreprise de séduction comme le chevalier qui combat le dragon pour délivrer la princesse. Je me souviens d’un message qu’il m’avait envoyé à l’époque : « Brille, petit diamant cinglé »[v]. C’est une référence qu’il utilise souvent, et qui représente bien le regard qu’il porte sur moi. Un diamant cinglé. Une personne étrange, aux mille facettes, rare et précieuse. Une dingue unique en son genre.

Quand j’ai essayé de me conformer à une féminité traditionnelle stéréotypée, je ne suis pas devenue une meilleure épouse à ses yeux. C’était juste un trucage : comme si j’avais échangé mon diamant contre un strass, chez une sorte de bijoutier existentiel. Le capital social que je gagnais ne valait pas la chandelle, ni pour moi, ni certainement pour l’homme qui était tombé amoureux de la pièce originale. Il m’avait épousé pour recevoir le don sincère de moi-même, pas le don inauthentique d’une femme que je pouvais seulement faire semblant d’être.

Chris n’avait jamais voulu que j’abandonne mon côté « masculin », que d’ailleurs il n’avait jamais vu comme masculin. Lui était fasciné par mon paysage émotionnel bizarre, par ma capacité à être intellectuelle, rationnelle et stoïque d’une manière distinctement féminine. Il était sensible à mon fond féminin, même s’il n’avait rien à voir avec les stéréotypes de la télévision : ma prévoyance, mon esprit d’économie, ma patience maternelle, mon indulgence. Il voyait cela, sous toutes les bizarreries queer qui me faisaient douter d’être une femme et me coupaient des autres filles. Pour lui, ma décision d’assumer une identité queer n’est pas un rejet de ma féminité, mais plutôt une acceptation de ma vraie féminité. Il m’a vu passer par beaucoup d’étapes, il a été un compagnon et un soutien fidèle depuis quinze ans. Il n’a pas eu peur de me voir changer, tandis que je passais par des mues douloureuses pour devenir l’image de Dieu que j’étais depuis le commencement. Mes doutes sur mon identité de genre, mes désirs homosexuels ne l’inquiètent pas. Mon combat avec ma sexualité ne l’inquiète pas. Il a toujours cru que je m’en sortirais, et que la personne qui en sortirait serait la chair de sa chair, l’os de ses os.

A suivre.

[i] EWTN (Eternal Word Television Network) est une chaîne de télévision catholique américaine, de tendance conservatrice, diffusée par câble et satellite. Fondée en 1981 par une religieuse franciscaine, c’est aujourd’hui le plus grand media religieux du monde.
[ii] NARTH (National Association for Research and Therapy of Homosexuality) est une association américaine de psychothérapeutes et de médecins qui persistent, malgré le consensus officiel de leurs professions, à considérer l’homosexualité comme une pathologie.  NARTH est l’objet de polémiques, ses membres ont, pour la plupart, des affiliations chrétiennes.
[iii] Gerard Manley Hopkins (1844-1889) est un prêtre et poète anglais, converti au catholicisme au sein du Mouvement d’Oxford. Ses écrits poétiques témoignent d’un mysticisme empreint d’érotique homophile.
[iv] Rob Halford est un compositeur et interprète très influent de rock et de metal. Il a révélé son homosexualité en 1998.
[v] Référence à un morceau de Pink Floyd, Shine On You Crazy Diamond

8 réponses à “Qu’on garde au fond de soi comme on garde un mystère #1”

  1. Basho

    Je suis très mal à l’aise avec le choix de ce témoignage par la rédaction pour aborder la thématique gay et catho. Le monde catho-gay est riche, très riche : il y a ceux qui vivent en couple de même sexe (dans la fidélité), il y a aussi ceux qui acceptent l’enseignement de l’Eglise sur l’homosexualité mais ont une approche positive de la question LGBT comme Eve Tushnet qui vit dans le célibat (continent, est-il utile de le préciser ?) et qui assume et vit son homosexualité, i.e. continue à participer à la vie de la communauté gay. Il y a aussi ceux qui vivent en couple mais dans la continence comme Sarah et Lindsey de l’excellent blog A queer calling.

    Lorsqu’on connaît la richesse du monde catho-gay, choisir (en premier ?) Melinda Selmys interpelle. On a a le sentiment que pour Cahiers Libres, le salut passe par une “conversion” plus ou moins partielle à l’hétérosexualité (ici le mariage avec une personne de l’autre sexe) et l’homosexualité se résume ici à un combat avec soi-même. C’est tout juste si vous ne faîtes pas la pub des thérapies de conversion…

    Bref, vous me mettez vraiment mal à l’aise et me conduit une fois de plus à m’interroger sur votre “bienveillance” envers la communauté gay au vu de vos nombreux articles sur la question.

  2. Benoît

    Cher Bashô,

    si tu es dispo pour traduire leur papier, on est preneur.

    🙂

  3. Joseph Gynt

    @Basho Ce serait effectivement enrichissant de découvrir ces articles! Par pour vous prouver notre bienveillance avec des guillemets, mais pour apporter de l’eau au moulin d’un sujet complexe que nous essayons de ne pas écarter malgré les critiques.
    Cela étant posé, et au risque de nous répéter, nous ne poursuivons aucune idéologie. Se faisant, nous ne nous interdisons pas de publier un témoignage honnête lorsque celui-ci nous touche.

  4. Basho

    Je l’ai déjà dit à Benoît sur twitter mais je le redis ici pour clarifier mon commentaire précédent. Les tentatives de conversion vers une sexualité hétéro a laissé des traces très profondes et nous sommes donc particulièrement méfiants envers tout ce qui ressemblerait de loin ou de près à une apologie des conversions. Donc lorsqu’on présente un tel témoignage, il faut le faire avec délicatesse si on veut pas braquer les LGBT.

    J’ai déjà lu ailleurs Mélinda Selmys et j’ai de l’estime pour elle. Mais donner ici son témoignage en premier (si elle avait passé après Eve Tushnet ou d’autres, ça aurait passé plus facilement) risque de donner l’impression que vous la donnez comme exemplaire au sens où tout LGBT devrait s’efforcer de la suivre : l’homosexualité comme un combat contre soi-même, tendre vers une sexualité hétéro tout en assumant ses désirs homosexuels etc. Je vous suggère donc de développer votre paragraphe introductif en précisant que ce témoignage est intéressant mais que Cahiers Libres ne la présente pas comme exemplaire (même si ça peut aider certains LGBT) au sens où ce serait un modèle à suivre. Et que vous ne faites certainement pas l’apologie des conversions de sexualité. Souvent, ça va mieux en le disant. 🙂

  5. Joseph Gynt

    Bien reçu. Et pour préciser le mien, de commentaire, nous avons profité de l’excellent travail de traduction d’Elke, à l’origine de cette publication. Nous sommes donc preneur des traductions des articles que vous citez, pour éventuellement les publier, avec l’accord des auteurs. Ce qui me semblerait plus constructif qu’une énième mise en garde d’introduction.

  6. Elke

    Bonjour Basho,
    Je suis un peu étonnée par votre réaction…

    Eve Tushnet et Melinda Selmys sont sur la même ligne, pour l’essentiel. Elles se connaissent et s’estiment, et font toutes les deux partie du réseau Spiritual Friendship. L’une comme l’autre sont orthodoxes (au sens du respect du Magistère) mais très critiquées par les milieux américains les plus conservateurs. Leur différence d’état de vie (Eve Tushnet est célibataire tandis que Melinda Selmys est mariée et mère de famille) est une différence circonstancielle, pas une différence idéologique. Les opposer l’une à l’autre me semble un contre-sens.

    Dire que Melinda Selmys n’a pas “une approche positive” de la question LGBT, ou qu’elle fait l’apologie des thérapies de conversion, là encore on est en plein contre-sens. Peut-être lisez-vous le texte au prisme des intentions que vous supposez à Cahiers Libres, et pas tout à fait pour lui-même… Ou alors, il faut vous rappeler que ce texte est un récit de son évolution spirituelle et intellectuelle des dix dernières années, pas un éditorial…

    Comme l’a dit Joseph, il ne faut non plus sur-interpréter le “choix” de Melinda Selmys “en premier”. Il se trouve qu’elle a eu la gentillesse d’accepter ma proposition de la traduire en français ; elle l’a fait parce que son mari comprend assez de français pour pouvoir relire et valider mes textes, ce qui la met à l’abri de toute manipulation. Le choix a donc été surtout opportuniste, ce n’est pas une volonté de la mettre sur un piédestal comme LE meilleur exemple.

  7. Manuel Atréide

    @ Bashô

    je comprends un peu ton objection. C’est vrai que choisir Melinda Selmys, c’est pas trop trop terrifiant pour aborder ce sujet, Cahiers Libres aurait pu trouver bien plus hardcore. Cela dit, si tu lis attentivement ce texte, elle n’y va tout de même pas avec le dos de la cuillère :

    – “On me faisait présenter le genre d’histoire de guérison qui fait tellement plaisir aux bonnes familles catholiques, aux pères, mères, frères et sœurs qui voudraient du fond du cœur qu’un homosexuel qui leur est cher puisse mener une vie hétérosexuelle pleine et entière, heureuse et épanouie.”

    – “Je ne suis pas juste une fille bizarre, excentrique, qui ne pense pas comme les autres, ne parle pas comme les autres, et n’est pas très douée pour les relations sociales. Je suis queer.”

    – “Je n’avais pas été changée, mais sauvée – pas sauvée de l’homosexualité, mais sauvée de la solitude, de l’isolement, de la frustration sexuelle et de l’homophobie que les autres catholiques ayant un désir homosexuel doivent affronter si souvent.”

    – “Tout à coup, je me suis mise à recevoir du courrier d’autres catholiques ayant un désir homosexuel, de personnes qui étaient victimes d’homophobie dans l’Église, ou d’incompréhension de la part de leur famille, de leur paroisse, de personnes qui se sentaient seules et rejetées par Dieu. Dans ces lettres, je voyais se refléter les craintes, les angoisses, les désespoirs noirs, l’épuisement que j’avais moi-même portés, dans le secret de mon cœur, par peur du scandale. J’ai vu la même insatisfaction vis-à-vis de notre mère l’Église, une Église que nous aimons, mais qui ne semble pas toujours nous aimer autant qu’elle le prétend.”

    les propos, à bien y regarder, disent deux choses : Melinda Selmys est et reste une homosexuelle queer qui a croisé un homme qui l’aime telle qu’elle est. Melinda Selmys explique que la voie qui consiste à vouloir “changer” un LGBT en bon petit soldat hétéro n’est pas celle qu’elle a emprunté, malgré l’envie de la voir endosser ce rôle.

    Elle est enfin plutôt critique – à sa manière sereine – vis à vis de l’église (c’est assez facile) mais aussi vis à vis des paroissiens (ce qui est bien plus risqué). Quand elle dit”une Église […] qui ne semble pas toujours nous aimer autant qu’elle le prétend”, c’est à la fois rude et vrai. J’ai autour de moi plusieurs amis à la fois pédés et cathos et leur pratique de leur foi ressemble soit à un combat contre leurs voisins paroissiens (pas évident de râler contre la distribution de tracts pro-bourge à la sortie de la messe), soit contre eux même (je communie, je communie pas, je me confesse, j’angoisse à l’idée de me confesser etc).

    Souvent le discours “on ne condamne pas les homosexuels, on condamne l’homosexualité” se résume à un “les zomos, on tolère mais faut pas faire chier sinon on va disperser façon puzzle”. Et cela, Melinda Selmys en rend compte sans violence ni crispation, mais sans fard. Bref, pour une fois, je serais un peu plus nuancé que toi. Comme quoi … 🙂

    @CahiersLibres

    C’est un bon texte, intéressant. Il mériterait sans doute d’être complété par d’autres témoignages. Je sais, difficile de les traduire (je peux filer un coup de main), on ne va pas traiter de l’homosexualité de manière obsessionnelle, toussa. Mais bon, la dernière fois que je l’ai ouverte sur ce site, c’était pour pousser un énorme coup de gueule. Aujourd’hui, le texte m’a passionné même si sur bien des points, je suis en désaccord personnel avec Melinda Selmys. Le fond est de qualité, la plume magnifique.

    @Elke

    Superbe travail de traduction. Un travail de ce niveau mérite un grand merci. 🙂

    Cordialement, M.

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