Dans le monde sans en être

Besoin d’être sauvé, liberté de ne point l’être

Anastasie (détail) – Saint Sauveur in Chora, Istambul. JG

Etonnant de voir que dans la langue française, le même mot est utilisé pour apostropher un camarade de comptoir à l’entrée du bistrot, et désigner le rachat des âmes au seuil du Paradis. Le Salut, simple comme un bonjour ?

Si l’on cherche dans le Catéchisme de l’Eglise catholique ce qui se rapporte à sa définition, on tombe sur l’affirmation suivante : « appelé à la béatitude, mais blessé par le péché, l’homme a besoin du salut de Dieu. Le secours divin lui parvient par le Christ, par la loi qui le dirige et dans la grâce qui le soutient » (CEC 1949).

Première remarque : outre le chouette projet de Dieu pour les hommes, la notion de « Salut » implique la reconnaissance d’un état de perdition. Comme nous le raconte le récit du couple originel au jardin d’Eden, l’homme, se prenant les pieds dans son orgueil, a chuté. Il s’est détourné de Dieu. C’est ce que l’on appelle le pêché originel (lire à ce propos Sexe et péché originel : les corps désunis). Ayant chue, l’humanité inaugura le besoin d’être relevée, sauvée. Retournée à Dieu.

Deuxième et non moins fondamentale remarque : à cette prise de conscience de notre condition de pêcheur s’ajoute une espérance, celle que Dieu se penche sur notre misère et nous rachète. Tel est bien le Salut, « rien d’autre que l’expression même de la compassion de Dieu à l’égard de sa créature, marquée par la loi du péché et de la mort », selon la belle définition qu’en donne le père Laurent-Marie Pocquet du Haut-Jussé1Article à lire sur Terre de Compassion.

Aime-t-on à être aimé par des esclaves ?

C’est en fin de compte une histoire de rencontre : celle d’un élan d’amour descendant de Dieu et d’une aspiration ascendante de l’homme. Notons que cette mécanique divine, vulgairement croquée ici, implique un mouvement volontaire de l’homme. C’est-à-dire un acte de volonté, couplé d’une action physique. (« Travaillez avec crainte et tremblement à accomplir votre salut !» Ph 2, 12-13). Rien d’automatique alors ? Il y a quelque chose de choquant à cela. N’irons-nous pas tous au Paradis, comme nous l’avons fredonné ? Si Dieu est amour, pourquoi chaque homme ne peut-il donc être sauvé de facto? Pourquoi les âmes damnées ? Ce questionnement ultime, peut-être le seul qui vaille vraiment, ne doit pas être écarté d’un revers de catéchisme. Il doit être disséqué, analysé, malaxé… On le retrouve notamment dans la crise de foi de Charles Péguy, qui voyait dans la damnation des âmes une injustice terrible. Ainsi dans sa première Jeanne d’Arc, écrite en 1897, fait-il dire à sa petite héroïne :

« S’il faut, pour sauver de la flamme éternelle les corps des morts damnés s’affolant de souffrance, abandonner mon corps à la flamme éternelle, mon Dieu, donner mon corps à la flamme éternelle ; et s’il faut, pour sauver de l’absence éternelle les âmes des damnés s’affolant de l’absence, abandonner mon âme à l’absence éternelle, que mon âme s’en aille en l’absence éternelle ».

« Blasphème ! », lui rétorque le personnage de Mme Gervaise, sans apporter d’autres réponses au mystère soulevé.

Il faudra attendre 1910 et la version définitive du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc pour toucher du doigt une clé de compréhension du Salut : la liberté laissée à l’homme, qui choisit d’être sauvé ou non. Péguy ajoute au dialogue initial, comme une réponse au questionnement de Jeanne, l’épisode de la Passion de Jésus. Il y relate « le cri effroyable » du Christ en Croix qui comprend, en cet instant crucial et malgré ce sacrifice ultime, qu’il ne parviendra pas à sauver tous les hommes, qu’il ne parviendra pas à sauver les hommes qui ne veulent pas être sauvés :

« C’est que le fils de Dieu savait que la souffrance

Du fils de l’homme est vaine à sauver les damnés,

Et s’affolant plus qu’eux de la désespérance,

Jésus mourant pleura sur les abandonnés ».

Une vision évidemment plus poétique que théologique, mais qui souligne tout l’enjeu de la liberté, au risque de la damnation. On retrouve l’aboutissement de ce raisonnement deux ans plus tard, dans Le Mystère des Saints Innocents (1912) :

« Qu’est-ce qu’un salut qui ne serait pas libre (…). Un salut qui ne serait pas libre, qui ne serait pas, qui ne viendrait pas d’un homme libre ne nous dirait plus rien. Qu’est-ce que ce serait. Qu’est-ce que ça voudrait dire. Quel intérêt un tel salut présenterait-il. Une béatitude d’esclaves, un salut d’esclaves, une béatitude serve, en quoi voulez-vous que ça m’intéresse. Aime-t-on à être aimé par des esclaves. »

On ne peut suivre le cheminement de Péguy sur la question du Salut sans évoquer l’appréhension qu’il avait du mystère de l’Incarnation. Et, à travers ce mystère, une prise de conscience de la pleine communion de Jésus au dernier des pêcheurs. « L’expérience de Jésus, qui devient centre de l’expérience chrétienne » 2Lumen fidei. Et l’on sourit à l’idée de trouver, dix-huit siècles plus tôt, quelques accents péguysiens sous la plume de Tertullien, quand celui-ci affirme que « la chair est la charnière du salut »

Ayant dit tout cela, le mouvement libre de l’homme nécessaire à son Salut ne doit pas nous faire oublier le mouvement amoureux de Dieu. Reprenant l’argumentaire de Saint Paul, l’encyclique Lumen fidei, signée par le pape François, nous met d’ailleurs en garde contre l’attitude de celui qui voudrait se justifier lui-même devant Dieu par l’intermédiaire de son propre agir. Nous touchons ici le cœur de la polémique avec les Pharisiens : l’affirmation du salut par la foi, plutôt que par les œuvres de la loi. A suivre ici

Joseph Gynt & Adé

Notes :   [ + ]

1. Article à lire sur Terre de Compassion
2. Lumen fidei

2 réponses à “Besoin d’être sauvé, liberté de ne point l’être”

  1. brndenburg

    vous auriez du faire référence à la vraie première version d’un Péguy athée “Domrémy” dédicacée à “l’avennement de la société socialiste universelle”!Quel chemin couru pas-à-pas,bien à la Péguy ,mais toujours,mystérieusement,la présence de Jeanne d’Arc!erlande.wordpress.com

  2. Joseph Gynt

    Il s’agit bien de cette Jeanne d’Arc de 1897 dont je fais ici référence (Jeanne d’Arc, A Domrémy) et dans laquelle figure la célèbre dédicace : “…Pour l’établissement de la République Socialiste Universelle “.

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