Dans le monde sans en être

Koz Toujours a 10 ans ! Interview d’Erwan Le Morhedec

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“L’important n’est pas de réussir, ce qui ne dure jamais ; mais d’avoir été là, ce qui est ineffaçable” cette citation de Jacques Maritain est la devise du blog Koztoujours, tu m’interesses tenu par Erwan Le Morhedec, alias Koz. Ce blog aura dix ans le 1er juin prochain : Dix ans de présence sur le Web, dix ans “qu’il est là” au coeur de l’actualité. En exclusivité pour Cahiers Libres, Koz a accepté de répondre à nos questions.

Cahiers Libres : Qu’est-ce qui vous a incité à créer votre blog en 2005 ?

Erwan Le Morhedec : Deux choses : sur le fond, l’ampleur du rejet du projet de constitution européenne et, sur la forme, le décalage existant entre les débats qui avaient lieu autour de moi dans le monde « physique », ce que l’on entendait ou lisait dans les médias et qui était très majoritairement favorable au projet, et ce que je pouvais constater sur le web. La réalité du pays, de son opinion publique, y transparaissait, et le biais du monde politico-médiatique était éclatant. Le choc du résultat me donnait envie d’agir et la modalité la plus compatible avec mon activité professionnelle était le blog. Le blog a, ou avait, aussi le grand avantage de pouvoir aller directement à la rencontre des contradicteurs.

Pourquoi avoir choisi de mettre en avant votre foi chrétienne alors que vous aviez commencé votre blog sans référence religieuse ?

Il s’agit d’une évolution personnelle qui, rétrospectivement, m’apparaît cohérente. Je n’avais, de fait, pas l’intention initialement d’évoquer mes convictions religieuses, tout simplement parce que ce n’était pas le sujet. Et puis, au fur et à mesure, je me suis mis à traiter de sujets qui m’engageaient personnellement et il m’a semblé très artificiel voire insincère de ne pas poser clairement mes convictions. Le débat français semble l’exiger mais je n’accepte pas de devoir cacher ce qui m’inspire, comme s’il s’agissait de convictions honteuses, alors qu’il s’agit pour moi d’un guide lumineux – lumineux et exigeant. Et puis, j’estime que c’est aussi respecter mon interlocuteur que d’exposer franchement qui je suis, et quelles sont mes convictions. Nous avons tous, même ceux qui sont persuadés s’être faits tout seul, une histoire, une tradition, un héritage et un substrat de convictions. La différence, c’est que pour certains, elle n’est pas identifiée, voire délibérément cachée. Je ne suis pas un trotskiste : je ne fais pas de l’entrisme dans la société, je joue cartes sur tables.

Et puis, il y a eu aussi une certaine prise de distance avec la politique. Je suis très attaché à la cohérence des positions. J’ai bien conscience qu’en politique, il faut être malléable et c’est peut-être indispensable, mais par tempérament, je le vis mal. Les premières années du quinquennat Sarkozy ont douché mes ardeurs initiales et, comparativement, j’ai trouvé dans la doctrine sociale de l’Église un équilibre et une cohérence qu’aucun parti n’a jamais offert. Ajoutez à cela l’expérience de la visite du pape Benoît XVI en 2008. En pleine crise financière, en pleine tourmente, il a parlé aux Bernardins des moines et de leur motivation : « par-delà le provisoire, chercher le définitif ». Le lendemain, il prononçait son homélie sur « fuyez le culte des idoles ». Le surlendemain, une idole financière, Lehman Brothers s’écroulait. Dans toute cette hystérie, l’Église est une marque de stabilité, forte de son discours bimillénaire, dont des interpellations – comme celle-ci, de Saint Paul – n’ont jamais perdu de leur actualité.

Pourquoi avoir choisi une vache comme totem ?vache4

A l’époque de la création du blog, j’étais très versé dans la photographie numérique, et je m’étais fait une petite spécialité de photographier les vaches. L’idée m’amusait et m’amuse toujours de prendre comme référence animale une vache quand, dans mon milieu professionnelle, on aurait tendance à se référer à un aigle ou au guépard. La placidité de la vache me plaît, et je m’amuse à imaginer que derrière son indifférence apparente, il y ait une grande sagesse.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile pendant ces 10 ans de bloguing ?

La tension permanente entre mon activité professionnelle et mon activité de blogueur. Pas tant en termes d’organisation qu’en termes d’unité personnelle. La liberté d’organisation que permet le blog a l’avantage de me permettre de me consacrer à un billet lorsque j’ai une plage libre, ou lorsque l’actualité le requiert, quitte à récupérer ensuite en prolongeant la journée de travail. Mais cette liberté a un revers qui est l’absence de séparation stricte dans le temps et l’espace des deux activités. A titre personnel aussi, qui suis-je ? D’abord un avocat, ou d’abord un blogueur ? La très grande majorité des personnes ne me connaissent que comme blogueur et pourtant, mon activité principale reste celle d’avocat. Je dois constamment gérer cette dualité.

Pouvez-vous nous rapporter une anecdote où vous vous êtes vraiment senti à votre place sur Internet ?

Non. Too bad. Et puis Internet n’est pas une fin en soi. C’est le moyen qui était, qui est, à ma disposition. Ma question est plus de me sentir à ma place dans la société que sur Internet.

Est-ce que la levée de votre pseudonymat a changé vos rapports avec vos interlocuteurs ?

Pas fondamentalement. Je n’ai jamais profité de mon pseudonymat pour écrire des choses que je n’assumerais pas, pour m’inventer un personnage. La levée du pseudonymat aurait évidemment été plus compliquée si j’avais laissé croire que j’étais grand, blond, bâti comme un roc et que j’écrivais sous pseudonyme depuis les coulisses des ministères.

Cela a en tout cas mis un terme à l’objection répétitive et idiote selon laquelle je n’assumerais pas mes convictions publiquement. Même si certains ne semblent toujours pas avoir compris que mon identité est totalement publique.

En 10 ans, Internet et la blogosphère ont beaucoup évolué, notamment avec l’arrivée de Facebook et Twitter. Comment ces réseaux sociaux ont impacté le débat sur Internet et les échanges sur votre blog ?

Je crois que, malheureusement, ils ont tué les blogs et, en grande partie, l’idée d’une démocratie numérique. Ils ont asséché les blogs, noyé des vocations dans la masse anonyme de Twitter ou le cercle communautaire de Facebook. Finalement, le citoyen qui tenait une occasion d’exister, au moyen d’une position étayée, a vu cette occasion lui échapper. Ce qui portait la promesse d’un débat un peu structuré s’est perdu dans des saillies éphémères. C’est vraiment une occasion manquée.

Twitter et Facebook ont en commun de favoriser un débat hystérisé. Parce que l’un comme l’autre favorise l’immédiateté. Twitter, lui, privilégie le discours péremptoire puisque la nuance ne tient pas en 140 caractères. Quant à Facebook, le fonctionnement de son algorithme favorise ce qui suscite des réactions, et fait donc remonter le formidable comme le scandaleux. Le complotiste fonctionne aussi très bien puisqu’il suscite la réaction de ceux qui adhèrent comme de ceux qui contestent.

J’ajouterais encore que Facebook a restreint le paysage à ce que vos (plus ou moins) proches vous en montrent, alors que le web avait à l’origine l’avantage d’ouvrir nos horizons.

Comment gérez-vous les très nombreuses interactions sur les réseaux sociaux, alors que, comme vous dites, vous n’êtes pas community manager ?

À la va-comme-je-te-pousse, et au gré de mes humeurs, ce qui n’est évidemment pas une gestion optimum. Sur le web, personne ne peut voir quand, pour des raisons diverses, ce n’est pas franchement le moment de venir te chercher et, de fait, c’est pas toujours le moment. D’où des réactions parfois un peu soupe-au-lait de ma part.

Au-delà de ça, je coupe assez vite avec les gens agressifs et plus vite encore avec les gens insultants. Pendant un temps, sur Twitter, j’ai donné dans le tweetclash – ce qui est très rentable en termes de followers, les gens voulant voir l’ensemble des échanges. Puis j’ai laissé tomber. J’ai estimé que ce n’était pas l’image que je voulais donner de moi, et que je ne voulais plus y dépenser cette énergie purement négative. Du coup, maintenant, je bloque ou masque ceux qui m’agressent. Ça vaut mieux pour eux et pour moi. Ça m’évite de devenir agressif en retour, et ça m’évite de perdre inutilement mon temps et mon calme dans ces bisbilles.

Après, je relativise aussi un certain nombre de comportements. Les insultes ne m’atteignent pas vraiment. Ce n’est pas moi qui suis au-dessus de ça, ce sont elles qui sont en-dessous de moi. C’est vraiment l’illustration de ce mot : « tout ce qui est excessif est insignifiant ». Je suis évidemment plus touché par une contradiction argumentée… et juste.

Comment conciliez-vous votre activité sur Internet avec votre métier et votre vie familiale ?

Comme je peux. Cela s’est affiné avec le temps. Le blog était plus invasif au début. Petit à petit, j’en ai rationalisé l’usage. On m’interroge souvent sur le fait de mener les deux mais on oublie aussi que beaucoup de personnes mènent plusieurs activités. Je pense en particulier à un ami, associé dans un grand cabinet de consulting, et président de deux grandes associations… et c’est lui qui me demandait comment je faisais pour gérer ! Et les exemples ne manquent pas de personnes qui, dans l’Histoire ou autour de nous, gèrent plusieurs activités, et bien plus que moi. Allez, je plaisante mais ça finirait par être vexant qu’on ne me croie pas capable de gérer les deux. Et puis, écrire, argumenter et même, trivialement, taper un texte, ce n’est pas comme si je faisais appel à des qualifications étrangères à mon activité professionnelle.

Au bout du compte, la vraie question est surtout que mon autre activité est visible et c’est plus cela qui interpelle.

Que pense votre femme de votre activité publique ?

C’est assez lié à la question précédente : cela s’est affiné avec le temps. Elle a été rassurée que je modère mon activité (j’ai écrit un billet par jour pendant les trois premières années). Et, progressivement, ce qui apparaissait comme une lubie a pris du sens. Nous partageons un certain nombre de préoccupations sur l’état du pays, et de notre société, ainsi que nombre de convictions. Cela aide nécessairement à accepter que j’y consacre du temps. Et puis, elle a eu aussi l’occasion de croiser des personnes qui trouvaient eux-mêmes que mon activité avait de l’importance pour eux.

Elle reste bien sûr un peu inquiète que je m’expose, un peu soucieuse des coups que l’on peut essayer de me porter… et agacée quand cela s’immisce dans notre quotidien, ou joue sur mon humeur.

Elle a aussi l’avantage d’être mon contraire sur certains points – elle est historienne, quand je suis versé dans l’actualité, elle a posté son dernier statut sur Facebook il y a plus de six mois et son dernier tweet il y a bientôt un an etc. – et de contribuer de façon tout à fait essentielle à mon équilibre.

Comment envisagez-vous l’avenir de la blogosphère ?

Mal. La tendance n’est pas favorable. Mais si l’on veut espérer, on pourrait faire le vœu que le public finisse par se lasser de l’éphémère et du simplisme.

Si du jour au lendemain Internet n’existait plus, par quoi remplaceriez-vous cette activité ?

Aujourd’hui ? J’essaierais de tenir une chronique dans une publication quelconque (pas trop quelconque), ou d’écrire. Me consacrer au temps long ne serait pas un luxe.

Quel conseil donneriez-vous à un chrétien qui souhaiterait créer son blog ?

Je ne donnerais pas un conseil différent à un chrétien ou à un non-chrétien. Certes, « à ceux à qui il a été beaucoup donné, il sera beaucoup demandé » (de mémoire), et donc l’exigence est plus forte pour un chrétien. Il lui appartient de s’assurer qu’il n’écrit rien qui soit en contradiction avec sa foi et, lorsque des contradictions intérieures se font jour, de chercher à comprendre d’où elles viennent et à quelles éventuelles faiblesses elles puisent en lui. Ces contradictions ne m’ont évidemment pas épargné. Il lui appartient aussi d’agir en chrétien, que ce soit par le souci de la vérité – et donc, pour commencer, en vérifiant ce qu’il diffuse – ou dans son comportement… et de se relever chaque fois qu’il tombe, en gardant le regard sur son horizon. Et il se plantera, comme tout le monde. Dans les temps présents, je pense qu’il lui est demandé tout à la fois de ne pas céder sur la vérité pour gagner en confort, que ce soit au sein de la société ou parmi les chrétiens eux-mêmes, et d’être véritablement un artisan de paix, dans un monde qui ne manque pas de boutefeux.

Propos recueillis par Charles Vaugirard

13 réponses à “Koz Toujours a 10 ans ! Interview d’Erwan Le Morhedec”

  1. Koz

    Merci à vous deux.
    Et merci à Charles d’avoir eu la gentillesse de se souvenir de cette occasion.

  2. Anne-Laure T

    A toute verite existe des contre-esemple. Koz craint que FB et Twitter ettouffent la blogosphere. Et bien c’est grace a FB que j’ai decouvert Koz, cahiers libres … et redecouvert Phylloscopus (ancien camarade de promotion perdu de vue). Et rien que pour ca, je ne regrette pas d’avoir cree un compte. Je vous souhaite de belles années de blog a venir.

  3. Koz

    Disons que tout cela coexiste en Facebook et Twitter, le bon et le moins bon. Malheureusement, le moins bon prend toute sa place.

  4. Charles Vaugirard

    @Koz : Merci à toi d’avoir répondu à nos questions ! Je partage globalement ton analyse. Il y a beaucoup de boucan sur les réseaux sociaux, trop de réactions épidermiques sans réflexion. J’ai souvent l’impression que c’est encore plus le cas sur Twitter où 140 caractères est le format idéal pour les quiproquos et autres dialogues de sourd.

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