Dans le monde sans en être

Pour une propriété anti-capitaliste : le distributisme de G. K. Chesterton.

Le distributisme1Le titre de l’article est inspiré du titre français de The Outline of Sanity (Plaidoyer pour une propriété anti-capitaliste) où Chesterton développe ses idées distributistes. que Chesterton et ses amis de la Ligue Distributiste ont tenté de théoriser a souvent été qualifié d’utopique ou d’économie alternative intéressante mais qui devait rester condamnée à la théorie et à l’abstrait. De fait, Chesterton et ses amis n’étaient pas économistes et le distributisme est encore aujourd’hui une proposition mineure peu explorée dans la pratique.

Le distributisme est cette « troisième voie » qui renvoie dos à dos socialisme et capitalisme. Chesterton, lorsqu’il écrit à l’aube du vingtième siècle, comprend déjà que le socialisme (ou communisme2Les termes sont synonymes à cette époque là.) comme le capitalisme (qui commence à connaître son essor) sont voués à l’échec. En 2015, après l’échec des politiques communistes et la crise économique que connaît le système capitaliste qui s’est mondialisé, il semble urgent de repenser l’économie. Pour cela, pas besoin d’imaginer des théories nouvelles. Les textes (ignorés) sur le distributisme, ainsi que l’encyclique Rerum Novarum du Pape Léon XIII, sont un réservoir d’idées qui sont encore à découvrir et à approfondir. Le distributisme lui-même s’appuie sur l’encyclique pontificale et repose sur plusieurs principes qui fondent ce que l’on appelle aujourd’hui la « Doctrine Sociale de l’Eglise ».

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La réflexion de Chesterton et de ses amis distributistes part du constat que ni le socialisme ni le capitalisme ne sont des systèmes économiques satisfaisants. Il y a, avant tout, chez Chesterton, une critique du capitalisme généré par l’industrialisation qui a créé une nouvelle forme d’esclavage où l’homme se retrouve au service du capital, alors que cela devrait être le contraire. Chesterton précise le sens du capitalisme (qui ne se limite pas à l’usage du capital) : il s’agit d’une condition économique dans laquelle une classe de « capitalistes » (reconnaissables et relativement minoritaires) concentre tellement de capital que cela nécessite qu’une grande majorité de citoyens se mette à leur service pour un certain salaire. Il faudrait d’ailleurs, selon lui, parler de « prolétarisme » plutôt que de « capitalisme » puisque ce système produit des prolétaires.

Ainsi, selon Chesterton, le socialisme s’est développé comme une réponse aux effets néfastes du capitalisme, à cette mise en esclavage de l’homme qui a été dépossédé de son capital. Cependant, Chesterton, à l’instar de Léon XIII, nous montre qu’il ne s’agit pas d’une solution satisfaisante. En effet, dans un cas comme dans l’autre, il y a un monopole du capital : celui-ci est soit dans les mains d’un petit nombre d’industriels ou de propriétaires terriens, soit dans les mains de l’Etat.

“Il y a, semble-t-il, quelque chose de malicieux et de fantastique à dire que lorsque le capital s’est trouvé être beaucoup trop dans les mains de quelques uns, ce qui est juste, c’est de le remettre aux mains de la multitude. Le Socialiste le mettrait dans les mains d’un nombre encore plus restreint de personnes, mais ces personnes seraient des politiques, qui (comme nous le savons bien) gèrent toujours le capital dans l’intérêt de la multitude”3Chesterton, Gilbert Keith. The Outline of Sanity. Read Books : 2011 (1926), p. 11. Toutes les citations de cet article sont mes propres traductions du texte original en anglais..

Par ailleurs, Chesterton rejette l’idée (au sens d’idéal) qui fonde le socialisme : le partage. Chesterton ne nie pas que le partage est quelque chose de bon et qui peut procurer une certaine joie, mais il dit que ce ne doit pas être un idéal en soi, un absolu. Pour lui, le don (et la réception du don) est supérieur au partage. Il y a là une différence fondamentale : celle de l’existence de la propriété privée. En effet, lorsqu’un bien est partagé, il est à la fois à tous et à personne, tandis que lorsqu’un bien est donné, il change de propriétaire. Il y a quelque chose de plus dans le don, qui ajoute à la dignité de l’homme. La propriété privée est, de fait, une des conditions de la liberté4Au sujet de la libération de l’homme par la propriété privée, vous pouvez également lire l’article de K. L. Kenrick dont j’ai proposé une traduction sur mon blog, La Sagesse de Chesterton. de l’homme en ce sens qu’elle le rend responsable de ce qu’il possède. Chesterton rejoint ici la pensée que l’Église développe dans sa Doctrine Sociale :

La propriété privée et les autres formes de possession privée des biens “assurent à chacun une zone indispensable d’autonomie personnelle et familiale; il faut les regarder comme un prolongement de la liberté humaine. Enfin, en stimulant l’exercice de la responsabilité, ils constituent l’une des conditions des libertés civiles5Compendium de la Doctrine Sociale de l’Eglise (DSE), § 176.”.

Entendons-nous bien, Chesterton ne rejette pas la notion de partage, bien au contraire. Il va en quelque sorte plus loin et prône une redistribution des terres pour que tous possèdent une terre d’une surface plus ou moins équivalente. Chesterton défend la « petite propriété privée » pour tous qui permet de créer un équilibre économique sain et juste. C’est la métaphore de l’arche :

“Ce qui maintient une arche, c’est l’égalité de pression de pierres individuelles les unes sur les autres. Cette égalité est à la fois une aide mutuelle et une obstruction mutuelle. Il est aisé de montrer que dans une société saine, la pression morale des différentes propriétés privées agit exactement de la même manière”6The Outline of Sanity, p. 22..

Chesterton souhaite donc un retour à un certain ruralisme, et on pourrait effectivement lui opposer que la théorie distributiste n’est pas adaptée au monde moderne, urbanisé et industrialisé. Cependant, il ne cesse de dire, d’une part, qu’il n’est pas impossible de revenir en arrière, et que cela serait même une vertu que de reconnaître que l’humanité est allée dans une mauvaise direction et qu’il lui faut rebrousser chemin. D’autre part, il ne rejette pas en bloc l’industrie. Ce qu’il remet en cause, ce sont les grosses entreprises, les grands magasins, etc. (« big business ») dont le capital est détenu par un petit nombre et où le salarié devient esclave de ce capital. Il propose l’alternative de ce qui est petit : la petite propriété, le petit magasin, la petite entreprise, etc.
Si Chesterton défend la propriété privée individuelle comme principe de base de la société distributiste, elle n’est pas la seule forme de propriété qui doive y être développée même si elle doit être prioritaire :

“… dans mon état moderne, on trouverait des secteurs nationalisés, des machines détenues par des corporations, des guildes qui partagent leurs bénéfices communs, etc., ainsi que de nombreux propriétaires individuels, partout où cela est possible. Mais il vaut mieux commencer par ces derniers parce qu’ils sont censés donner, et c’est presque toujours le cas, le ton et la norme de la société”7Ibid, p. 129..

Mettre la propriété privée individuelle en priorité, c’est en réalité insister sur l’importance d’une économie qui se fait à petite échelle. C’est cette idée du « small is beautiful » pour reprendre le titre de l’économiste allemand Schumacher8Small Is Beautiful, 1973. Il s’agit de privilégier les petites structures pour éviter que l’homme, en tant qu’individu, ne soit pas phagocyté par le big business.

En effet, le distributisme repose sur une certaine anthropologie dont la dimension est universelle mais qui est particulièrement défendue et promue par l’Église catholique. Chesterton, avant même de se convertir au catholicisme, défend ce qu’il appelle « l’homme ordinaire » (le paysan, le prolétaire, le pauvre, etc.). C’est pour cela qu’il s’oppose farouchement au capitalisme et à l’industrialisation. Et c’est parce que le socialisme se soucie de l’homme ordinaire qu’il est d’abord conquis par les idées du socialiste anglais Blatchford dans Merrie England (1893), avant de se rendre compte qu’il n’approuve pas son idéal sociétal.

L’homme ordinaire doit pouvoir être maître de son destin, et pour cela, être responsable de ses actes. Mais comment cela serait-il possible dans un système où il est dépossédé, soit par le big business, soit par un état communiste tout puissant ? Néanmoins, si la liberté et la dignité de l’homme passent par la propriété privée, celui-ci ne doit pas oublier que ce qu’il possède est en réalité un bien qui lui a été confié et dont il lui faudra rendre compte, ce qui rejoint le principe de la « destination universelle des biens9DSE, § 178. » :

“C’est un devoir chrétien que d’utiliser notre richesse à bon escient, que de se souvenir que la propriété est une chose qui nous a été confiée par la Providence pour le bénéfice des autres comme pour le nôtre, et même … qu’il est tout à fait possible que l’on nous pose un jour une ou deux questions quant à l’abus que nous en avons fait”10Ibid, p. 109..

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« Que devons donc nous faire à présent ?11Ibid, p. 94. » demande Chesterton, qui se soucie des implications pratiques de sa théorie. Il propose plusieurs actions concrètes qui concourent toutes à favoriser la petite propriété (ou le petit magasin). Par exemple, il suggère d’instaurer un impôt sur les contrats de vente des petites propriétés afin d’éviter qu’elles ne soient rachetées par les grands propriétaires terriens, ou encore une libéralisation des droits des pauvres12Voir le contexte des « Poor Laws » en Angleterre. afin qu’ils puissent accéder à la propriété, ainsi que des subventions pour stimuler ce type d’expérimentation.

Si Chesterton se pose la question de la mise en place concrète d’une société distributiste, il ne fait que donner quelques idées sans vraiment s’engager personnellement et concrètement. Pourtant, bien qu’aucun grand parti (anglais, américain, ou encore français) ne fonde sa politique économique sur le distributisme, on peut trouver des cas d’applications très concrets. C’est ce que démontre Kevin O’Brien, dans son éditorial au Gilbert Magazine (mars/avril 2015). O’Brien nous y explique qu’Internet est un exemple de logique distributiste appliquée à la technologie de l’information. En effet, à l’aube de l’ère des médias, il n’y avait que quelques journaux, qu’une seule station de radio, qu’une seule chaîne de télévision, etc. : l’information était le monopole d’un petit nombre. Avec Internet, les moyens de production et de diffusion de l’information sont devenus accessibles à une multitude de petites entreprises et même à chaque individu connecté. Auparavant monopolisés par un cercle restreint et fermé, ces moyens ont été distribués aux individus : c’est, nous dit O’Brien, du distributisme.

Ce qu’il nous reste donc à faire pour mettre en place une société distributiste, c’est, d’abord, à notre niveau, de promouvoir les petites structures où la propriété peut être distribuée et où chacun peut jouir de son propre bien tout en créant une dynamique équilibrée de l’ensemble auquel il appartient. Il me semble qu’un projet de co-working comme celui du Simone lancé à Lyon, par les Alternatives Catholiques, contribue à la construction d’une société distributiste. Chaque co-worker est propriétaire de son travail et de son capital, tout en faisant partie d’une structure plus large, mais néanmoins relativement restreinte (20 à 30 personnes). Cette structure est associative, c’est-à-dire qu’aucun bénéfice n’est tiré des co-workers et capté par un capitaliste, mais ceux-ci collaborent au bien commun de l’ensemble. Certaines choses y sont partagées (imprimantes, sanitaires, cuisine, etc.) ; d’autres y sont données et reçues sous la forme d’échanges (échanges de savoirs, de savoir-faire). Loin d’être un kolkhoze, l’espace de co-working permet d’atteindre cet équilibre entre propriété privée (le co-worker possède le capital généré par son travail) et appartenance à une (petite) communauté animée par le partage et le don.

Si l’on peut bien sûr souhaiter que des économistes développent le distributisme au point d’influencer les politiques des partis qui peuvent, à leur tour, promouvoir et généraliser ce type de pratiques, c’est également à chacun d’entre nous d’impulser des projets distributistes à petite échelle. Car, c’est de l’homme ordinaire, et non des classes politiciennes, que doit venir le changement.

Myriam Ardoin.

Notes :   [ + ]

1. Le titre de l’article est inspiré du titre français de The Outline of Sanity (Plaidoyer pour une propriété anti-capitaliste) où Chesterton développe ses idées distributistes.
2. Les termes sont synonymes à cette époque là.
3. Chesterton, Gilbert Keith. The Outline of Sanity. Read Books : 2011 (1926), p. 11. Toutes les citations de cet article sont mes propres traductions du texte original en anglais.
4. Au sujet de la libération de l’homme par la propriété privée, vous pouvez également lire l’article de K. L. Kenrick dont j’ai proposé une traduction sur mon blog, La Sagesse de Chesterton.
5. Compendium de la Doctrine Sociale de l’Eglise (DSE), § 176.
6. The Outline of Sanity, p. 22.
7. Ibid, p. 129.
8. Small Is Beautiful, 1973
9. DSE, § 178.
10. Ibid, p. 109.
11. Ibid, p. 94.
12. Voir le contexte des « Poor Laws » en Angleterre.

4 réponses à “Pour une propriété anti-capitaliste : le distributisme de G. K. Chesterton.”

  1. Elke

    Merci beaucoup pour cet article très clair.

    Je ne suis pas sûre de vous suivre (ainsi qu’O’Brien) sur l’idée qu’Internet serait distributiste au sens de Chesterton.
    Le distributisme de Chesterton est à situer sur le même plan que le capitalisme et que le socialisme, c’est à dire qu’il s’agit de la répartition des moyens de production – ce qu’il ne faut pas confondre avec la répartition des usages.
    Internet repose sur une infrastructure lourde (centres de données, serveurs, cables) qui reste concentrée de manière effrayante, dans un système complètement capitaliste. Nous autres qui écrivont des blogs n’en sommes que des usagers, pas des sociétaires ni des propriétaires. Voire, des prisonniers, car qui peut encore se passer d’Internet ?
    Un exemple similaire qui me vient à l’esprit : l’industrie automobile. Parce qu’elle vend des voitures individuelles que chacun peut conduire où bon lui semble, l’industrie automobile – Ford, Toyota et autres géants, devrait-elle être considéré comme un modèle de distributisme chestertonien ? Je ne le crois pas… Chesterton se rangerait, à mon avis, quelque part auprès d’Ivan Illich au sujet de ces “monopoles radicaux” qui créent eux-mêmes les besoins qu’ils prétendent assouvir.

  2. Myriam

    Chère Elke,

    Je viens seulement de voir votre commentaire, donc veuillez m’excuser pour la réponse tardive…
    Pour repréciser les choses, il me semble que lorsqu’O’Brien parle de distributisme en lien avec internet, il ne parle pas des composants et de l’infrastructure, mais de l’information que chacun s’approprie, et même que presque tous peuvent produire. On le voit bien avec l’émergence de nouveaux sites ou blogs qui se donnent comme mission de “ré-informer” en proposant de nouvelles informations, ou en les présentant de façon nouvelle. Je crois que c’est en ce sens que l’on peut parler de distributisme, mais c’est un cas-limite, ou plutôt une application concrète (même si partielle) de ce principe.
    En ce qui concerne Ivan Illitch, j’ai déjà lu son nom associé à celui de Chesterton, mais j’avoue ne pas connaître du tout cet auteur… Une piste de plus à explorer ! 🙂
    Merci en tout cas pour votre message !
    Myriam

  3. MipsTux

    Bonjour
    merci beaucoup pour votre article que je découvre. Pour répondre au premier commentaire, Internet est certes construit sur des infrastructre lourde. Mais il ne faut pas oublier la révolution juridique sous jacente : les auteurs du protocole lui même (TCP/IP et sans laquelle ses infrastructures ne seraient rien ou n’existeraient pas,a été mis dès le départ par ses auteurs dans le domaine public. Si tel n’avait pas été le cas, je pense qu’aujourd’hui internet n’existerait pas, ou bien nous communiquerions avec des outils incompatibles entre eux necessitant des passerelles qui seraient fatalement fort chère.

    Dans le même moment de la naissance d’intenet, vous avez les logiciels libres. Ils “naissent” à la même époque, dans les mêmes universités, dans les mêmes endroits. Internet et logiciels libres sont deux versants de la même montagne. Eux aussi emporte une révolution juridique totalement oubliée par nos dirigeants et nos hommes politiques. Par la voie du contrat, au lieu “d’interdire” les auteurs de logiciels libres vont “autoriser” (notamment de modifier, d’étudier, de recopier, de redistribuer, pour n’importe quel usage). Le code de ces logiciels est “public” également. Internet n’existerait pas sans les logiciels libres et inversement : en effet la majorité des serveurs qui vous permettent de vous connecter, de faire des recherches, votre “box”, tournent grâce aux logiciels libres.

    A ce stade : ce n’est pas qu’une question de prix. Dans le même genre et en Europe, ayons une pensée pour Matti Makonnen qui libéra dès sa conception le protocole SMS !!!!

    https://en.wikipedia.org/wiki/Matti_Makkonen

    Le logiciel libre va dans le sens du partage et du “transfert” des connaissances et n’interdit en rien d’en faire du business. !
    Et point n’est besoin de “grosse machines” pour le faire fonctionner : il est même possible de construire son propre supercalculateur à l’aide de Raspberry à 30 € environ l’unité pour faire du calcul distribué 😉 Avec du gnu/linux inside 🙂
    http://www.southampton.ac.uk/~sjc/raspberrypi/

    Comme quoi !!!!!

    Bonne journée

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