Dans le monde sans en être

Rencontre avec R. Gaillard (Revue Nunc) : “L’urgence d’une appréhension spirituelle du réel”

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“Des revues paraissent. Beaucoup — trop. Avec ou sans position, plus ou moins fines, raffinées. Avec ou sans déclarations d’intention.” 

Réginald Gaillard est éditeur et fondateur de la revue NUNC et des éditions de Corlevour. Il a écrit sur Chateaubriand, Richard Millet, Jean Grosjean, Antoine Emaz, l’Histoire des revues, etc. En septembre 2013, il publie son deuxième recueil, L’Attente de la Tour, aux Éditions Ad Solem. Son prochain recueil, L’échelle invisible, est annoncé également chez Ad Solem. À l’occasion de la livraison 35 de la revue consacrée à John Henry Newman, il répond au question d’Hervé Beligné.

Réginald Gaillard (photo de Recoursaupoeme.fr)

Réginald Gaillard (photo de Recoursaupoeme.fr)

Comment et pourquoi est née la revue NUNC ?

Réginald Gaillard. NUNC est née à la fois d’une nécessité intérieure et d’une première expérience éditoriale alors que j’étais encore étudiant. En 1996, à Lille, j’ai participé à la création de la revue L’Odyssée (avec Olivier Apert et Michaël Dumont, qui en était l’initiateur). Elle ne connut que 3 numéros, et sa disparition, causée par des dissensions internes, me laissa un goût dans la gorge d’inachevé et d’insatisfaction. J’enterrai L’Odyssée en me faisant la promesse de lancer un jour une autre revue, plus conforme à mes aspirations, tant poétiques que spirituelles et philosophiques. Il y eut d’abord Contrepoint, journal de l’unité (1999-2002), un gratuit de 4 à 8 pages où je publiais poésie et courts articles de critique et de controverse. Je l’envoyais à quelques personnes, gratuitement. C’est le dernier projet de sommaire de Contrepoint qui a fourni la matière première du n°1 de NUNC, lequel, rétrospectivement, peut vraiment être considéré comme un numéro de transition entre la première période de mon engagement littéraire et la seconde. De L’Odyssée, je n’ai gardé que le format et l’usage de l’adjectif qui varie à chaque nouvelle livraison.

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Jeunesse, idéal, soif d’absolu littéraire autant que spirituel, j’étais persuadé qu’une revue était l’outil, l’arme même, de la création littéraire et du débat intellectuel. Ce n’était pas là faire preuve d’une grande originalité. Néanmoins, l’enjeu n’était pas de lancer une revue comme les autres, pour se faire plaisir ou par pur narcissisme ; dès lors le plus difficile était de faire autrement. C’est dans la manière que l’on pouvait encore être étonnant, c’est-à-dire non pas en abordant la poésie pour elle-même, mais, à travers elle, avec l’intention de toucher autre chose et d’être surtout au service d’autre chose que l’art pour l’art. Même si l’on n’écrit pas un poème (ni même un roman !) avec des idées, mais avec des mots, pour reprendre le mot célèbre de Mallarmé, je n’en reste pas moins persuadé qu’il y a toujours une idéologie derrière la littérature.

L’un des soucis premiers était d’amener à se rencontrer, en un même lieu, des poètes, des philosophes, des historiens, des théologiens, des réalisateurs, des artistes, etc., afin de lutter contre le cloisonnement des disciplines, parce qu’il stérilise et étouffe la pensée, autant que les rêves. Aussi parce que nous sommes persuadés que tout est lié et enté sur un même terreau spirituel – hors même de toute Église.

La coexistence de chapelles (poétiques et / ou spirituelles) m’effarait autant qu’elle m’attristait. Non que des choix ne s’imposent pas, mais mon premier mouvement est toujours de tout prendre parce qu’on se nourrit de tout, même de notre opposé, pour peu qu’on l’accueille pleinement, et parce que rien n’est sans quelque qualité.

NUNC défend une appréhension spirituelle du réel, de la langue, de la création, de la pensée, et cela sans être au service d’une Église en particulier. Certes, nous avons rendu hommage à deux papes, en ouverture d’un numéro (33 : Joë Bousquet), mais notre n° le plus volumineux a été consacré à un poète de culture musulmane, Salah Stétié, et nous avons consacré un dossier à Etty Hillesum, de confession juive.

Par ailleurs, je voulais que NUNC soit un geste aussi vif, radical et instinctif que celui du guerrier antique qui jette sa lance vers une cible qu’il ne regarde même pas, mais sûr de lui, tant il sent la présence de sa cible, et sait que le trait atteindra son objectif.

Un geste, donc, mais aussi un geste esthétique, par une attention particulière à la mise en page, au format, aux papiers, et surtout par la présence d’un artiste plasticien qui ne vient pas « illustrer » un numéro, mais l’accompagne, fait corps avec l’ensemble.

Comment avez-vous choisi ce titre ?

Réginald Gaillard. Au départ, ce n’est pas NUNC que j’avais choisi, mais agôn, notion grecque qui évoque le combat, la controverse, la rivalité, mais aussi le dépassement de soi et la lutte pour la vie – l’agonie est l’ultime combat contre la mort. Cependant, il y avait déjà, et elle existe toujours, une revue qui portait ce titre et une maison d’édition qui portait ce nom, Agone. L’orthographe que j’avais choisie était différente, et j’envisageais même d’écrire le titre en grec ancien sur la couverture. Bien sûr, j’ai demandé l’autorisation au rédacteur en chef d’Agone, lequel m’a répondu, bouffi de suffisance et de mépris : « Pourquoi ne la baptisez-vous pas NRF, Les Temps modernes, ou Esprit ? » S’en sont suivis quelques échanges, par mail, assez salés… étant de nature impulsive… Il nous fallait donc trouver un nouveau titre… Lors d’un déjeuner avec Jacques Darras et Michaël Dumont, nous passons en revue ces petits mots de liaison ou de coordination, en français, grec, latin… et, finalement, c’est sur un adverbe latin que d’un commun accord nous nous arrêtons : NUNC. Bref, incisif, percutant et dont le sens, maintenant, disait assez bien l’urgence spirituelle de notre temps – et, douze après, rien n’a changé… bien au contraire…

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Comment est-elle positionnée dans le paysage littéraire ?

Réginald Gaillard. Pour plagier l’image d’un ami, je répondrai que NUNC n’adopte au vrai aucune position, et donc qu’elle n’en a pas, car il faut sans cesse se remettre en cause. De même, en amour, une position est-elle préférable à une autre ? (rires) — je ne le crois pas. À vrai dire, et pour être tout à fait honnête, nous tendons, nous aspirons, plutôt qu’à une position, à l’attitude du Christ, à son être-au-monde1pour être pédant qui, à chaque situation, surprend, donne une réponse mystérieuse et décalée qui ouvre de nouveaux horizons. Si en douze ans nous avons réussi cela une seule fois, alors le travail n’aura pas été vain.

NUNC, vue de l’extérieur, est une revue hybride, hétéroclite, elle laisse donc perplexe, même dans les milieux dont on pourrait croire qu’ils nous sont par avance acquis. Nous sommes réellement en marge, de ce qui se fait, et de ce qui se pense — en témoigne la petite querelle née suite à la parution du n° 33. Mais nous avons tout de même des revues dont nous nous sentons proches : Conférences, par exemple, pour son positionnement spirituel ; Fario, davantage pour ses choix littéraires.

Je dirai que NUNC est à la fois complètement originale, et complètement traditionnelle, car elle puise aux racines de L’Athenaeum des Frères Schlegel et de Novalis ; de la conception que se faisait Jean Paulhan d’une revue, mais aussi de cette quête d’absolu qu’animait la revue Le Grand Jeu. Il faudrait bien sûr évoquer aussi Dieu vivant, la revue de Marcel Moré, publiée par le Seuil dans l’après-guerre, dont le premier liminaire est, avant l’heure, parfaitement « nuncien » — je précise au passage que je ne connaissais pas l’existence de Dieu vivant avant la création de NUNC.

Qu’est-ce qui fait la singularité de NUNC ?

Réginald Gaillard. D’abord, c’est son enracinement spirituel, prisme à travers lequel nous posons notre regard sur toute l’activité intellectuelle et créatrice de l’homme. Ce qui ne signifie pas que nous « récupérons » des œuvres en vue de servir notre pensée ou notre foi. Nous les abordons dans le respect de ce qu’elles sont et dans celui de leur finalité propre. Ce que nous cherchons, c’est ce qu’elles nourrissent en nous, ce qu’elles sont susceptibles de nous dire de nous-mêmes. En un mot : en quoi elles nous grandissent, en quoi elles élargissent en nous notre chambre d’écho. Il n’y a pas une revue en France capable de convoquer, avec le même souci d’exigence, des figures apparemment aussi différentes que Tarkovski, Jean-Claude Renard, Jean-Louis Chrétien, Bela Tarr, Clint Easwood et, bientôt, je l’espère : Urs von Balthasar, les cultures de l’Islam, Bill Viola, les poètes syriens actuels, etc.

À combien tirez-vous ? Combien avez-vous d’abonnés ?

Réginald. Le tirage de la revue oscille autour de 800 ex. Parfois, pour les numéros dont nous jugeons le potentiel supérieur, nous montons à 1000 ex. Nous avons peu d’abonnés – autour de 100… –, parce que le public susceptible de lire avec la même attention et le même intérêt un dossier consacré à un philosophe, un autre à un réalisateur ou à un poète, n’est pas nombreux. Les numéros se vendent en fait selon leurs spécificités, au réseau concerné. Je ne vous cacherai pas que c’est une déception certaine. Pourtant, paradoxalement, NUNC bénéficie d’une reconnaissance de ses pairs et d’une notoriété sans conteste dans le milieu de la poésie et de la philosophie.

NUNC réserve une place centrale à la poésie. Pourquoi est-elle si méconnue ou si absente du paysage actuel ?

Réginald Gaillard. Jusque dans les années 60, c’est la littérature qui domine et, au sein de la littérature, la poésie est la discipline reine. Toutes les grandes revues de la première moitié du XXe publient de la poésie : Mercure de France, NRF, et bien sûr toutes les revues de la mouvance surréaliste, jusqu’au Grand Jeu de Daumal et Gilbert-Lecomte. Après la deuxième guerre mondiale déjà, il y a un tournant : c’est la philosophie qui domine le paysage, puis à partir des années 60, et surtout pendant la décennie suivante, ce sont les sciences humaines : linguistique, sociologie, anthropologie etc. Du côté des revues dites littéraires, Tel Quel en est le principal reflet. Mais ne nous leurrons pas, la poésie, en France, n’a jamais été très lue. Il ne faut pas mythifier les périodes antérieures, pas même le XIXe siècle de Victor Hugo.

Ce qui est nouveau, depuis une vingtaine d’années, c’est qu’elle a disparu des radars de la presse nationale, sauf au moment du “Printemps des poètes” et du “Marché de la poésie” – histoire peut-être de se donner bonne conscience… En fait, la poésie souffre, injustement, d’une réputation de difficulté d’accès. Il est vrai que la poésie française a longtemps été marquée par la spéculation, la métaphysique, et, au XXe siècle, par la philosophie, à la différence des poésies étrangères (je pense surtout aux poésies italienne russe, grecque) qui ont gardé un lien très étroit avec la réalité sensible, quotidienne, « vulgaire », partant du principe que rien n’échappe à la poésie, au chant du monde. La question de la narration est intéressante aussi : très peu de narration dans la poésie française. Et c’est sans conteste un des éléments qui la rendrait plus abordable. Cependant, j’ai le sentiment que depuis les années 80, grâce notamment à la reconsidération d’un certain lyrisme, la poésie française est plus accessible. Lisez Goffette, Lemaire, Velter pour n’en citez que trois ! Mais, bien sûr, si vous entrez en poésie avec Philippe Beck, Jean-Michel Espitallier… vous risquez fort de refermer le recueil, effaré.

Faut-il regretter que la poésie soit absente du paysage ? Mais de quel paysage parle-t-on ? Du paysage médiatique ? Ceux qui savent ce que sont la littérature et la poésie, ne se laissent pas abuser par les organes publicitaires et marketing que sont devenus pour la plupart les suppléments littéraires des quotidiens.

Enfin, il faut ajouter que le temps du poème n’est pas celui du roman. Celui-ci, médiatiquement, écrase tout le reste, mais son temps de vie est devenu si éphémère… — l’édition est aussi devenue une machine économique. Une œuvre poétique se bâtit lentement, sur le temps long, dans le silence de l’intimité et celui des médias. Si elle est réellement importante, alors elle s’imposera : j’en veux pour preuve l’entrée dans la Pléiade de Jaccottet, et bientôt de Bonnefoy.

Croyez-vous à l’avenir des revues ?

Réginald Gaillard. Oui, encore ! Sinon j’aurais déjà cessé la publication de NUNC. Même si financièrement c’est très très difficile, je me dis que NUNC n’est pas totalement inutile dans le paysage littéraire français, notamment quand des intellectuels ou des poètes de premier plan, publiés par les plus grandes maisons d’édition, me disent que NUNC est tout simplement « la meilleure revue actuelle » (sic. J.-Y. Masson, entre autres).

Par ailleurs, j’observe en ce début d’année 2015 un regain d’intérêt pour les revues « traditionnelles », non les Mooks qui relèvent selon moi du journalisme, un journalisme certes de fonds et de qualité, mais ces publications diffèrent radicalement d’avec les revues. Il semblerait donc que certaines revues redeviennent des lieux de débat, voire de combat. Danzig sort prochainement le premier numéro de Courage ; Richard Millet prend la direction de la Nouvelle Revue, de Léo Scheer ; Michel Crépu reprend la NRF, avec l’ambition de revenir à ce qu’était cette vieille dame dans les années 20, du temps de Jacques Rivière. Néanmoins, cela ne veut pas dire que ça va durer : La Table ronde, ressuscitée par Denis Tillinac n’a connu que deux numéros. Ce qui est sûr, c’est que de nombreuses revues sont créées chaque année. Le Salon des revues, qui se tient tous les ans en octobre, organisé par l’association Ent’revues, dirigée par André Chabin, en témoigne. Toute la difficulté est de tenir, car le modèle économique de telles entreprises est très précaire, voire impossible à tenir — pour ma part, je pense qu’il ne faut même pas se soucier d’économie au sens strict lorsqu’on lance une revue, sinon… on est d’emblée effrayé, et on ne passe pas à l’acte. Il faut créer une revue comme on fait un pas dans le vide, et avec l’absolue certitude qu’un pont se créera au fur et à mesure de nos pas.

Par ailleurs, le Net est très riche, citons les principales : Recours au poème, Secousses, etc. Mais je constate que ces revues ne viennent qu’en complément du papier, qui reste l’objectif principal des poètes et des écrivains. Aucun ne se contente de publier sur le Net : le papier fascine encore. Mais cela changera peut-être, certainement même, avec la prochaine génération. NUNC, dans sa version actuelle, aura alors fait son temps…

Quel est l’avenir de NUNC ?

Réginald Gaillard. Si l’on part du principe que le Royaume sera à jamais en chantier, alors il n’y a pas de raison de s’arrêter. Toute la question est de ne pas se scléroser afin de toujours surprendre, autant que possible. L’avenir de NUNC c’est aussi tout ceux qui découvrent la revue, la lisent et qui s’y abonnent ou ponctuellement se procurent un numéro chez un libraire.

Question de chair et d’incarnation, vous organisez régulièrement des rencontres et êtes présent au cours de différents événements. Où peut-on vous retrouver prochainement ?

Réginald Gaillard. Samedi prochain, le 30 mai, à la librairie des Petits Platons, à l’occasion d’une rencontre autour du numéro 35 de NUNC. Le dossier de ce numéro, dirigé par Grégory Solari, est consacré à John Henry Newman et plus particulièrement à son long poème « Le Songe de Gérontius ». À l’occasion du cinquantième anniversaire de la parution du Dream of Gerontius, Bernard Marchadier nous a livré une nouvelle traduction en français de ce poème méconnu en France. (Cf. événement FaceBook).

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Nous serons également présent pour le 33e Marché de la poésie du 10 au 14 juin, place Saint Sulpice.

Nous organisons aussi, cet été, la 10e édition du Festival Présences à Frontenay les 13 et 14 août dans le Jura.

Propos recueillis par Hervé Beligné

Notes :   [ + ]

1. pour être pédant

4 réponses à “Rencontre avec R. Gaillard (Revue Nunc) : “L’urgence d’une appréhension spirituelle du réel””

  1. Ottaway

    Vagabondage nocturne sur Facebook …..découverte inopinée des Cahiers et Nunc….
    Pourriez vous m’indiquer dans quelle librairie parisienne je pourrais trouver “Nunc” ?

  2. Brunon

    Je découvre avec joie l’esprit de cette revue qui me parait relier un besoin éternel de l’humanité et une nécessité du présent.
    il me reste à découvrir la revue elle-même !

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