Dans le monde sans en être

A propos du Camp des saints : et si l’on se remettait en question ?

Avec les événements actuels, l’on entend beaucoup parler du Camp des saints de Raspail. En bien ou en mal, mais surtout de manière bien peu inspirée. Brûlot pessimiste et xénophobe mettant en exergue une violence gratuite pour certains, légitimation de la remigration et de la violence pour d’autres. La plupart des analyses ne veulent voir que ce qui les arrange. Rien de très réjouissant dans les deux cas. Pourtant, ce roman nous appelle surtout à une remise en question personnelle et générale.

D’abord, mettons les choses au clair. Oui, le Camp des saints est un livre violent, extrêmement cru. Oui, il ne fait pas la part belle à la charité. Oui, certains de ses passages sont difficilement soutenables, et laissent une sensation de malaise. Et la liste de ses défauts pourrait s’allonger. Faut-il rappeler cependant qu’il ne s’agit que d’un roman ? Une fiction, donc, qui ne peut que nous interpeller sur la réalité telle que nous la vivons. Et qui n’est en aucun cas un programme politique.

Cependant, force est de constater que Raspail vise juste pour bien des choses.

Analyse et émotion

La première est que sa description de notre société est terriblement fine. Le système médiatique et le jeu de l’émotion sont décrits d’une manière ciselée. Après une relecture du roman sous cet angle, j’ai été frappé de voir que, si l’on changeait quelques noms et sigles, on aurait un panorama assez juste de notre paysage médiatique. Vu sous ses pires aspects, il est vrai. Mais cela doit nous pousser à réfléchir sur notre manière de vivre l’information. Ne fait-on pas trop souvent la part belle à l’émotion ? Le bon sentiment, vide d’une vraie charité, ne prend-il pas trop souvent la une de nos journaux ? Non qu’il faille tout analyser froidement, en termes de coûts, ou que sais-je. Mais il semble que l’équilibre entre analyse et émotion n’ait pas encore été trouvé.

Le second point non négligeable dans l’œuvre de Raspail est la population. Chaque personne, mis à part quelques rares personnalités, se contente de vivre de manière égoïste, en ayant simplement à cœur d’avoir son petit confort, et en soulageant sa conscience de temps en temps. Le parallèle avec 2015 est là aussi frappant. Beaucoup de réactions se font entendre. Mais la majorité reste devant sa télé et se contente d’envoyer un vague don à une ONG pour ne pas avoir trop mauvaise conscience. L’on sait que cela ne suffit pas.

La quête du confort (tant moral que matériel, d’ailleurs) se traduit aussi par la relégation des tâches subalternes aux immigrés déjà arrivés. Ceux-ci ne sont que des rouages dans un grand système de production, qui doit tourner, coûte que coûte. Pour le plus grand bonheur de quelques riches personnes. En bref, nous avons une population qui ne se soucie que de son intérêt personnel (mais il y a des exceptions), quelques grands pontes qui s’enrichissent en exploitant des gens que la misère a poussé sur la route. « Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ne saurait être que fortuite. »

Quelques pistes de réflexion

Je pourrais multiplier les exemples de la justesse de vision de Raspail. Quel intérêt de décrire ce chaos, me direz vous ? Ne risque-t-on pas de basculer dans une désespérance totale, qui pousserait à attendre l’apocalypse en jouissant le plus possible, ou à se jeter dans une violence désespérée elle aussi ? Il me semble que cela doit justement nous permettre de penser contre nous même, nous pousser dans nos retranchements et in fine, nous remettre en question. Voici plusieurs pistes de réflexion, qui me semblent injustement creusées :

  • Raspail mets –trop– souvent en valeur une religion catholique réduite. Qu’elle devienne bannière identitaire, ou jus de quinoa bien pensant, la foi catholique n’est pas à la fête dans ce roman. Ce qui doit nous faire prendre conscience de nos manques dans la manière dont nous évangélisons. Car si ces deux dérives existent, c’est bien parce que nous n’annonçons pas bien l’évangile. Le Pape parle d’évangéliser aux périphéries. Pas besoin d’aller en Chine. Le catho intégriste comme le progressiste (qu’on me pardonne ces simplifications : j’espère que l’on comprend bien ce que je veux dire) sont aussi des périphéries qu’il ne faut pas laisser tomber sous peine de nous retrouver coincés dans une religion qui ne serait que façade.
  • Le roman doit aussi nous interroger sur le manque de sens dont souffre cruellement notre société. Une personne dont la vie se résume à travailler pour consommer n’a aucune ressource nécessaire pour aider son prochain. La quête de sens est pourtant bien présente. Si certains vont se faire exploser en Syrie, ce n’est pas pour du cash. C’est bien que nous n’avons pas annoncé le Christ qu’ils sont partis. On en revient toujours au même point : notre faute de ne pas annoncer assez l’Evangile.
  • Une troisième piste sur l’immigration. Ce problème provient de deux facteurs principaux : notre faiblesse morale et la pauvreté du reste du monde. Pas seulement du second. Régler ce problème ne pourra ce faire qu’en agissant sur les deux tableaux. En clair, on ne réglera pas le problème de l’immigration en foutant tout le monde dehors, mais cela ne se fera pas non plus en se contentant de distribuer de la nourriture dans les pays pauvres. Il faut un co-développement, mais aussi un refus de notre part de piller cette main d’œuvre bon marché et d’en faire de la chair à machine. (lire à ce sujet –entre autres– cet excellent article).
  • La dernière piste est la remise en question de nos certitudes occidentales, souvent bien malvenues. Raspail décrit bien cette volonté de calquer nos idées et nos modes de vie sur l’Autre. L’idéologie des droits de l’homme est une idéologie comme une autre. Elle produit des effets tout autant désastreux. L’intervention en Lybie faite sous Nicolas Sarkozy en est un bon exemple. Quand le pape François parle de « colonisation idéologique », cela doit nous interpeller.

« Aimer en vérité, ce n’est pas s’attendrir sur soi-même à travers les autres, tels le bourgeois, selon Bernanos, qui unit « le cœur dur à la tripe sensible » ; c’est vouloir sauver et savoir défendre ce qu’on aime. » (G. Thibon)

En relisant Raspail et en s’interrogeant, on s’aperçoit qu’il est donc ni question de tirer sur la foule qui vient à nous, ni d’accueillir « toute la misère du monde. » L’équilibre doit être trouvé. Mais il passera d’abord par notre remise en question, personnelle et collective. Ou plutôt par notre conversion personnelle et collective. Le Camp des saints peut créer un électrochoc, et nous forcer à nous reprendre. Sans en faire une bible, il serait dommage de s’en priver sous prétexte de se salir les mains… Sortons du premier degré, n’idéalisons pas le roman. Et plutôt que de vouloir créer des camps (des saints, des samaritains, des bons, des gentils, des méchants…) travaillons plutôt au plus grand bien commun.

Paul Dupuy

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