Dans le monde sans en être

Père Jacques de Jésus (1900-1945) : un résistant spirituel

Nous célébrons ces jours-ci le 70° anniversaire de la mort d’un grand homme, un éducateur devenu prêtre puis carme déchaux. Pendant l’occupation, le Père Jacques s’engage dans la résistance et cache trois enfants juifs au petit collège d’Avon (épisode raconté dans « Au revoir les enfants » de L. Malle) ; il sera déporté et exercera un apostolat étonnant dans les camps nazis avant de mourir d’épuisement le 2 juin 1945. Son procès de béatification est en cours et il a été reconnu « juste parmi les nations. »

Le Père Jacques a fasciné des générations d’élèves d’Avon et marqué pour toujours ses compagnons de déportation qui ont survécu. Sa vie radicale continue de nourrir et interpeller notre temps : que faisons-nous de notre liberté ? que voulons-nous être ? à quoi formons-nous notre jeunesse ? comment devenir saint ? Un de ses professeurs disait du jeune Lucien : « Il était bien, par nature, un révolutionnaire, mais il comprit à seize ans qu’il devait opérer d’abord en lui-même, cette révolution, pour s’amender, se convertir, devenir un saint et faire par là un monde meilleur. » Voyons de plus près comment il a opéré avec la grâce cette révolution intérieure

Vocation au Carmel : “Un religieux, c’est un blessé d’amour !”

Lucien Bunel est né le 29 janvier 1900 à Barentin, près de Rouen, dans une famille très pauvre. Sa mère est fille de berger et son père est ouvrier. Il est le quatrième d’une famille de six garçons et d’une fille. L’appel à consacrer sa vie à Dieu le visite très jeune et il l’exprime à ses parents à l’âge de 12 ans : il veut entrer au petit séminaire de Rouen. C’est là que les premières difficultés l’attendent : le jeune Lucien y manifeste une grande intelligence et une belle vivacité mais aussi une volonté raide et de profondes marques d’orgueil. Cette anecdote à propos d’un compliment traditionnel que des élèves refusaient de donner à un professeur le souligne : « Bunel, vous ferez un compliment » demande le Supérieur. « Non, monsieur le Supérieur, les élèves ne le veulent pas » répond Lucien. « Bunel, je vous ordonne de faire un compliment » insiste le Supérieur et l’élève de répondre : « Bien, Monsieur le Supérieur, je le ferai ». Lucien rédige et apporte le discours qui commence par : « Monsieur le Supérieur m’ayant formellement ordonné de faire un compliment… ». Ce dernier réagit aussitôt : « Bunel, vous avez une tête dure comme le mur… ». Et Lucien de répliquer : « Le mur a sa grandeur… ». Il poursuit son séminaire en découvrant un attrait pour la vie cistercienne trappiste mais entre au grand séminaire en 1919. L’année suivante, pendant deux ans, il fait son service militaire au fort de Montlignon et impressionne déjà ses camarades, pourtant peu enclins à estimer les hommes en soutane. Puis il reprend le chemin du séminaire et se prépare à l’ordination sacerdotale qui aura lieu le 11 juillet 1925 dans la cathédrale de Rouen.

Père Jacques à son bureau.

Père Jacques à son bureau.

L’abbé Lucien Bunel exerce son ministère dans l’Institution Saint-Joseph du Havre où il était déjà surveillant. Il y révèle ses talents d’éducateur auprès des élèves. Ses sermons dans les églises du Havre sont fort appréciés, même si l’abbé a parfois un goût pour la provocation, surtout quand le fils d’ouvrier prêche devant les familles catholiques aisées ; mais la profondeur de sa parole touche. C’est donc un début de ministère fort prometteur pour le jeune abbé. Et pourtant, son cœur reste tiraillé par un désir intérieur plus fort. L’abbé Bunel connaissait déjà la vie de Thérèse de l’Enfant-Jésus (canonisée en 1925) mais c’est grâce à l’amitié des Carmélites du Havre qu’il découvre l’existence des Carmes Déchaux. Une retraite au Couvent d’Avon et la lecture de saint Jean de la Croix le convainquent de sa vocation au Carmel. Cependant il doit attendre trois ans l’autorisation de son évêque pour franchir le pas, d’autant que son entourage considère ce choix comme une désertion … Après de douloureux arrachements, Lucien entre enfin au Couvent des Carmes de Lille : il y reçoit l’habit le 14 septembre 1931 sous le nom de Jacques de Jésus. Il est certain que là est son chemin et il écrira plus tard par expérience : « Qu’est-ce donc qu’un religieux ? Un religieux, c’est un blessé d’amour, oui, de cet amour profond, inguérissable, insatiable qu’est l’amour de Dieu. » Le 15 septembre 1932, il fait sa profession temporaire et moins de deux ans après, c’est l’étonnement : il est nommé directeur d’une nouvelle école secondaire placée sous le patronage de la Petite Thérèse au Couvent d’Avon. C’est là qu’il fera sa profession solennelle le 15 septembre 1935.

Si j’étais fusillé, je lèguerais ainsi à mes élèves un exemple qui vaudrait pour eux plus que tous les enseignements que je pourrais leur donner.”

Au revoir les enfants, Louis Malle, 1987.

Au revoir les enfants, Louis Malle, 1987.

Ainsi la Providence lui redonne autrement ce à quoi il avait renoncé si durement : l’éducation des enfants. Commence une nouvelle phase de sa vie avec l’ouverture du Petit Collège le 2 octobre 1934 : il s’y investit à plein, cherchant à concilier au mieux sa vie de prière avec sa nouvelle responsabilité, dans une « contemplation engagée ». Son ambition : tout simplement « former des saints ! ». Il met en œuvre des méthodes pédagogiques avant-gardistes et développe des qualités d’empathie et de patience. Mais avec le début de la Guerre en 1939, le Petit Collège est réquisitionné comme hôpital. Le Père Jacques, lui, est mobilisé comme maréchal des logis chef et est fait prisonnier durant la « drôle de guerre » avant d’être relâché en novembre 1940. Le Petit Collège rouvre en janvier 1941 et le Père Jacques, marqué par la débâcle française, muscle son discours éducatif : « Vous mes Grands, vous avez devant vous un avenir splendide, parce que c’est un avenir dur, difficile, exigeant. Vous n’aurez plus la vie facile et c’est tant mieux ! Chacun de vous est une petite portion de la France. En vous cultivant intellectuellement, en vous sanctifiant, en formant en vous une volonté solide, c’est un peu de la France que vous améliorez, que vous sanctifiez. » Le Père Jacques continue un ministère intense et prêche dans de nombreux lieux. Il commence sa résistance spirituelle face à l’idéologie nazie et entre dans la Résistance, sympathisant ainsi avec des communistes et des anticléricaux. Indigné par l’injustice nazie vis-à-vis des Juifs, il accueille au cours de l’année scolaire 1942-1943 trois enfants juifs sous une fausse identité. Le Père Jacques prend des risques mais il les assume comme il le confie au chef du comité de la libération de Fontainebleau : « Si j’étais fusillé, je lèguerais ainsi à mes élèves un exemple qui vaudrait pour eux plus que tous les enseignements que je pourrais leur donner. »

“Au revoir les enfants, continuez sans moi !”

Le 15 janvier 1944, Korf et la Gestapo entrent dans le Petit Collège pour arrêter le Père Jacques et les trois enfants cachés. Journée funeste dont nous gardons avec émotion les dernières paroles du Père à ses élèves : « Au revoir les enfants, continuez sans moi ! » Les 3 enfants sont envoyés directement à Auschwitz tandis que le Père Jacques part pour la prison de Fontainebleau puis pour les camps de Compiègne, Sarrebrück, Mauthausen et Gusen près de Linz en Autriche. C’est dans l’enfer des camps que la sainteté du Père Jacques éclate alors, comme l’atteste J. Cayrol : « nous n’avons jamais cessé de tenir haut l’esprit, de lutter contre cette dépréciation spirituelle qui courait le camp ; nous n’avons pas été contaminés par le vent de terreur, de brutalité, d’ordure qui soufflait dans nos vies quotidiennes car le Père Jacques était là, près de nous, aidant ceux qui n’en pouvaient plus, relevant ceux qui tombaient, donnant même son pain à ceux qui avaient faim, c’est-à-dire, sa chair et son sang. » Le 5 mai 1945, le camp de Mathausen est libéré par les Américains et le Père Jacques est à bout de forces. Refusant de bénéficier d’un rapatriement privilégié, il est transféré à l’hôpital de Linz et sa santé se détériore rapidement. Il exprime ces quelques mots « pour les derniers instants, qu’on me laisse seul » avant de s’éteindre le 2 juin 1945. Son corps retourne à Avon le 26 juin lors d’une célébration solennelle et y demeure depuis dans le cimetière des frères.

Tombe du père Jacques, cimetière des frères, Avon.

Tombe du père Jacques, cimetière des frères, Avon.

Le Père Jacques a reçu en 1985 la médaille des justes de la part d’Israël. Son procès de béatification a été ouvert en 1995 et la phase diocésaine s’est achevée en 2005.

Telle est la trajectoire de cet homme qui s’est totalement donné au Christ et aux hommes ! Il a su tenir ensemble la radicalité de l’évangile avec une très grande largeur de vue, dialoguant avec les communistes pour sauver l’homme de toute dépravation. Son sens du courage et de la liberté peut nous inspirer pour faire de nous les apôtres que notre époque attend. Il est urgent de préserver la dignité humaine et de rappeler à notre monde qu’il est aimé de Dieu. Le regard perçant du Père Jacques le manifeste lumineusement…

Jean-Alexandre de l’Agneau, ocd (Paris)

En savoir plus : jacquesdejesus.com

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS