Dans le monde sans en être

Célébrer la messe “face à Dieu”

C’est l’une des principales “innovations” liturgiques issues de Vatican II, la messe dite “face au peuple”, par opposition à la messe de forme extraordinaire (ou de rite tridentin) “dos au peuple”. C’est pourtant peut-être l’une des plus contestables.

“Pour le catholique pratiquant ordinaire, les changements les plus patents de la réforme liturgique du second concile du Vatican semblent tenir en deux points: la disparition du latin, et le fait d’avoir tourné les autels vers le peuple. Ceux qui liront les documents de référence seront surpris de constater qu’en vérité ni l’un ni l’autre ne se trouve dans les décrets du concile. (…) Il n’y a rien dans le document conciliaire qui concerne le fait de tourner les autels vers le peuple; ce point n’apparaît que dans les instructions post-conciliaires.” (Joseph Cardinal Ratzinger, L’Esprit de la liturgie, 2006.)
Il y a un certain nombre de raisons, plus ou moins bonnes, qui ont poussé les pères du Concile à proposer ce changement. La principale est que la célébration de la messe “face au peuple”, aiderait les fidèles à avoir une participation active à la messe. Mais tout d’abord, pourquoi a-t-on souhaité une “participation active” des fidèles ?

La constitution apostolique Sacrosanctum Concilium, du Concile Vatican II, nous répond aisément sur ce point. Pour que la liturgie soit efficace, il ne suffit pas d’être présent, il faut une attitude intérieure de participation au mystère, une “actuosa participatio” :

“Mais, pour obtenir cette pleine efficacité, il est nécessaire que les fidèles accèdent à la liturgie avec les dispositions d’une âme droite, qu’ils harmonisent leur âme avec leur voix, et qu’ils coopèrent à la grâce d’en haut pour ne pas recevoir celle-ci en vain. C’est pourquoi les pasteurs doivent être attentifs à ce que dans l’action liturgique, non seulement on observe les lois d’une célébration valide et licite, mais aussi à ce que les fidèles participent à celle-ci de façon consciente, active et fructueuse.” (Sacrosanctum Concilium, §11)

Mais qu’en était-il de la participation des fidèles avant le Concile ? N’était-elle pas déjà active et fructueuse ?

La participation des fidèles avant le Concile

L’histoire de la liturgie a conduit à diviser progressivement, l’église en deux : les célébrants et les fidèles.
Le célébrant s’approche de Dieu, mais, en prononçant les paroles de la liturgie à voix basse, rend la participation complexe. Il faut être attentif à des détails de forme, pour savoir ce qu’il s’y passe (comprendre le sens, où en est le déroulement etc…).

Le côté abscons (langue latine pour les prières, comme pour les lectures, gestes, hochements de têtes, silence…) de la messe, l’a progressivement rendue inaccessible aux fidèles.

“Pour certains esprits, l’attachement exclusif au latin est devenu une question de principe. Pourquoi ? Parce qu’il leur semble que l’usage d’une langue morte exprime, et en même temps protège, ce caractère sacré, transcendant à l’initiative humaine, d’un culte qui doit être accompli pour l’homme, parmi les hommes, mais qui ne peut leur être livré, leur appartenir vraiment.Dans ces conditions, il n’est pas étonnant qu’aille de pair avec l’attachement rigoureux au latin une volonté de garder à l’accomplissement des rites quelque chose de hiératique, de mystérieux, au point de les rendre inaccessibles aux fidèles. Avec le latin partout, on jugera nécessaire la récitation à voix basse de certaines prières, et en particulier des plus essentielles.

On sera farouchement opposé à tout ce qui pourrait faire ressortir ce qu’il y a de commun entre les rites sacrés et les actions simplement humaines : rendre à l’autel sa forme primitive de table apparaîtra scandaleux, avec tout ce qui souligne le fait que la messe est un repas.” (Louis Bouyer, Le Rite et l’Homme, éditions du Cerf, p12.)

L’impossibilité de rendre la forme tridentine accessible à tous, opère un glissement. Pour aider à entrer dans la messe, on insiste sur le côté “sacré”, par la forme extérieure. La messe devient un théâtre et non le lieu de rencontre de Dieu avec son peuple.

“C’est, pensons nous, d’un idéal de la vie de cour, développé au XVIe et XVIIe siècles, que les catholiques de ce genre ont tiré leur fausse notion du culte public. Un roi de la terre devait être honoré quotidiennement par la pompe d’une cérémonie de cour ; de même le roi du ciel.

La liturgie, comme le disent explicitement beaucoup de manuels de cette période, était considérée comme “l’étiquette du Grand Roi”. Les caractéristiques les plus évidentes de ce cérémonial étaient, la pompe extérieure, le décorum et la grandeur qui conviennent à un prince d’une telle majesté.

L’absence de toute signification intelligible dans tant de rites, et même dans les paroles sacrées, était donc louée comme rehaussant l’impression de révérence qu’il fallait donner à une foule éblouie” (Louis Bouyer, La vie de la liturgie, éditons du Cerf, p15.)

Le célébrant lui-même, ne sait pas (ou plus) exactement ce qu’il se passe. Louis Bouyer montre combien, parfois, les explications données par les liturgistes pour tenter d’éclaircir des pratiques qu’ils ne comprenaient plus, étaient éloignées du sens réel de chacun des gestes.

Les fidèles eux, s’ils ne saisissent pas d’entrée le sens du déroulement de l’eucharistie, finissent par “assister” à la messe et non à y “participer”. Il n’y “entrent” pas.

La messe est un spectacle auquel on peut assister en faisant autre chose (comme dire son chapelet par exemple).

Cette tendance est visible, même chez des grands saints comme Saint François de Sales, prend la résolution de toujours dire son chapelet, “quand ses fonctions l’obligeraient à assister à une messe solennelle1Louis Bouyer, La vie de la Liturgie, éditions du Cerf, p12.

La liturgie tridentine, telle que pratiquée à l’époque baroque, puis à l’époque romantique, en rendant la messe difficile à pénétrer, a transformé le mystère en gnose. Le mystère est compris comme devant être “incompréhensible”, parfois même pour le célébrant.

Seuls ceux qui peuvent s’y plonger, peuvent participer réellement. Il faut être initié, pour participer à la messe. Et cette initiation prend du temps. Les objectifs de la réforme liturgique : aider la participation des fidèles.

La réforme liturgique a opéré une révolution au sens propre et au sens figuré. Pour aider la participation des fidèles, il est suggéré de modifier l’architecture des églises et notamment, le positionnement de l’autel.

“Il est bien de construire l’autel majeur séparé du mur, pour qu’on puisse en faire facilement le tour et qu’on puisse y célébrer vers le peuple, et il sera placé dans l’édifice sacré, de façon à être véritablement le centre vers lequel l’attention de l’assemblée des fidèles se tournera spontanément.
Dans le choix des matériaux destinés à sa construction et à sa décoration, on observera les règles du droit.
En outre, le sanctuaire qui entoure l’autel sera assez vaste pour permettre d’accomplir commodément les rites sacrés.” (Instruction Inter Oecumenici du 26 septembre 1964. Chapitre V, §91.)

“Le siège pour le célébrant et les ministres, selon la structure de chaque église, sera placé de telle façon que les fidèles puissent bien le voir et que le célébrant lui-même apparaisse véritablement comme présidant toute l’assemblée des fidèles. Cependant si le siège est placé derrière l’autel, on évitera la forme d’un trône qui convient uniquement à l’évêque.” (Ibid. §92.)

Le prêtre n’est plus dirigé vers le maître-autel, mais vers l’assemblée. On espère comme cela, rendre la célébration moins obscure, puisque les fidèles voient clairement ce que fait le prêtre, en même temps qu’il prononce la prière eucharistique.

Retourner à une pratique antique

Cette dés-orientation serait justifiée par la constatation faite par certains archéologues, selon lesquels les autels de certaines basiliques antiques, étaient tournés vers le peuple, donc “occidentés” (tournés vers l’occident). L’exemple le plus manifeste étant celui de la basilique St Pierre.

“Dans la basilique de l’Église primitive, l’autel était placé au milieu de l’abside du chœur et le prêtre célébrant se tenait derrière lui, le visage tourné vers le peuple. Il n’y avait sur l’autel ni croix, ni flambeaux. Les sièges de l’évêque et des ecclésiastiques étaient disposés tout autour, le long du mur. Ce n’est que plus tard que l’autel fut repoussé contre le mur, comme il l’est de nos jours” (Alfons Neugart, Handbuch der Liturgie für Kanzel, Schule und Haus (Manuel de liturgie pour la chaire, l’école et la maison), 1926.)

La messe est un “repas”

L’autre objectif est de (re)donner à la célébration eucharistique, sa dimension de “repas”, en référence à la Sainte Cène, dernier repas partagé par le Seigneur avec ses disciples. Par ce biais, la participation des fidèles serait facilitée, car ceux-ci se sentiraient “invités” à cette participation.

Pourquoi cette innovation manque ses buts

La nouvelle configuration n’est pas un “retour” aux sources du christianisme antique

Les raisons archéologiques notamment, semblent issues d’une interprétation erronée de l’archéologie antique. Le journaliste Suisse Vincent Pellegrini, s’appuyant sur les analyses de Uwe van Lang, affirme ainsi :

“[…] [L]es basiliques romaines n’étaient pas tournées vers l’Est (l’entrée avait dû être faite pour accéder depuis la rue, ou il y avait un bâtiment ou des fondations préexistant à l’époque constantinienne, etc.). Bref, l’architecture spéciale de la basilique demandait conséquemment un placement spécial de l’autel (à l’entrée, dans l’abside ou au centre de la nef) et donc une position spéciale du célébrant lui-même par rapport aux fidèles. Dans une basilique comme le Latran par exemple, la cathèdre de l’évêque était placée dans l’abside comme il seyait alors aux plus hauts dignitaires romains dans les basiliques séculières.” (Vincent Pellegrini)

Le cardinal Ratzinger l’affirme également :  Il ne fait aucun doute que, dès les tout premiers temps, il allait de soi, pour les chrétiens de tout le monde connu, de prier en direction du soleil levant, c’est-à-dire vers l’est géographique. (Joseph Cardinal Ratzinger, L’esprit de la Liturgie, p 51.)

L’idée selon laquelle célébrer face au peuple serait un retour aux sources de la liturgie de l’Eglise primitive, est donc une erreur, due à de mauvaises connaissances en archéologie, ou au mieux, une mauvaise interprétation de celles-ci. La célébration “face au peuple” ne permet pas réellement de rappeler la dernière Cène.

Les études archéologiques montrent que l’idée de renforcer la dimension de repas de l’Eucharistie, en plaçant l’autel au centre (comme si le prêtre était le maître de maison et les fidèles les convives) relève de l’anachronisme, voire d’un “anatopisme”.

Le repas assis autour d’une table est en effet une tradition relativement récente et typiquement occidentale :

“Dans aucun repas du début de l’ère chrétienne, le président d’une assemblée de convives ne faisait face aux autres participants. Ils étaient tous assis, ou allongés, sur le côté convexe d’une table en forme de sigma, ou d’une table qui avait en gros la forme d’un fer à cheval. L’autre côté était toujours laissé libre pour le service.

Donc nulle part, dans l’antiquité chrétienne, n’aurait pu survenir l’idée de se mettre « face au peuple » pour présider un repas. Le caractère communautaire du repas était accentué bien plutôt par la disposition contraire: le fait que tous les participants se trouvaient du même côté de la table.” (Architecture et liturgie, p. 49-50.)

La célébration “face au peuple” renforce l’aspect théâtral de la messe

Lorsqu’il célèbre la messe face aux fidèles, le prêtre est en position d’interface entre Dieu et les fidèles, plutôt qu’en personne visant à les introduire dans le mystère.

Le prêtre faisant face aux fidèles, on pourrait penser qu’il leur parle et que les gestes qu’il fait leur sont destinés. Si l’on observe bien, ce que dit le prêtre est destiné non pas aux fidèles, mais à Dieu. Or, dans la configuration habituelle d’une église, “orientée”, le Christ est représenté par le soleil levant. Le célébrant présente donc son dos à celui à qui il s’adresse, ce qui peut paraître pour le moins étonnant.

Par ailleurs, le prêtre, voyant les fidèles, peut ressentir la nécessité de faire des gestes ou de parler d’une manière “non naturelle”, renforçant l’impression qu’il joue un rôle dans une pièce à laquelle les fidèles assistent.

Pourquoi une célébration face à Dieu ?

Le prêtre délégué du peuple par Dieu

Pour comprendre l’orientation du prêtre, dans la célébration de la Sainte Messe, il faut revenir au sens originel de ce qu’est la messe. En effet, la Messe est avant tout, un sacrifice. C’est l’expression visible, du sacrifice invisible que le Fils rend au Père dans l’éternité.

Dans l’Ancienne Alliance, le Sacrifice consistait dans le fait de présenter une offrande à Dieu. Ce n’était pas les fidèles qui présentaient directement les offrandes. Dieu s’était “détaché” une partie du peuple, d’abord en la personne de Moïse (qui monte à la rencontre de Dieu sur le mont Sinaï), puis au sein de la branche d’Aaron.

Le prêtre est donc choisi par Dieu comme un “délégué” du peuple, qui se présente devant Dieu pour célébrer le sacrifice. Il n’est pas meilleur que le peuple, car il porte le sacrifice également pour sa propre purification.

“Tout grand prêtre, en effet, est pris parmi les hommes ; il est établi pour intervenir en faveur des hommes dans leurs relations avec Dieu ; il doit offrir des dons et des sacrifices pour les péchés. Il est capable de compréhension envers ceux qui commettent des fautes par ignorance ou par égarement, car il est, lui aussi, rempli de faiblesse ; et, à cause de cette faiblesse, il doit offrir des sacrifices pour ses propres péchés comme pour ceux du peuple.” (Hébreux 5, 5-7)

Le Grand Prêtre n’est pas choisi pour exclure le peuple du sacrifice, mais bien pour l’y introduire. Il est comme “l’huissier” de la maison de Dieu, celui qui en ouvre les portes pour faire entrer ceux qui attendent au dehors.

Dans le Sacrifice, le prêtre est donc à la fois “délégué” et “huissier” : il se présente devant Dieu, au nom du peuple et invite les fidèles à entrer dans ce mystère. C’est cette double dimension qu’il faut conserver dans la liturgie, pour qu’elle soit comprise à la fois comme sacrifice, comme mystère et comme repas.

Un repas avec Dieu

L’Eucharistie est donc bien un repas. Mais non pas un repas au sens “moderne”. Il s’agit d’un repas “sacré”. C’est le sens originel du “sacrifice” : faire ce qui est sacré. Faire ce que font les dieux. Le faire “avec eux”.

Dans l’Eucharistie, le prêtre est “délégué”, pour partager ce repas avec Dieu. Bien sûr, l’ensemble de l’Assemblée y “communie”. Mais le prêtre est celui qui parle et agit au nom du peuple.

Le rôle du prêtre n’est donc pas de “représenter Dieu” auprès du peuple, comme le laisserait suggérer son positionnement face au peuple, mais bien de représenter le peuple face à Dieu. Il devient, d’après l’expression de Bouyer le “commensal” de Dieu.

Il est donc logique que le prêtre se présente face au tabernacle et tourné vers l’Orient (symbole du Christ Total). Il invite ainsi à sa suite, l’ensemble du peuple de Dieu, à la table du sacrifice.

L’effacement du prêtre au profit du Christ

Dans l’Eucharistie, le Christ est tout à la fois “le prêtre, l’autel et la victime”. Il est le prêtre parce qu’il est celui qui s’offre lui-même, volontairement, librement. Il est la victime, parce qu’il est sacrifié sur la Croix. Il est l’autel, parce que son corps est totalement consacré à Dieu. Il est la “pierre d’angle” sur lequel le sacrifice est réalisé, le rocher duquel jaillit la source de vie.

Le Christ est ainsi le grand prêtre par excellence. Comme l’affirme la lettre aux Hébreux, il dépasse le sacerdoce de l’Ancienne Alliance, parce qu’étant homme parfait, il n’avait pas besoin de présenter de sacrifice pour ses propres péchés. Il se présente devant le Père parfaitement juste. Il porte le péché des hommes pour les offrir au Père :

“En Jésus, le Fils de Dieu, nous avons le grand prêtre par excellence, celui qui a traversé les cieux ; tenons donc ferme l’affirmation de notre foi.
En effet, nous n’avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché.
Avançons-nous donc avec assurance vers le Trône de la grâce, pour obtenir miséricorde et recevoir, en temps voulu, la grâce de son secours.” (Hébreux 4, 14-16)

Or, le Sacerdoce chrétien découle directement du Sacerdoce parfait de la Nouvelle Alliance. Il n’existe pas de prêtre qui soit prêtre pour et par lui-même. Il n’est prêtre qu’en participation du Sacerdoce du Christ. Lorsqu’il officie, le prêtre EST le Christ. Ce dernier “utilise” sa voix, son corps… mais il officie à travers lui.

C’est pourquoi, il semble nécessaire que le prêtre s’efface, afin de laisser transparaître le Christ. Cela semble difficile, si le prêtre se présente face à l’assemblée. Pas seulement pour des raisons théologiques, mais pour des raisons psychologiques.

Voir le visage, c’est percevoir l’être d’une personne. Je sais que c’est untel qui parle : c’est un homme. Je vois ses mimiques, ses grimaces, ses défauts (ou qualités) physiques… J’oublie presque – ou totalement – que c’est le Christ, grand prêtre, qui parle.

Si le prêtre est tourné vers Dieu, je vois un homme, choisi par Dieu, pour présenter “le sacrifice saint, le sacrifice parfait”, offert par le Christ au Père. Je peux comprendre qu’il m’invite à sa suite, afin que je m’avance “avec assurance vers le Trône de la grâce, pour obtenir miséricorde”.

Comment assurer une participation active des fidèles tout en respectant la tradition liturgique ?

Une nécessaire “mystagogie”

Le fait que le prêtre officie “face à Dieu”, ne ferme par la porte à la participation active des fidèles, loin de là. Mais, pour parvenir à cet objectif ambitieux, proposé par Vatican II, il nécessaire qu’il existe une véritable formation des fidèles à la compréhension des mystères.

Cette catéchèse sur la liturgie est couramment appelée “mystagogie”, car elle introduit à la compréhension des mystères.

L’Instrumentum Laboris du Synode sur l’Eucharistie de 2005 sur l’Eucharistie, insiste sur la nécessité de la mystagogie. Celle-ci permet aux fidèles de mieux comprendre les signes et symboles de la liturgie, afin de rentrer pleinement dans le mystère.

“[…] il est recommandé que les signes et les symboles exprimant la foi dans la présence réelle soient l’objet d’une mystagogie et d’une catéchèse liturgique appropriées. (L’Eucharistie : source et sommet de la vie et de la mission de l’Église, Inst. Laboris, 2005, §40.)

Cette mystagogie peut passer par divers moyens, mais la Synode avait souligné le principe de l’homélie mystagogique : une homélie qui explicite un ou plusieurs points de la liturgie.

En comprenant mieux le mystère qui se déroule devant eux, les fidèles peuvent mieux y entrer. Mais encore faut-il pour cela que l’on soit conscient de ce qui se passe.

Être conscient du déroulement de la messe

Il y a une relation entre la manière de célébrer la messe et l’attitude des fidèles. Si la messe n’est pas compréhensible, que l’on n’en perçoit explicitement pas le déroulement, les fidèles pourront difficilement y entrer.

Mais de la même manière, si les fidèles n’adoptent pas une attitude attentive, toutes les innovations possibles ne permettront pas de rendre la messe plus attractive.

Plusieurs changements ont permis aux fidèles de mieux percevoir le déroulement de la messe : le passage à la langue vernaculaire pour les lectures. Le fait que la plupart des prières soient dites à voix haute.

Ces changements restent particulièrement utiles dans le cas où la messe est dite face à Dieu, car les fidèles ne voient pas tous les gestes du prêtre (lors de la Consécration par exemple).

Il revient au prêtre de rendre les différentes phases perceptibles, en articulant suffisamment, en faisant des gestes suffisamment amples (sans être théâtraux), en se retournant vers les fidèles lorsqu’il les invite à prier (“Prions ensemble…”), en pratiquant certains gestes sur le côté de l’autel de manière suffisamment visible (préparation du Calice, lavabo…)

Il revient aux fidèles d’appliquer leur intelligence et leur foi pour vivre pleinement ces différentes étapes, afin de rentrer entièrement dans le mystère.

La liturgie devient donc vraiment cette introduction au mystère : tous les fidèles peuvent y entrer, chacun à sa mesure. C’est vraiment le peuple de Dieu qui s’avance vers lui, le prêtre les précédent, mais pour mieux ouvrir les portes du Royaume des Cieux.

Ce changement est-il possible ?

Notons dans un premier temps, que la célébration “face au peuple”, n’a rien d’une norme liturgique (pas plus que le fait de célébrer en langue vernaculaire par exemple).

Elle n’est, ni plus ni moins, qu’une solution architecturale et esthétique, visant à appliquer l’un des objectifs de la réforme liturgique : permettre la participation active des fidèles.

Comme beaucoup des aspects de la réforme, elle s’est progressivement inscrite comme une obligation, que peu accepteraient de remettre en cause (que ce soit parmi les fidèles ou parmi les clercs).

Par ailleurs, il existe – semble-t-il, un mouvement au sein de l’Église, qui entraîne un remise en question de certains blocages “sociologiques”, qui s’étaient cristallisés sur des questions liturgiques. Le respect de la liturgie n’est plus l’apanage des tradis, tandis que des progressistes ou des chachas voudraient s’extraire des “règles”.

La meilleure compréhension du mystère devient l’affaire de tous. La question de l’orientation de la célébration de l’Eucharistie pourrait donc très bien revenir au centre de la réflexion.

Évidemment, il existe encore des blocages, mais – étant donné l’enjeu et les circonstances actuelles – il n’est pas improbable qu’une telle “contre-réforme” puisse voir le jour sans trop de heurts. Il faudrait pour cela que les évêques invitent les prêtres de leur diocèse, à retrouver, s’ils le souhaitent, cette pratique.

Au prêtre de l’expliquer à leurs fidèles, de manière à ce qu’elle soit comprise, non comme un retour en arrière, mais comme un moyen de mieux pénétrer le mystère de l’Eucharistie !

Skeepy

Notes :   [ + ]

1. Louis Bouyer, La vie de la Liturgie, éditions du Cerf, p12

9 réponses à “Célébrer la messe “face à Dieu””

  1. Pneumatis

    Bonjour Skeepy,

    Merci pour cet article très complet. J’en étais resté, pour ma part, au fait que la célébration face au peuple renouait plutôt avec la pratique antique, de la célébration “autour de la table”. Aussi, je suis assez résistant à ce que tu ajoutes ensuite.

    Que cette idée d’une plus grande proximité avec la pratique antique une erreur d’interprétation archéologique est possible. Néanmoins, il y a des arguments très évangéliques qui vont nettement dans le sens d’une “désacralisation” si j’ose dire de la relation à Dieu.

    Moi le premier, je suis extrêmement sensible à une belle liturgie bien fouillée, très recueillie, très… “mystique”. Mais je m’interroge sur ma propre affection pour ce genre de rituel, et je n’oublie pas qu’il y a encore quelques années j’étais fasciné par les sciences occultes et la magie. C’est ce que tu dis au début de ton article, et je rejoins bien Bouyer là-dessus, sur l’aspect ésotérique qu’avait pu prendre la messe. C’est fascinant, c’est beau, … bref, c’est tentant.

    Quant à dire que la messe est un sacrifice – ce dont je conviens tout à fait – pour s’en référer à la liturgie du Temple où à ce qui put être le don de la Torah, je résiste : faudrait-il aussi revenir aux sacrifices sanglants ? Avec la cène, le sacrifice rituel a évolué dans deux sens : i) il n’est plus sanglant ii) il se fait à la maison (commune), autour de la table. Ce glissement déterminant a été rendu possible justement par l’ultime sacrifice du Christ sur la croix, sang versé pour le salut du monde, et de façon concomitante par la déchirure du rideau du Temple. La lettre aux hébreux le dit bien, le Christ a passé le voile une fois pour toute. Nous sommes introduits, par sa mort et sa résurrection, donc dès le baptême, dans ce Saint des Saints, dans ce lieu de l’intime relation à Dieu. Restituer un rite tout ce qu’il y a de plus sacerdotal semble aller à contre sens de cela.

    Quand l’évangile de Luc se termine par “ils étaient sans cesse dans le Temple à louer Dieu”, il dit quelque chose de subtil mais de capital : c’est là où est la louange des disciples de Jésus qu’est le Temple. C’est aussi, comme on le voit dans les Actes, là où s’exerce leur ministère de charité et de miséricorde. C’est déjà ce qu’annonçaient les prophètes et qui s’accomplit dans le christianisme naissant. A sa façon, le judaïsme des premiers siècles de notre ère a suivi le même chemin, en faisant peu à peu sortir la “liturgie” du Temple vers la maison commune, la synagogue.

    En lieu et place du sacrifice sanglant, il y a la célébration et l’entrée dans la parole de Dieu. Le fait que le pain de la table devienne réellement le corps du Christ ne fait que rendre effectif et efficace le fait que ceux qui s’en nourrissent deviennent à leur tour parole de Dieu. Mais la messe reste bien un repas, et je crois – même si ça ne satisfait pas mes goûts pour les rituels – que cela devrait le rester, ou plutôt le redevenir un peu plus.

    Après, c’est compliqué quand même, parce que l’Eglise est en chemin, et un chemin à plusieurs niveaux, selon les communautés. Si le sacerdoce du Temple a existé, c’est qu’il était nécessaire, au moins pédagogique, pour préparer ce qui devait advenir idéalement, à savoir que l’homme soit, dans son quotidien, dans chaque instant de sa vie, en communion avec Dieu, qu’il soit par chaque geste posée, chaque relation, chaque parole, l’incarnation de la parole de Dieu. Cela est l’idéal. Et il faut reconnaître que pour faire ce chemin, nous avons peut-être encore besoin, dans nombre de communautés, de cette pédagogie sacerdotale que, pourtant, Jésus est venu dépasser. C’est même sans doute mon cas, personnellement.

    En conclusion, je disconvient fortement sur l’horizon de la messe que tu sembles décrire à la fin de ton article, qui est pour moi plutôt à l’opposé (ne serait-ce que parce qu’idéalement, dans l’absolu absolu, à la fin des temps, tout ça, on ne devrait plus avoir besoin du rituel de la messe)… mais je reconnais qu’il y a un équilibre et un chemin à trouver entre l’actualisation de ce qui s’accomplit dans le Christ, et la pédagogie nécessaire aux croyants pour entrer dans cette actualisation.

    En tout cas, merci beaucoup pour cette réflexion.

  2. Père Louis de VILLOUTREYS

    Les expressions “face au peuple” et “dos au peuple” me semblent incorrect. Dans tous les cas il s’agit toujours de célébrer la messe face à l’autel, lieu du sacrifice.
    Lorsque le prêtre se tourne vers l’assemblé, on insiste sur son ministère du “vis-à-vis” entre lui et l’assemblée : le prêtre agit in persona Christi, il est comme le Christ face à l’assemblée. De plus, l’autel est situé au centre comme pour dire que le Christ se rend présent au milieu des chrétiens rassemblés en son nom.
    Lorsque le prêtre et l’assemblée sont tourné dans le même sens, on insiste sur son ministère d’avec l’assemblée. Le prêtre porte vers le Père toute l’assemblée. De plus, l’autel est situé devant (vers le soleil levant = Christ ressuscitant) comme pour dire que nous sommes une Eglise en pèlerinage vers le Seigneur.

  3. Khagnine

    Superbe article ! Merci Skeepy. Grâce à Skeepy, j’ai retrouvé une totale liberté de pensée cosmique vers un nouvel âge réminiscent. Blague à part, l’article est top, j’adore.

  4. Père Pierre Vivarès

    Merci de cet article. Arrivant comme curé de Saint Paul l’an dernier j’ai dû célébrer la messe du matin au nouveau maître autel installé à l’aplomb du dôme. Devant 10 fidèles j’étais à 20 mètres du plus proche, obligé de brancher trois micros, 62 mètres de plafond sur la tête. Autant dire que la dimension communautaire était nulle et pouvait faire sourire le passant ou le touriste de voir toute cette installation pour si peu de personnes dans une nef aussi grande. La célébration face au peuple amenait dans ce cas-là l’effet contraire de la participation active, de la communauté rassemblée autour du Christ, de la proximité fidèles – prêtres dans la célébration commune de l’unique mystère.
    Au bout de deux mois j’en ai eu ma claque et je célèbre désormais le matin “dos au peuple” à l’autel de la Vierge, en français. Les fidèles sont à 1m50, pas de micro, l’ambon à droite, la présidence à gauche et ça se passe très bien. On peut même s’octroyer quelques variantes en célébrant à l’autel du Sacré Coeur, de Saint Paul, de Saint Louis, du Calvaire, de Saint Jospeh, de Saint Jean-Baptiste, de la Vierge douloureuse ou du maître autel originel pour les grandes fêtes. Cette mobilité permet aux personnes de s’approprier leur église dans ses lieux de dévotion qui doivent tous être rattachés au Christ.
    Chose étonnante, je n’ai pas eu une seule remarque ou étonnement sur cet arriérisme anti conciliaire : je l’ai fait au nom justement du concile.

  5. Samengrelo

    Autant je ne saurais juger des assertions sur l’état de la liturgie avant le concile, même si elles me semblent un peu sévères et systématiques, autant je suis entièrement d’accord pour en revenir à une célébration orientée, autant je dois dire qu’il y a certains détails de cette pensée qui tombent dans les pièges si justement déjoués sur la question de la direction de la célébration.
    Je pense notamment à ce qui est dit sur les prières à voix haute, et à la manière dont la question du latin est traitée. N’oublions pas une chose qui manque à cet article : la célébration ad orientem prend tout son sens dans le contexte qui est le sien à l’origine, celui de l’espace cloisonné du sanctuaire, séparé visuellement de la nef par un rideau. Cette origine est encore visible dans les rites orientaux, comme le rite syriaque où un rideau occupe toute la largeur de l’église, ou le rite byzantin, où le rideau est caché par les trois portes rituelles, et, depuis le XIIe siècle, par l’iconostase. Le rite romain, dans sa haute antiquité, ne faisait pas exception, et ce que l’on appelle poutres de gloire est en fait premièrement une tringle d’où pendait le rideau qui séparait le chœur du sanctuaire. Le jubé, plus tardif, n’est que le développement propre au monde latin de cet élément central de la liturgie, puisqu’il permet d’installer une balustrade d’où s’effectue à partir du XIIe siècle l’élévation des espèces consacrées. Ainsi, il faut se souvenir que, premièrement, le prêtre ne montre, la plupart du temps, ni son dos ni son visage aux fidèles, et que seule sa voix leur parvient. Se faire admirer dans un sketch grotesque comme cela semble être l’objectif de certains célébrants modernes est donc tout bonnement impossible alors.
    Cette séparation en deux espaces visuels dans la célébration liturgique trouve son pendant indissociable dans la séparation en deux espaces sonores.
    Il faut bien comprendre que cette idée de distinction, loin de venir d’un quelconque souci de ségréguer les fidèles lambda, prend sa source dans la nature sacramentelle et sacrificielle de la messe : le sanctuaire, autour de l’autel, est le lieu où le monde céleste vient s’unir au monde terrestre, car c’est là que le divin prend la forme des choses matérielles que sont pain et vin, et, conséquemment, car c’est là qu’officient ceux qui se comportent en “autre Christ” le temps de la messe. En termes d’aménagement de l’espace sacré, l’autel représente donc le paradis, la pleine communion avec l’être divin, tandis que la nef, particulièrement dans sa forme allongée occidentale, est le long chemin terrestre qu’il nous faut parcourir pour atteindre aux béatitudes. Or, le Christ, par Son sacrifice salvifique sur la Croix, n’a pas aboli les murs qui se dressent autour du paradis depuis la chute d’Adam : Il est la porte qui s’y est ouverte au moment de Sa glorieuse Résurrection. Il en va donc nécessairement de même dans une église : l’espace qui représente le monde céleste est clos, à l’exception d’une porte d’où sort tout l’amour et toute la grâce divins. C’est pour cela qu’arguer que “le rideau s’est fendu” à la mort selon la chair du Seigneur pour abattre toute séparation visuelle est absurde : le rideau se fend car ce qui était scellé dans le saint des saints et réservé à un seul initié, la présence divine, est désormais prêt à se répandre parmi tous les hommes pour opérer le salut. Le rideau se fend car la grâce déborde enfin des limites de l’alliance ancienne. Le rideau se fend pour devenir issue. Mais Dieu, qui ne S’est pas même montré totalement à Moïse, l’homme qui est au sommet de Son alliance avec Israël, ne peut résider pleinement comme Dieu dans notre existence matérielle. C’est pourquoi Dieu occupe un espace marqué, réservé et préservé pour Lui : le rideau ne se fend pas pour abolir toute distinction entre ciel et terre, entre hommes déchus et Dieu incorruptible. Ce rideau-là se fendra au second avènement. En attendant, le sacré reste ce qu’il est étymologiquement, “ce qui est au-delà de l’homme”, et réservé à ceux qui incarnent la nature divine de l’Église-corps mystique du Christ.
    Or donc, ainsi que ces murs nous séparent visuellement du clergé, il faut nécessairement qu’une partie des prières reste secrète. Il ne s’agit pas de dire qu’il faut arbitrairement choisir des morceaux de la messe à dissimuler aux oreilles des fidèles, mais que les rites de la messe, encore une fois, accomplissent un acte qui, pour nous être donné en gage d’amour de Dieu, ne nous appartient pas, et nous échappe fondamentalement : encore la marque de la distinction entre les hommes créés et faillibles et le Dieu éternel et inaccessible, comme Le qualifie l’hymnographie byzantine de Noël. Le sacrement, qui porte encore dans son nom sa nature d’acte qui dépasse l’homme, n’est pas fait pour être compris, mais pour être accompli “avec crainte et tremblement”. Ainsi que la “nuée lumineuse” de la Transfiguration est une lumière qui apparaît sous l’aspect de la ténèbre, de la ténèbre du rite mystérieux nait la vraie lumière qui révèle à l’homme un Dieu qui est aussi infini que nous sommes finis : aussi importe-t-il que la manière dont le rite est célébré manifeste sa nature ontologiquement inaccessible à celui qui doit en recevoir la grâce.
    C’est notamment pour cela qu’il est erroné d’encourager la diction à voix haute de la prière eucharistique : ces paroles sont celles que l’Église comme institution divine adresse à Son divin Époux, celles de Dieu à Dieu. L’homme, fondamentalement, n’est dépositaire que du résultat de ce processus, il ne lui appartient pas de s’immiscer, même passivement, dans sa réalisation. De l’abus théologique qu’induit cette pratique mal informée naissent toutes sortes de pathologies et de pertes de piété dont il n’est pas nécessaire de rappeler ici les exemples les plus caricaturaux.
    C’est sensiblement la même raison qui rend regrettable le traitement pour le moins évasif de la question du latin dans la célébration liturgique. Le latin utilisé au IIe siècle pour traduire la messe romaine, jusqu’alors dite en grec, est un latin déjà archaïque, aux tournures étranges et à la grammaire légèrement différente ; il en va de même dans les traductions en latin de la Bible, et saint Jérôme use d’un vocabulaire très élevé dans sa Vulgate. Aussi constate-t-on que la langue liturgique fait l’objet d’une distinction d’avec celle du commun, que pour parler à Dieu, on répugne à utiliser les paroles qu’on adresse à son boucher ou à son voisin. Du reste, ce mécanisme se retrouve dans la totalité des langues employées par les chrétiens depuis l’antiquité : le grec koyné, utilisé par les grecs dans la liturgie, est celui qui a été utilisé plus de trois siècles auparavant pour traduire l’Ancien Testament par les savants d’Alexandrie ; les liturgies arabes sont chantées en arabe littéraire ; Cyrille et Méthode ont été jusqu’à théoriser une langue ecclésiastique dans leur entreprise de traduction des offices byzantins pour les Slaves ; les géorgiens ont utilisé une langue vieille de deux siècles et un alphabet vieux de cinq pour traduire Bible et liturgie ; les anglicans utilisent encore le très désuet et très bel anglais élisabéthain… et, pour en finir, les juifs qui parlaient tous araméen aux temps du Christ continuaient d’adorer Dieu en hébreu dans le temple.
    Il faut donc, nécessairement, dans la liturgie, employer une langue qui soit, à tout le moins, le signe de l’altérité totale entre Celui à qui elle s’adresse et ceux à qui la langue proprement vernaculaire est destinée. Cependant, il est évident que le latin d’il y a 2000 ans n’est pas pour nous Français ce qu’il était pour les chrétiens des catacombes : tout en maintenant un salutaire voile sur ce qu’il révélait, il était tout de même compris par ceux qui l’utilisaient où l’entendaient dans la messe. Aujourd’hui, personne ne comprend le latin autrement que par un effort de traduction (quelques vénérables latinistes accomplis exceptés, que la paix soit avec eux), et cette séparation est devenue bien trop grande pour garantir la nécessaire compréhension des parties de la messe qui sont faites pour être entendues pour l’édification de la foi du peuple : les lectures, les oraisons, le propre, et, pour la liturgie des heures, les hymnes et antiennes. Il serait donc nécessaire que le français soit utilisé pour ces prières (et, partant, comme la messe n’est pas un symposium international, que le français soit utilisé dans tout le reste de la messe, par souci d’unité), en évitant deux écueils : la langue trop banale qui rend bien souvent les chants de la liturgie Paul VI si affreux, ainsi que la manipulation éhontée des traductions visant à faire dire au texte tout autre chose que ce qu’il dit (du Gloria in excelsis au Orate fratres, en passant par Domine non sum dignus). Mais ce n’est certainement pas avec les textes actuels que l’on fera de la prière liturgique ce qu’elle doit vraiment être, c’est-à-dire une courroie de transmission parfaite (rationnelle et sensorielle) de la foi chrétienne.

  6. p. Denis

    Je voudrais rebondir sur l’intervention de Pneumatis: “C’est ce que tu dis au début de ton article, et je rejoins bien Bouyer là-dessus, sur l’aspect ésotérique qu’avait pu prendre la messe. C’est fascinant, c’est beau, … bref, c’est tentant.”
    Dans une perspective catholique, le beau et l’attrait qu’il provoque, tout comme le sens du mystère ne sont pas d’abord l’objet de tentations, mais de reconnaissance et d’adhésion à Celui qui en est l’origine : « La grandeur et la beauté des créatures font, par analogie, contempler leur Auteur » dit la Bible (Livre de la Sagesse 13,1). En effet, le beau, tout comme l’un, le bien, le vrai, c’est la propriété de l’être qui conduit l’intelligence (unifiée avec le corps, car il n’est rien dans l’intelligence qui ne passe d’abord par les sens) à reconnaître l’Auteur de toute chose. Toute chose en effet se rapporte à Dieu Créateur, comme à son origine et à sa fin.
    La tentation ne vient qu’en second lieu, lorsque par une subtile transformation du jugement sur le donné de la réalité, nous nous laissons “désorienter” en ce qui concerne le sens ultime des choses (ce qui peut être valable, parfois, pour la liturgie lorsqu’on perd de vue le caractère objectif de ce qui s’y passe).
    Quant à la grande suspicion envers le beau qui sévit si cruellement dans notre culture catholique post-moderne, y compris, paradoxalement, chez certains tenants d’un retour à la tradition, elle provient d’une défiance envers ce que le créateur à donné. Cette défiance est la conséquence d’un désordre en nous et non une propriété de la réalité qui risquerait par elle-même de nous détourner.
    Il s’agit de la posture pharisaïque qui fait elle même la séparation entre le bien et le mal sans se rapporter au Créateur : à cause de son expérience de mal user de la réalité (son péché), plutôt que de reconnaître qu’il a besoin d’aide (celle de la grâce et celle d’un Jean Baptiste qui lui indique où regarder), l’homme se fait juge et se place au dessus de la loi. Il préfère accuser le créateur d’avoir mal fait les choses plutôt que de reconnaître la bonté originelle de ce qui lui est donné et qu’il a besoin d’un médecin. Or il n’en est qu’un seul qui soit au dessus de la loi. Loi du reste qui n’est pas en opposition avec les structures et le dynamisme du réel, beauté comprise. On choisi, on sépare, on divise… Tout cela selon un ordre qui n’est pas reçu de la réalité mais d’une pensée tronquée sur les choses. Bref une toute oeuvre que celle de Dieu…
    En raison de la structure analogique de l’être, l’attrait suscité par la beauté est le point de départ d’un jugement qui reconnaît le lien de l’Eros avec la source qui le suscite. Dans le dynamisme de l’amour et de la beauté, l’homme est invité à reconnaître Celui qui transformera son élan vers la Source en don de soi, en Agape (Benoît XVI).
    En cela, la tentation est bien plus grave de nier les dons du créateur, de détruire ou niveler tout ce qui suscite en nous un attrait, fut-il encore boiteux, que de se laisser saisir par la beauté des choses. J’ajouterais même que la beauté, dans son mystère est apte à rétablir l’homme dans une attitude plus humaine et plus juste face à la création. Car l’attrait de la beauté débouche sur la gratitude et sur l’offrande et nous conduit au Mystère du plus bel enfant des hommes, dénué, sur la Croix, de toute beauté apparente, et pourtant si rayonnant de la Gloire. La beauté annonce et porte en elle les prémices du mystère Eucharistique…
    Pour ma part, je ne suis pas un excité des réformes liturgiques car je ne me reconnais pas l’autorité de décider en ces matières. J’essaye, malgré mes limites, de comprendre et de faire confiance. De plus, je pense sincèrement que, bon an mal an, tout profite à qui aime Dieu. Mais je dois reconnaître que l’orientation de la messe (vers l’orient, vers le Christ Présent et qui vient), suscite ma sympathie. Je trouve qu’elle aide le prêtre à entrer dans un acte objectif (il n’a pas à soutenir gaiement le regard des fidèles lorsqu’intérieurement il s’associe à la Croix) et à tourner les regards, et donc les intelligences et les coeurs (ça va ensemble) vers Celui qui donne consistance à la beauté, laquelle se fait le signe tangible de la Gloire invisible.
    J’ai assisté il y a peu à un office Arménien en Ukraine. Au pied de l’autel, le prêtre, tourné vers l’orient et qui disparait derrière un rideau au moment de la consécration, ou se retourne vers l’assemblée aux moments opportuns. Puis, dans le choeur, l’assemblée de ceux qui s’étaient préparés à recevoir la communion. Enfin, dans la nef, celle de ceux qui assistent à l’office sans pouvoir recevoir la communion, pour diverses raisons. La voix du prêtre, qui n’avait rien à voir avec celle d’un ténor d’opéra, s’entendait parfaitement dans le fond de la nef, sans micro. Pour la consécration, on ne l’entendait plus, mais le choeur soutenait la prière des fidèles par ses chants. La liturgie était d’une noble profondeur, d’une paix consolante, d’une saveur toute céleste et d’une sobre et rude tenue. Dans la beauté et la puissance des chants, dans le naturel et le sérieux de ceux qui la servaient, dans l’attention extrême de l’assistance, elle était silence.
    Je n’ai pas perçu dans l’attitude des personnes ni dans cette ambiance l’ombre d’une tentation de se détourner de Dieu. Tous étaient profondément présents à ce qui se passaient, même dans le secret. Les chants disposaient à cette participation active toute naturelle (c’est là que le bas blesse en occident, y compris dans les interprétations plates et étriquées d’un grégorien pourtant porteur de feu). La beauté servait l’unité d’une assemblée diverse dans ses intentions et ses origines. Des berlinois, adolescents de 40 ans, entraient en short, affublés de piercings, et se laissaient saisir par le mystère dont ils ne comprenaient peut-être pas grand chose mais qui leur parlait. Un gros groupe de séminaristes catholiques en visite, venus de Pologne, un peu éberlué, s’est soudain tassé devant l’assemblée de la nef pour mieux voir et recevoir ce qui se passait à l’autel. Pendant ce temps, dans les fumées de l’encens, le soleil bénissait les pauvres dans la nef, qui, se sentant indignes, recevaient par leur disposition intérieures unies au fait liturgique, les miettes qui tombaient de la table.

  7. perlapin

    Merci pour cet article très intéressant et qui offre un aperçu divers et vaste (pour le format du blog !) de la question.

    Vous soulevez certains intérêts de la célébration ad orientem que je n’avais pas perçus même si j’ai eu quelques expériences positives de la messe Paul VI sous ce mode (et aussi négatives, quand ce choix relève plus de l’idéologique que d’une démarche spirituelle bien comprise). Notamment l’effet bénéfique sur le recueillement du prêtre et sa compréhension de sa place dans le Mystère, cela me semble important !

    Pour autant j’ai une impression différente sur le constat pastoral. Les charismatiques (cf “chachas”) me semblent attachés depuis bien longtemps aux formes liturgiques et dévotionnelles traditionnelles. Il n’a pas fallu attendre les années 2010 pour qu’on fasse à Paray le Monial l’éloge des processions de la Fête Dieu et du rôle du prêtre comme un “autre Christ”. Ou peut-être pensez-vous au Chemin néo-catéchuménal, mais cela me semble bien différent de ce qu’on désigne comme des mouvements charismatiques.

    Enfin, sur l’espoir d’une acceptation d’un tel changement, je crois qu’il y a de quoi être assez mesuré. Ce serait vraiment une marque forte de la volonté de l’Esprit, car au vu de la modification très lourde de l’architecture intérieure des églises, je me demande comment il serait humainement possible de célébrer une messe du dimanche ainsi. On procède encore actuellement à des “mises aux normes liturgies de Vatican II” avec des installations d’autels “en dur” qui compliquent pour ne pas dire empêchent de facto une célébration ad orientem, même s’ils apportent un plus, bien sûr, aux messes face au peuple.

    Pour les messes de semaine en effet la problématique est différente et le témoignage du p. Vivarès plus haut ici en témoigne ; déjà parce que 1/ la congrégation d’une messe de semaine sera moins susceptible de s’émouvoir d’un tel changement, c’est quand même sociologiquement bien différent d’un dimanche 2/ on peut utiliser les chapelles latérales. Encore faut-il qu’elles ne soient pas occupées par des pots de fleurs ou complètement délaissées ! Même si sur ce point aussi il y a de lentes évolutions.

    Bref si l’on veut vraiment offrir cette configuration liturgique à tous et non pas la limiter à des cercles initiés qui en retour verraient grandir leur tentation de la “privatisation du salut” comme dit le pape, le chemin reste encore sans doute très long à parcourir !

  8. paname

    A la rubrique n° 25 de l’ordinaire de la Messe, il est dit : « Puis…TOURNÉ vers le peuple, dit …
    Ce qui suppose qu’avant, il ne faisait pas face au peuple…
    A propos de ce n° 25 : « Prions ensemble au moment d’offrir le Sacrifice de toute l’Église.
    –Pour la gloire de Dieu et le salut du monde. »
    La mention de « Sacrifice » est très succincte, par rapport au rite tridentin.
    Exemple de la dimension « horizontale » (anthropologique) du rite moderne, au détriment de la dimension traditionnelle théologique…

  9. Benoît

    Pour ce qui est dans la prière au moment de l’offertoire, il me semble que le problème est plus du à la traduction française du missel qu’au missel de Paul VI lui-même.

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