Dans le monde sans en être

Eglise 2.0 : “Les défis de l’évangélisation sont les mêmes qu’hors ligne”

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Dans le cadre d’un master en Sciences sociales des religions à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, le père Renaud Laby, prêtre du diocèse du Mans, ordonné en 1999, vient de réaliser un mémoire intitulé « Une sociologie des sites web paroissiaux et diocésains ». Il en présente les grandes lignes aux Cahiers libres.

Cahiers libres : comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à l’univers du web dans l’Eglise catholique ?

Renaud_LabyPère Renaud Laby : A la fin de ma première mission de curé en 2012, la toile m’était devenue indispensable pour administrer et animer les quatre paroisses et les 17 communes dont j’avais la charge : établissement du planning annuel, relations entre les Equipes d’Animation Pastorale des communautés, communication, comptabilité, etc. Je mesurais alors que dans la première décennie du XXIe siècle, les NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication) avaient bouleversé le travail pastoral. Dans ces mêmes années, pour les besoins de la formation des laïcs en mission ecclésiale de mon diocèse, j’ai été amené à réfléchir sur les processus de transmission de la culture (j’entends par là ce qu’une génération veut léguer à celle qui la suit), à la lumière de la médiologie. Cette discipline nouvelle, dont l’initiateur est le philosophe Régis Debray, étudie les conditionnements techniques de la culture. Lorsque l’évêque du Mans m’a demandé de reprendre des études, mon expérience et ma réflexion m’ont encouragé à m’orienter vers la sociologie des religions pour étudier l’impact du web sur l’annonce de la foi catholique. Pour un premier travail, il convenait de s’intéresser d’abord à la communication institutionnelle.

“Les mots de la foi, comme « Jésus » et « Résurrection » sont quasiment absents. C’est étonnant pour des sites qui entendent évangéliser…”

 

Les paroisses et diocèses vous semblent-ils maîtriser les outils numériques ?

Oui, relativement. En moyenne, depuis le début des années 2000, paroisses et diocèses ont professionnalisé la création et/ou la refonte de leur site internet, confiant de plus en plus celles-ci à des entreprises spécialisées dans la communication sur web. Toutefois, d’une manière générale, le langage multimédia et l’interactivité sont plus développés sur les sites diocésains que sur les sites paroissiaux, à la traîne dans ces domaines. Les sites les plus visités sont ceux qui ont su créer une relation avec les internautes grâce aux ressources du web 2.0. Néanmoins, tous ces sites sont loin d’être optimisés techniquement. Les responsables éditoriaux et les webmasters sont conscients de cette réalité qui bute, d’une part, sur un manque de moyens financiers et, d’autre part, sur un manque en ressources humaines compétentes en communication sur la toile.

Quel objectif poursuivent-ils : animation de communauté ou évangélisation ?

Il y a un écart très net entre ce que les responsables éditoriaux des sites annoncent comme ambition pour leur site et ce que celui-ci propose et réalise. Plus de 68% d’entre eux considèrent leur site comme un site d’évangélisation. Pourtant, les sites paroissiaux et diocésains se présentent structurellement et sur le fond comme des vitrines officielles des paroisses et des diocèses. Le menu type décline en ligne l’annuaire diocésain ou le guide paroissial. Certains sites ajoutent à ce menu de base des informations relatives à l’actualité des communautés et d’autres encore proposent des articles de spiritualité ou des liens dirigeant vers des sites spécialisés dans ces domaines. Toutes ces informations sont diffusées de manière standardisée selon les normes et dans le langage de l’institution pour un public proche de l’institution et qui en maîtrise les codes d’expression. En outre, les mots de la foi, comme « Jésus » et « Résurrection » sont quasiment absents de ces sites. C’est étonnant pour des sites qui entendent évangéliser…

“Les personnes non-croyantes ou en recherche ne visitent pas ces sites, sinon de manière très accidentelle.”

 

Qui sont les internautes touchés ?

Le public de ces sites est très féminin : 38% d’hommes contre 62% de femmes. Le profil moyen de ces dernières est celui d’une femme de la classe moyenne, âgée d’une cinquantaine d’années, catholique pratiquante et bénévole dans l’Eglise. Attachée à son identité catholique, elle ne verse toutefois pas dans la militance identitaire. Les personnes non-croyantes ou en recherche ne visitent pas ces sites, sinon de manière très accidentelle.

D’autre part, deux profils types d’internautes se dégagent : l’urbain, qui fréquente les sites sans régularité, pour s’informer sur la vie de la communauté chrétienne, avec une relation au site assez opportuniste, et le rural, plus isolé, relié au site par un lien dans ses favoris et/ou par la newsletter, qui consulte au moins une fois par semaine pour s’informer sur l’actualité paroissiale ou diocésaine et qui manifeste aussi un fort attachement à la figure de l’évêque et à la parole du magistère. Ces sites sont donc de bons reflets de la vie de l’Eglise en France. Celle-ci en effet repose fortement sur l’engagement de femmes de la classe moyenne, ancrées dans une foi assumée, mais elle est aussi marquée par l’écart entre catholiques urbains et catholiques ruraux, ces derniers ressentant plus durement leur caractère minoritaire et leur isolement. Pour ceux-ci, plus que pour les urbains, le site paroissial ou diocésain est un moyen de se sentir rattachés à l’Eglise et de s’inscrire dans une lignée croyante.

“Pour les catholiques ruraux, le site paroissial ou diocésain est un moyen de se sentir rattachés à l’Eglise.”

 

« Les défis de l’évangélisation en ligne pourraient bien être les mêmes qu’hors ligne », indiquez-vous dans votre mémoire. Qu’entendez-vous par là ?

Mon étude montre que le web reproduit en fait les marqueurs du groupe social des catholiques, comme je l’ai exprimé plus haut. Il semble que cette réalité ne soit d’ailleurs pas propre aux catholiques. Il y a également sur la toile un entre soi luthéro-réformé, un entre soi évangélique et un entre soi des bikers…  Aussi, Internet n’apparaît pas comme un monde à part, mais comme un prolongement du réel et donc, en ligne, les défis de l’évangélisation sont les mêmes qu’hors ligne : il s’agit de sortir de l’entre soi pour porter l’évangile hors des cercles qui en vivent déjà. Même si, de fait, la toile rend théoriquement la mission ad extra plus commode, cela ne va pas de soi et il ne suffit pas d’exister sur le web pour toucher les personnes qui ne connaissent pas encore Jésus-Christ.

Quels exemples marquants d’évangélisation en ligne retenez-vous ?

Il faut saluer l’excellent travail de quelques diocèses de France qui, sous la houlette de la Conférence des évêques (CEF), ont réalisé le très beau site Rencontrer Jésus qui semble avoir trouvé une place de choix sur les moteurs de recherche. Il s’agit de répondre aux questions que peuvent se poser des internautes sur Jésus et les entrées sont multiples. D’autres sites d’évangélisation sur le même principe sont en préparation sur les temps de l’Avent et du Carême. Le site chrétiensaujoud’hui.com tente une intéressante approche de l’annonce de l’Evangile par la culture ambiante pour capter des internautes peu reliés à l’Eglise. Sans doute faudrait-il aussi s’inspirer des méthodes mises en œuvres par certains sites évangéliques comme connaîtredieu.com qui essaie de faire vivre à l’internaute une expérience spirituelle en ligne.

“Il ne suffit pas d’exister sur le web pour toucher les personnes qui ne connaissent pas encore Jésus-Christ”

 

Vous évoquez une tendance à la coordination des sites catholiques, via notamment la Conférence des évêques de France. La diversité des initiatives nuit-elle à l’efficacité de l’Annonce ?

Non, bien au contraire, mais l’intuition de la CEF d’envisager une synergie des initiatives (et même de celles qui ne relèvent pas directement de son autorité) pourrait bien contribuer à rendre l’Eglise catholique plus visible et donc plus accessible sur la toile.

Vous n’avez pas abordé le sujet des blogs catholiques indépendants de la hiérarchie de l’Eglise. Quelle vision en avez-vous ?

Ma vision est très partielle. Je mesure seulement qu’ils sont assez nombreux et je mesure aussi que quelques-uns, comme padreblog.fr, ont une présence en ligne bien plus forte que les sites institutionnels. Certains font également office de tribunes nouvelles pour divers courants internes au catholicisme. Du coup, je m’interroge sur leur influence, sur la place et le rôle qu’ils tiennent dans l’Eglise, sur le public qu’ils touchent effectivement. Il n’est pas sûr qu’ils échappent aux phénomènes d’homogénéisation que j’ai précédemment soulevés. Il y a là matière pour se lancer dans un travail de thèse…

Propos recueillis par Joseph Gynt

2 réponses à “Eglise 2.0 : “Les défis de l’évangélisation sont les mêmes qu’hors ligne””

  1. Chantal Megglé

    Je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette analyse…
    1) je travaille bénévolement pour le site Web du diocèse de Versailles. Je peux donc vous dire que nous employons beaucoup de mot comme “Résurrection” par exemple. Voir cathlique78.fr
    2) par le biais du Web et du très actif Google, nous touchons toutes sortes de personnes par le biais de “mots clefs” d’où l’importance d’ailleurs des mots que nous utilisons…
    N’hésitez pas à me contacter pour plus de renseignements. Je pense que la réalité dépend bien-sûr des diocèses mais est loin de la théorie, aussi intéressante soit-elle…
    chantalmeggle@hotmail.com

  2. Jean

    Je partage tout à fait l’avis du Père Laby. Les sites institutionnels catholiques sont faits par des cathos pour des cathos. L’évangélisation par le Web n’est pas à l’ordre du jour de ces sites. Ils parlent en jargonnant, la présentation des informations qui répondraient aux questions des personnes en recherche n’est pas mise en avant.

    J’ai regardé le site du diocèse de Versailles, sur la page d’accueil, il n’est pas question de “Jésus” ou de “Résurrection”… Par contre, il est question de Vincent Lambert, de l’abbé Grosjean, et des obsèques de prêtres. Personne n’est au dessus du lot ni à Versailles, ni dans les autres diocèses de France.
    Par contre effectivement, dans l’état d’esprit nous avons en tant que catholiques à reconnaître que nous avons à apprendre de la démarche de nos frères évangéliques. Ils sont sur le Web depuis bien longtemps et répondent eux aux questions des gens.
    Alors au travail !

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