Dans le monde sans en être

Libérés ou déchirés?

By Rmaclean3 (Own work) [Public domain], via Wikimedia Commons

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Vous la connaissez par cœur cette fameuse opposition, l’ardeur de l’esprit se moquant de la faiblesse de la chair, et cette dernière protestant contre le noir sérieux des idéaux. C’est saint Paul et ce chassé-croisé quotidien : Car je ne sais pas ce que je fais; le bien que je veux, je ne le fais pas; mais le mal que je hais, je le fais 1Rom 7, 15. Et ce cri : mais mon Dieu, pourquoi ?

Pauvres humains, nous sommes déchirés. Sur tous les plans. Pas seulement moraux.. Déchirés entre nos rêves et nos incapacités qui relèvent d’un mélange de flemme, de manque de confiance…et de réelle incompétence. Déchirés entre ce qu’il y a «d’infiniment grand et vague » en nous et « cette chose étroite et charnelle » que nous sommes 2Tolstoï, Guerre et paix.. Déchirés entre l’aspiration à vivre de et par l’Amour et l’incroyable facilité de vivre loin de Lui, alors même que notre égoïsme nous lasse. Déchirés entre une soif de tout vivre et la peur de mal le vivre.

Je ne crois pas que la bataille pour l’unification de notre être est propre au croyant, mais j’ai l’impression que le chrétien vit de manière plus aiguë cette tension, peut-être parce qu’il la reconnaît déjà comme étant la conséquence du péché originel, parce qu’il est conscient de vivre dans le monde, qu’il se sait destiné à un Ailleurs, et qu’il n’a cependant qu’une envie, c’est de se jeter dans ce monde, en attendant, parce que l’Attente est trop longue ou trop dure à vivre. Parce que le Bien-aimé s’est fait trop caché, morceau de pain, lumière rouge dans l’obscurité, quelques lignes sur du papier trop fin…

Cette tension se vit de manière tout particulière dans le domaine moral, où l’on a parfois l’impression de devoir tenir sur une ligne de crête infiniment fragile. Le magistère de l’Église, dépositaire du message du Christ, nous propose une voie à la fois contradictoire aux sirènes du siècle et à nos tripes (celles qu’on appelle désirs désordonnés et qui font désespérément partie de nous). Qu’il s’agisse de la chasteté avant le mariage, de la fidélité dans le mariage à toute épreuve, de la contraception, de la question de l’homosexualité, pour citer les sujets les plus récurrents, la vie quotidienne fait parfois surgir des grandes incompréhensions. La tentation est grande alors de penser que l’Église se trompe, qu’au fond elle n’a pas encore adapté la Parole à notre époque, et de reléguer ces préceptes jugés inadaptés au fond du placard d’une foi jeune et insouciante. Vivre en s’accommodant comme on le peut et essayer de ne pas trop penser à Jn 8, 32 : la Vérité vous rendra libres. Ce serait facile de séparer le Christ du magistère mais alors c’est renoncer à l’Église, c’est chercher un compromis illogique.

Comment faire alors advenir dans notre existence cette liberté promise, alors que nous butons sur nos contradictions, nos révoltes et nos peurs ? Il me semble que la première corde sur la crête, c’est la prière. Sans relation intime avec le Seigneur, à quoi bon vouloir s’escrimer ? Profitons de sa présence déjà actuelle ! La deuxième corde, c’est la confiance. Si l’Église est notre mère, elle sait ce qui est bon pour nous, même si les rebellions adolescentes sont tentantes. L’Esprit-Saint ne peut l’abandonner, au-delà des erreurs des pécheurs de ceux qui la constituent. La troisième corde, c’est s’efforcer de comprendre le plus sincèrement et le plus profondément possible ce que l’Église nous propose. Qui a lu par exemple entièrement la théologie du corps avant d’aller décréter que l’Église ne connaît rien au sexe ? Enfin, l’exemple des saints est bien souvent un phare dans nos âmes tiraillées. Parce qu’ils ont vécu le même combat, et qu’ils sont la preuve éclatante non seulement de la possibilité d’une voie exigeante mais surtout de la fécondité joyeuse qu’elle offre. Il ne s’agit pas d’être des rigoristes orgueilleux fiers de suivre l’Église, mais il ne faut pas non plus, prétextant le souci fallacieux de s’éloigner du pharisaïsme, se trouver trop pécheurs pour être capable de monter les sommets.

Alors embrassons audacieusement cette tension qui traverse nos vies chrétiennes. Le Christ n’est pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive, ne nous a pas demandé de faire des compromis mais de prendre sa croix et de perdre sa vie. Mais qu’il est difficile d’accepter que sa vie soit un combat ! N’y aura-t-il que la mort pour nous délivrer et faire advenir enfin ce Face-à-Face amoureux où tout notre être sera enfin donné ?

Marietropique

Notes :   [ + ]

1. Rom 7, 15
2. Tolstoï, Guerre et paix.

9 réponses à “Libérés ou déchirés?”

  1. Incarnare

    Merci Marie pour cette réflexion.

    “pour citer les sujets les plus récurrents”… La prégnance des sujets liés à la morale conjugale et sexuelle, dans ton développement m’interpelle.

    Il me semble donc important de signaler :

    1. Que ce ne sont pas les seuls sujets “tendus” en termes moraux.
    Il peut être (infiniment) plus difficile d’être généreux avec les pauvres, ou charitable avec son prochain, que d’être chaste. Les catéchumènes, souvent, buttent plus sur l’injonction du Christ à aimer ses ennemis (oui, celui qui te fait du mal et ne te demande pas pardon) que sur la doctrine de l’Eglise en matière de morale conjugale, qui leur semble souvent très cohérente.

    2. Que, si ce sont les plus immédiats, ce ne sont pas les plus graves
    Les sujets touchant au corps nous viennent à l’esprit spontanément : c’est là que nous faisons l’expérience la plus immédiate de notre faiblesse (qui peut maîtriser son appétit face à un buffet bien garni ou un bon vin !).
    En revanche, ce ne sont pas les plus graves : d’une part, parce que nous sommes moins libres en la matière que dans des choses plus spirituelles. Je pèche ainsi plus en omettant de prier (acte gratuit et qui ne demande que 5 min) qu’en laissant un désir désordonné s’installer. D’autre part, parce qu’ils portent généralement moins à conséquence pour la santé de mon âme. Les théologiens reconnaissent l’orgueil (péché spirituel s’il en est) comme la source et le sommet de tout péché.

    Enfin, pour moi cette réflexion sur notre “déchirure” doit se voir dans une dynamique : ce n’est pas notre état de départ, mais l’impulsion qui nous guide, l’élan vers le bien (et non pas simplement le rejet du péché) qui sont importantes dans notre vie.

  2. Laurore

    Belle réflexion 😉
    Je ferais deux précisions: d’abord, la chasteté n’est pas réservé à avant le mariage: elle est une juste distance à l’autre, qui ne s’accapare pas l’autre. Elle est donc à vivre dans le mariage aussi, dans tous les états de vie, en fait. Vous pensez probablement à la continence, qui est l’absence de relation sexuelle.
    La deuxième remarque porte sur les “cordes”. Aucune chance de mener le combat sans relation intime avec le Bien-Aimé, vous avez raison. Aucune chance non plus sans recourir aux sacrements. L’Eucharistie est source et sommet de la vie chrétienne, le sacrement de réconciliation nous jette dans la miséricorde de Celui qui nous accueille avec nos blessures, nos désirs et déchirures. Et le sacrement du mariage est la source d’une alliance fondée sur l’Amour, qui donc ne dépend plus uniquement de nos petites forces humaines.
    La vie est un combat, oui et non: nous combattons nos penchants mauvais, mais pas seul. La vie est abandon à la force de l’Esprit Saint. Pas quiétude, certes, mais abandon à Celui dont nous voulons faire la volonté, toute la volonté, rien que la volonté. Laisser l’Amour de Dieu entrer dans nos vies peut être douloureux, parce que cela nous demande de renoncer à nous-mêmes. Mais c’est un vigneron attentif à sa vigne, et qui lui donne beaucoup de soin (grâces) pour lui faire donner du fruit…

  3. Maritro

    @Incarnare Merci pour toutes ces remarques! Oh oui, vous avez raison, ce ne sont peut-être pas les sujets les plus tendus ni les plus graves. Peut-être raisonné-je en catholique pour qui le pardon semble évident et moins le lieu d’une tension que le combat contre notre concupiscence, qui est plus visible. Sans doute aussi parce que nous cultivons pas assez notre aspiration à l’humilité pour que la reconnaissance de notre orgueil nous déchire….

    @laurore : Pour ce qui est de l’expression “chasteté avant le mariage”, vous avez complètement raison, je suis désolé d’avoir utilisé cette fausse expression, puisque le défi s’inscrit sur toute notre vie, avec des applications cependant différentes selon notre état de vie. Et je vous rejoins totalement sur les sacrements, grands cadeaux donnés par le Christ à son Eglise , sources de Vie.

  4. Père Louis de VILLOUTREYS

    Prière, confiance et compréhension.
    Trois mots, trois attitudes du croyant pour vivre au mieux sa foi chrétienne.
    Merci Marietropique

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