Dans le monde sans en être

Coexister : rencontres et retrouvailles

Du 5 au 7 juin derniers se sont déroulées les deuxièmes Assises de Coexister, réunissant une centaine de jeunes de toutes confessions qui réfléchissaient aux orientations à donner au mouvement interreligieux. @DelphineLaNuit revient sur ce temps fort de l’association et sur son engagement en tant que catholique, fait de rencontres intenses et de retrouvailles avec l’intime de sa foi.

Le rendez-vous était donné depuis plusieurs mois dans le cadre idyllique de l’Abbaye de Saint-Jacut-de-la-Mer, près de Saint-Malo. La centaine de participants à ces Assises le savaient : cela n’allait pas être un week-end de vacances, mais deux jours intenses de travail, de débats et de votes ponctués de moments de partages, de retrouvailles et de fête.

Pendant plusieurs semaines, les coexistants issus de la trentaine de groupes locaux en France et en Belgique s’étaient répartis en cinq commissions thématiques pour faire le bilan des trois années passées et dessiner de nouvelles orientations pour le mouvement. Les invités extérieurs, représentant l’Observatoire de la laïcité ou encore le Conseil de l’Europe, ont tous souligné la rigueur et le professionnalisme des groupes de travail. Cela ne m’a pas étonnée. Ce sérieux, cette solidité fonctionnelle de Coexister m’avait vraiment impressionnée lors de l’Assemblée générale, en octobre 2014, et c’est en partie ce qui m’avait convaincue de rejoindre le mouvement. Suivant depuis plusieurs années Coexister, j’adhérais pleinement au message et à la vision de l’association, qui avance droit dans ses bottes, ne se laissant tenter ni par le relativisme ni par le syncrétisme ; mais le professionnalisme qui en émanait en plus nous garantissait, à nous les nouveaux, que nous pouvions nous engager, très personnellement, sans risque de voir nos efforts déçus. Quelle chance, quand on adhère à une cause, de voir qu’elle est partagée par un grand nombre de jeunes, et que sa défense repose sur des bases solides ! Quelques années auparavant, j’avais connu la déception de celui ou celle qui veut « faire quelque chose », est tout ému de recevoir un kit avec t-shirts, badges et flyers, et s’aperçoit rapidement qu’il n’y a que ça, une grande et belle enveloppe vide de toute substance, de toute action, de tout esprit incarné.

Heureusement, ce que j’ai trouvé à Coexister était radicalement différent. Sans la sincérité des liens, la fraternité non feinte entre tous, la bienveillance qui transparaît dans les discussions les plus profondes que nous pouvons avoir, Coexister n’aurait pas survécu à la violence du mois de janvier, aux attentats perpétrés, aux morts d’innocents, à cause de leur religion pour certains. Il n’est pas nécessaire de revenir sur la douleur de ces premiers jours de l’année. Mais une anecdote, une image me reviennent. Le vendredi suivant l’attentat de Charlie Hebdo, à l’heure de la prière de Dhur, la présidente de mon groupe local et moi étions allées rendre visite aux responsables de la salle de prière musulmane dont nous avions fait la connaissance, quelques mois plus tôt. L’ambiance n’était pas particulièrement tendue, malgré la présence policière et celle des médias locaux. Nous étions là, toutes les deux, voulant juste faire acte d’une présence fraternelle. Et puis, pendant la prière, tandis que nous étions assises dehors, nous avons suivi la prise d’otages à l’Hypercasher sur Twitter. C’était un moment glaçant. Nous suivions les informations, les démentis, les « je connais quelqu’un qui y est » et nous étions malades. A la fin, je suis allée le dire au président du centre culturel. Je lui ai dit, simplement, que j’avais peur. Lui aussi. Nous avons pris un café, tous les trois, en silence. Nous ressentions la même chose.
Dans des circonstances bien moins dramatiques, c’est aussi ce qu’on expérimente et qui fait la force de Coexister. Nous ne partageons pas les mêmes croyances, la même foi, les mêmes convictions, les mêmes rites et il n’est pas question d’aseptiser tout ça pour trouver une forme de « consensus ». Mais dans les moments de douleur face aux conflits aux prétextes religieux, et plus encore dans les actions simples que nous mettons en place pour essayer, localement, d’apporter un peu de « mieux », nous partageons une fraternité qui n’attend pas de nous que nous soyons d’accord.

Cette dimension fraternelle, lorsqu’elle dépasse le cadre théorique pour s’incarner dans ces visages qui m’accompagnent depuis quelques mois, est essentielle pour moi, car c’est bien en tant que catholique que je me suis investie. Je n’aurais jamais pu imaginer les bouleversements et la croissance que cet intérêt pour l’interreligieux susciteraient. Heureusement, on évoque assez régulièrement « l’effet boomerang » : en allant à la rencontre de l’autre et en se laissant rencontrer, on est également amené à faire un retour sur soi, sur ses croyances, sur sa foi. Et, bien souvent, cela invite à un retour à sa foi. Pour la première fois, j’ai un cadre dans lequel rencontrer une diversité de chrétiens que je ne croisais pas dans ma paroisse : ils m’apportent autant, intellectuellement et spirituellement, que les musulmans, juifs, athées ou agnostiques que je rencontre ! Il y a les cathos du MEJ et du Chemin Neuf, les citadins et les ruraux, les « de toujours » et les convertis. Dans mon cheminement personnel, je vois bien le sillon que creusent ces rencontres. Pour la première fois de ma vie, de retour d’une activité Coexister, j’ai acheté une Bible pour l’avoir toujours sous la main, la lire et l’étudier seule. Pour la première fois depuis plusieurs années, lors d’une rencontre nationale Coexister, j’ai demandé le sacrement du pardon.

J’ai déjà entendu, de la part d’un catholique, le reproche suivant : « Par charité chrétienne, tu te dois de dire à ces gens qu’ils sont dans l’erreur. » Évidemment, cela m’a interpellée. Mais cet appel me semble erroné. La phrase n’est pas de moi, mais « le but du christianisme n’est pas de christianiser le monde, mais de l’humaniser ». Aller à la rencontre de l’autre et le laisser me découvrir, échanger, apprendre, servir les autres avec lui sont autant de moyens de témoigner, au quotidien, de ce en quoi je crois et j’espère, de ce à quoi j’aspire. Ce même mouvement d’ouverture se poursuit d’un retour à soi, et mène à la découverte toujours inachevée de ce que nous sommes. En somme, c’est comme une respiration, qui ne peut se passer d’un mouvement ou de l’autre.

@DelphineLaNuit

5 réponses à “Coexister : rencontres et retrouvailles”

  1. Benoit

    Chère Delphine, merci pour ce beau témoignage sur l association Coexister et sur ton experience avec eux !

    Une précision tout de même, tu cites cette parole « le but du christianisme n’est pas de christianiser le monde, mais de l’humaniser ». Il le semble que la formulation prête a confusion, car, du point de vue chrétien, humaniser le monde passe par son évangélisation ! C’est en accueillant le salut offert par Jésus sur la croix que nous pouvons changer notre coeur de pierre en coeur de chair. Évidemment Dieu peut rejoindre chacun de manière mystérieuse là où il en est, mais c’est toujours, même secrètement, par le Christ.
    C’est pour ça par exemple que l’Église rappelle toujours que la finalité ultime du dialogue inter religieux ( du point de vue spirituel) est l’évangélisation.
    Non pas qu’il s’agisse de jouer un double jeu avec les autres religions, mais parce que le chrétien, sachant que le salut ne vient que par Jésus, désire toujours au fond de lui que ses contemporains puissent eux aussi gouter a cet amour et accueillir leur sauveur.

    Gardons en tête les deux parties de la fameuse phrase de saint Irénée:

    (1) “le gloire de Dieu c’est l’homme vivant”
    (2) mais aussi “la vie de l’homme c’est la vision de Dieu”.

    Pas de véritable humanisation dans authentique évangélisation donc.

    😉

  2. @DelphineLaNuit

    Cher Benoît,

    Merci pour ton (je me permets de tutoyer, dans le doute) apport sur Saint Irénée : j’ai encore beaucoup à découvrir, je n’en doute pas. Je comprends bien toutes les subtilités et éventuelles tensions qui peuvent surgir quand on parle d’évangélisation dans le cadre interreligieux. Quand je mets en avant cette phrase, je la comprends dans le sens où nous ne cherchons pas à “faire du chiffre”. Et que non, on ne peut pas amorcer la rencontre interreligieuse avec une volonté de “faire des chrétiens”. De faire rencontrer le Christ, oui, de témoigner de notre foi, bien sûr, et j’écris même que c’est dans ce cadre que j’y arrive. Mais, comme tu le dis justement, sans jouer un double jeu.

    Par ailleurs, on peut lire par exemple dans Nostra Aetate :
    “L’Eglise exhorte donc ses fils pour que, avec prudence et charité, par le dialogue et par la collaboration avec les adeptes d’autres religions, et tout en témoignant de la foi et de la vie chrétiennes, ils reconnaissent, préservent et fassent progresser les valeurs spirituelles, morales et socio-culturelles qui se trouvent en eux.”
    Le témoignage de la vie et de la foi chrétienne ont donc une place à part entière dans la rencontre interreligieuse ; mais ils ne sont pas ici assénés comme (jadis) des coups de marteau. Et j’avoue avoir même été étonnée, quand j’ai découvert ce texte, de me lire exhortée à reconnaître, préserver et faire progresser les valeurs spirituelles de mes prochains qui ne partagent pas ma foi.

    Je ne crois pas ici – et, attention, je ne dis pas que c’est ce que tu fais ! – qu’il faille opposer deux éléments, qui seraient par exemple l’évangélisation et “l’ouverture sans arrière-pensée”. Je pense qu’il y a un paradoxe, une ligne de crête à tenir, comme tout au long de la vie (chrétienne). Et je te remercie encore de ton commentaire, qui alimente la réflexion, sans chercher à “faire pencher la balance”.

  3. Père Louis de VILLOUTREYS

    Je vais dans le sens de Benoît.
    Je complète avec la phrase de François Varillon : “Dieu divinise ce que l’homme humanise”.

  4. SAID AHMED

    Bonjour,
    Suite à la tenue du colloque interreligieux organisé par JEDI à Bordeaux le 24 juin 2015 dont la participation de coexister a suscité en moi le désir de m’inscrire dans votre démarche et a donné suite à mes idées. Cependant, j’ai deux questions à poser suite à l’intervention du fondateur de coexister:
    en l’occurrence savoir pourquoi ne pas élargir votre champ d’action au-delà du monde scolaire puisque la déconstruction des idées reçues concerne surtout les adultes? Il a été relaté qu’il existe un certain blocage à certaines universités prenant la laïcité comme une sorte de citadelle républicaine limitant ainsi le réflexion. Pourquoi ne pas intégrer des universitaires si ce n’est déjà fait dans votre association pour faciliter le dialogue avec le monde universitaire?
    Pour-je vous soumettre un projet dans le sens de activité.
    Merci

    SAID AHMED Doctorant en géopolitique

  5. @DelphineLaNuit

    Bonjour Said Ahmed,

    Je ne découvre votre commentaire et qu’aujourd’hui et y réponds, bien que tardivement.
    Les actions de sensibilisation et de déconstruction des préjugés sont menées prioritairement auprès des enfants et jeunes du milieu scolaire car c’est auprès des jeunes générations en priorité qu’il faut agir pour cultiver un climat d’ouverture et de confiance mutuelle.
    Néanmoins, des demandes émergent en effet, de la part de professeurs d’universités qui demandent également ce genre d’intervention. Coexister peut aussi y répondre, seulement elles sont de fait plus rares.
    Le dialogue avec le monde universitaire ne demande à mon sens qu’à être approfondi et passe par la construction de liens personnels. Des étudiants ou doctorants ont déjà demandé des témoignages pour leurs travaux de recherches.

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