Dans le monde sans en être

Jurassic World vs Laudato Si

Jurassic World

Le parc est ouvert. Plus de vingt ans après l’incident du Jurassic Park, le parc à thème exposant des dinosaures reconstitués par génie génétique est enfin ouvert au public. Plus de 20 000 visiteurs par jour se pressent dans une magnifique version paléontologique de Disneyland. Mais la dernière attraction du Parc, un dinosaure hybride inventé de toute pièce par l’Homme, se révèle incontrôlable : l’indominus rex, c’est son nom, se transforme en machine à tuer.

Ainsi commence Jurassic World, la suite de la trilogie Jurassic Park de Steven Spielberg. Un excellent film à suspense qui peut aussi nourrir une petite réflexion sur la technique. Et en s’aidant de l’encyclique Laudato Si, c’est encore mieux !

Dans la série des quatre films Jurassic Park, la question centrale est l’usage et la limite du génie génétique. En récupérant du sang de dinosaure présent dans des moustiques préhistoriques enfermés dans de l’ambre, les généticiens de la firme InGen ont réussi à reconstituer des embryons de différentes espèces de dinosaures. Leur ADN est abimé, et il est réparé à l’aide d’ADN de batraciens. Cette renaissance est incontestablement une prouesse technologique et le résultat est extraordinaire : des dinosaures foulent à nouveau la Terre. L’émerveillement est au rendez-vous et les quatre films ne manquent pas de scènes où les personnages contemplent ces gigantesques et magnifiques animaux. Jurassic Park envoie du rêve, on comprend qu’un tel parc à thème ait un succès garanti.

Mais ressusciter les dinosaures n’est pas sans risques et la faiblesse des hommes n’arrange rien. Jurassic World présente très bien les différentes problématiques présentes dans la tétralogie. Et ces problématiques sont d’ordre d’éthique écologique : le risque posé par une technique trop puissante, le risque de prolifération des animaux nouveaux, et la pression économique poussant les hommes à repousser les limites. Ce sont exactement les questions que soulèvement l’apparition des organismes génétiquement modifiés (OGM) dans l’agriculture, or il n’est pas aisé de répondre à cette question. Un discernement s’impose.

L’encyclique Laudato Si nous donne des points de repères sur ce sujet :

«131- Je veux recueillir ici la position équilibrée de saint Jean-Paul II, mettant en évidence les bienfaits des progrès scientifiques et technologiques, qui « manifestent la noblesse de la vocation de l’homme à participer de manière responsable à l’action créatrice de Dieu dans le monde ». Mais en même temps il rappelait qu’« aucune intervention dans un domaine de l’écosystème ne peut se dispenser de prendre en considération ses conséquences dans d’autres domaines ».[109] Il soulignait que l’Église valorise l’apport de « l’étude et des applications de la biologie moléculaire, complétée par d’autres disciplines, comme la génétique et son application technologique dans l’agriculture et dans l’industrie »[110], même s’il affirme aussi que cela ne doit pas donner lieu à une « manipulation génétique menée sans discernement »[111] qui ignore les effets négatifs de ces interventions. Il n’est pas possible de freiner la créativité humaine. Si on ne peut interdire à un artiste de déployer sa capacité créatrice, on ne peut pas non plus inhiber ceux qui ont des dons spéciaux pour le développement scientifique et technologique, dont les capacités ont été données par Dieu pour le service des autres. En même temps, on ne peut pas cesser de préciser toujours davantage les objectifs, les effets, le contexte et les limites éthiques de cette activité humaine qui est une forme de pouvoir comportant de hauts risques. »

« 132. C’est dans ce cadre que devrait se situer toute réflexion autour de l’intervention humaine sur les végétaux et les animaux qui implique aujourd’hui des mutations génétiques générées par la biotechnologie, dans le but d’exploiter les possibilités présentes dans la réalité matérielle. Le respect de la foi envers la raison demande de prêter attention à ce que la science biologique elle-même, développée de manière indépendante par rapport aux intérêts économiques, peut enseigner sur les structures biologiques ainsi que sur leurs possibilités et leurs mutations. Quoiqu’il en soit, l’intervention légitime est celle qui agit sur la nature « pour l’aider à s’épanouir dans sa ligne, celle de la création, celle voulue par Dieu ».[112]

Nous voyons ici que la question est complexe. L’OGM n’est pas interdit en lui-même, mais tout dépend de ses conséquences et de sa finalité.

Dans Jurassic World, nous voyons très bien que la finalité du Parc est commerciale. Malgré l’idéal du milliardaire Masrani, dirigeant d’InGen, qui imagine que ce zoo enseignera à l’Homme l’humilité, les actionnaires du Parc veulent des bénéfices. Pour ce faire, ils créent toujours plus de nouveaux spectacles, ils désirent toujours plus d’effet « Waouh » en repoussant sans cesse les limites de la science avec des espèces toujours plus impressionnantes. Leur dernière idée est de créer une espèce nouvelle de dinosaure, quelque chose qui n’a jamais existé. Cette créature est censée être « plus grande », « plus forte », « plus intelligente » et « plus terrifiante » pour attirer les touristes. A l’aide d’hybridations entre un T-Rex et des espèces gardées secrètes, ils ont conçu l’indominus rex, annoncé avec fanfare par son sponsor : Verizon Wireless, le leader de la téléphonie mobile… Sauf que ce super dinosaure carnassier a été créé sans discernement. Le seul but était l’effet « Waouh » avec le pire monstre pouvant exister… L’évasion de cette créature est un carnage : il est impossible de la maitriser.

Mais cet exemple illustre parfaitement les propos de François dans Laudato Si : Jurassic World est l’exemple parfait, la recherche biologique est soumise au seul commerce, il n’y a aucune réflexion sur les conséquences de ces expériences et cette intervention sur le vivant n’agit pas dans la ligne de la création pour épanouir la nature : bien au contraire, les hommes fabriquent ici un monstre de foire n’ayant jamais existé.

La création de l’indominus rex est donc illégitime d’un point de vue moral. Mais la renaissance des dinosaures ayant déjà existé est-elle aussi immorale ? Les dinosaures faisant partie de la création, reconstituer une espèce après son extinction, est-ce acceptable ? Il est très difficile de répondre. Ce qui est certain est qu’une telle opération doit se faire avec une grande prudence, en prenant en compte tous les risques. Or, la taille des dinosaures et notamment la puissance des carnassiers, représente un réel danger : comment un zoo, aussi sophistiqué soit-il, pourrait confiner efficacement un T-Rex, le plus grand prédateur de toute l’histoire de la création ? Et comment l’homme peut-il lutter contre lui quand il sort de son enclos ? La mise en scène de Steven Spielberg nous présente très bien les limites des hommes devant ce géant…

Ensuite, il existe toujours un risque de prolifération de ces espèces sur Terre, et ce malgré les précautions prises. Par exemple, les ptérosaures et le mosasaure de Jurassic World peuvent très bien gagner le continent par les airs pour les uns et par la mer pour l’autre… Ce qui une est question semblable à celle du risque de prolifération d’espèces végétales transgéniques élevées en plein champs.

Jurassic World reste, pour l’instant, un film de science-fiction. En revanche, les OGM existent bel et bien, et la création d’espèces nouvelles par la biologie de synthèse sera très bientôt une réalité. L’industrie biotechnologique est très active pour utiliser ces techniques dans l’agroalimentaire. L’humanité est confrontée à une considérable augmentation du progrès technique dans tous les domaines. Il est grand temps que vienne un sursaut éthique, non par pour revenir en arrière, mais pour avancer en conscience, avec discernement.

Comme le dit François dans Laudato Si : « Le fait est que « l’homme moderne n’a pas reçu l’éducation nécessaire pour faire un bon usage de son pouvoir »,[84] parce que l’immense progrès technologique n’a pas été accompagné d’un développement de l’être humain en responsabilité, en valeurs, en conscience. Chaque époque tend à développer peu d’auto-conscience de ses propres limites. C’est pourquoi, il est possible qu’aujourd’hui l’humanité ne se rende pas compte de la gravité des défis qui se présentent, et « que la possibilité devienne sans cesse plus grande pour l’homme de mal utiliser sa puissance » quand « existent non pas des normes de liberté, mais de prétendues nécessités : l’utilité et la sécurité ».[85] L’être humain n’est pas pleinement autonome. Sa liberté est affectée quand elle se livre aux forces aveugles de l’inconscient, des nécessités immédiates, de l’égoïsme, de la violence. En ce sens, l’homme est nu, exposé à son propre pouvoir toujours grandissant, sans avoir les éléments pour le contrôler. Il peut disposer de mécanismes superficiels, mais nous pouvons affirmer qu’il lui manque aujourd’hui une éthique solide, une culture et une spiritualité qui le limitent réellement et le contiennent dans une abnégation lucide. »

Donner une éthique à l’homme moderne, c’est tout l’enjeu de l’écologie intégrale.

Charles Vaugirard

2 réponses à “Jurassic World vs Laudato Si”

  1. Phylloscopus

    Juste une petite remarque pour prolonger cette passionnante réflexion:
    “Les dinosaures faisant partie de la création, reconstituer une espèce après son extinction, est-ce acceptable ?”
    Je pense que la question ne se pose pas en ces termes. Ce n’est pas l’extinction de l’espèce en elle-même qui fait sens. Si on parlait du Grand Pingouin ou du Dodo, ou de toute autre espèce exterminée de main d’homme à une époque historique, sa reconstitution ne poserait pas de problème éthique, si l’on pouvait disposer de l’ADN intégral d’un représentant de l’espèce. Ce ne serait pas très différent d’une réintroduction. En effet, ce serait véritablement l’espèce, et surtout, ses milieux de vie existent encore. Sa place est toujours là dans l’écosystème.
    S’il s’agit d’un bricolage destiné à recréer une espèce ayant une grande ressemblance avec l’espèce disparue, mais à partir de différentes pièces de puzzle – un OGM, une nouvelle espèce – on est déjà dans un cas différent, on est dans la tromperie pure: on ne reconstitue pas l’espèce, on fabrique une espèce jumelle, mais génétiquement différente. Premier point.
    Ensuite, les dinosaures ont disparu depuis 65 millions d’années. Leurs proies, leurs prédateurs, leur milieu n’existent plus. Et ce n’est pas de main d’homme. Dans ces conditions, les faire revivre ne peut rien être de plus qu’un tour de bateleur de foire. Les dinosaures appartiennent au passé de la Création; même de très petites espèces, lâchées dans la nature actuelle, y provoqueraient de graves déséquilibres comme n’importe quelle espèce invasive. De ce point de vue, l’écologie et l’éthique se rejoignent pour conclure à une “reconstitution” vide de sens, et dangereuse.

  2. Charles Vaugirard

    Ce que tu dis est très juste, je souscris à 100%. Merci !

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