Dans le monde sans en être

Pourquoi prier la Vierge du Samedi Saint ?

guercino_st_peter-_weeping_before_Virgin

Le Samedi Saint de l’histoire

Nous vivons le Samedi Saint de l’histoire. Dieu a déçu nos attentes ! Nous l’avions cru puissant pour nous aider, et il a été enseveli ! Finis les projets avec lui ! La société de consommation tire avantage de notre déréliction afin de nous appâter, nous fourguer ses produits de contrebande. Nous noyons notre chagrin d’amour dans des addictions diverses et variées. Babylone profite que nous soyons à terre pour nous inciter à la dissipation. Nos désirs sont sollicités en permanence. Le matraquage publicitaire, la course à l’innovation technologique, les techniques toujours plus affûtées de vente, nous transforment en consommateurs compulsifs.

Comment freiner, arrêter cette addiction? Se lamenter ne servira pas à grand chose. Prendre conscience de notre dépendance aux multiples forces qui captent et asservissent nos désirs, est un premier pas dans la bonne direction.

Néanmoins cela ne suffit pas non plus. Prendre la ferme résolution de se libérer de ce papillonnage incessant en fermant la porte aux multiples sirènes qui font le siège de nos esprits instables, constitue une avancée notable dans la bonne direction. Mais cette ferme décision sera-t-elle insuffisante ? Car une résolution, il faut la tenir. C’est-à-dire persévérer dans la direction qu’elle nous a tracée. Ce que l’on appelle la vertu de force.

Comment la Vierge nous aidera-t-elle dans cette tâche? Regardons-là en ce Samedi Saint. N’est-elle pas la femme forte par excellence? Son fils vient d’être mis à mort et enterré. Ses disciples sont dans la nature. Le silence est retombé sur Jérusalem. Et Marie espère. Marie tient bon, avec Jean à ses côtés. Marie persévère dans la foi, malgré tous les démentis apparents à la messianité de Jésus. Marie tient le cap, comme nous essayons de  garder le nôtre après avoir pris une ferme décision.

Nous sommes des êtres de désir

Nous avons pris la résolution de boucher nos oreilles aux chants séducteurs du consumérisme à outrance. Très bien. Mais afin de mieux lutter contre ce penchant à la dispersion, à la dissipation, il est nécessaire de trouver au préalable les causes qui nous ont conduits sur cette pente. Or, si notre désir s’est tourné si facilement dans cette direction, cela s’explique en partie à cause du vide que cette satisfaction était censée combler. Nous restons des êtres de désir.

Ce constat établi, la question est de savoir comment éviter à  ce désir la dispersion aux quatre vents des sollicitations publicitaires, les faux bonheurs qu’essaye de nous vendre la société marchande ? Comment vivre dans une autre durée que celle du temps discontinu qui fait hoqueter notre existence d’instants en instants, sans lien les uns avec les autres ?  Est-ce que la vertu de force consistera seulement à réfréner notre désir, à l’exténuer à petit feu afin de le faire disparaître définitivement ? C’est la voie prise par le bouddhisme. Cependant le christianisme n’est pas, contrairement à ce qu’en disait Nietzsche, une religion du renoncement.

Il ne s’agit pas d’étouffer le désir. Si, par malheur, la vertu de force s’escrimait à cette entreprise, elle contrarierait forcément la nature humaine. Se détourner des fausses joies vantées par Babylone, ne consiste pas à réfréner notre soif de vivre. Nous sommes bien en quête d’une joie que nous ne possédons pas actuellement. Il existe un vide en nous. Travailler à le combler n’est pas un mal. Tout dépend comment, et avec qui, ou avec quoi.

La femme forte

C’est ici qu’intervient la vertu de force. Grâce à elle, et à la  vertu de prudence, qui ajuste les causes aux moyens, nous devenons capables de rejeter les biens de pacotille, les bonheurs frelatés, pour nous attacher aux biens véritables, solides, qui ne déçoivent pas. La force consiste à lutter contre la facilité, les satisfactions immédiates, à repousser les tentations de jouir sans délais, tout de suite. Cette vertu regarde la réalité en face : la vie n’est pas un dîner de gala, ni un séjour à Disneyland. La félicité ne s’obtient pas par la magie d’un clic sur e-bay, ni en libérant l’anarchie de nos désirs. Notre séjour ici-bas est une affaire sérieuse. S’il est légitime de goûter aux biens de la terre, il existe aussi d’autres biens qui sont sans commune mesure avec eux, incomparablement plus désirables : les biens du Ciel. Ce sont eux qu’il faut rechercher en priorité.

De la sorte la vertu de force, après que notre foi eut hiérarchisé entre tous les biens, nous donne le courage de tourner le dos aux vents dominants afin de nous tourner vers ceux de Dieu. Car le conformisme, la soumission à l’idéologie dominante, à l’opinion, sont de terribles puissances contre lesquelles le sens critique reste souvent désemparé. Prendre le contre-pied de ce qui est convenu, de ce que tout le monde tient pour désirable, demande un courage peu commun. A l’adieu à la facilité de faire comme tout le monde s’ajoute la terrible sensation de se retrouver seul.

Nager à contre-courant peut être gratifiant lorsque vous vous faites passer pour un « rebelle ». Mais lorsqu’il s’agit de foi, de s’attacher aux biens célestes, notre société de tolérance tombe le masque, montre ses griffes de dérision. Selon elle, tourner les yeux vers le Ciel, alors que la terre regorge de tant de biens, est forcément un signe de mauvaise santé mentale !

La vertu de force consiste à passer outre ces sarcasmes. Tenir bon le cap de nos résolutions, même si l’opinion les brocarde. Résister au courant dominant ne va pas de soi. La doxa est une terrible puissante,  plus redoutable qu’une machine de guerre.

Contemplons la Vierge ce Samedi Saint. Elle est seule à croire. Pour tous, Jésus est une aventure qui est terminée. Le tombeau est scellé. La pierre qui le ferme est gardée. Pour l’Opinion, « l’ affaire Jésus de Nazareth » est classée. Adversaires ou sympathisants s’accordent au moins sur ce point. Au milieu de ce prêt-à-penser, Marie veille. Marie croit. Et ce n’est pas une foi facile. C’est une foi trempée dans la vertu de force, la force de résister aux jugements hâtifs, au réalisme à courte vue, à la résignation.

Un modèle de résistance spirituelle

La Vierge du Samedi Saint est un modèle de résistance spirituelle. Oh, une résistance sans tambour ni trompette. Une résistance qui ne se drape pas dans une indignation tapageuse,  qui ne prend pas la pose. Non pas un repli sur soi , mais une résistance intérieure. Marie entend ce qui se dit autour d’elle. Son recueillement en ce jour de sabbat n’est pas autisme de sa part. Elle ne se coupe pas des hommes. Seulement, la foi la fait tenir debout.

Elle est forte parce qu’elle croit. Et en retour sa force augmente sa foi. Forte, non pas insensible, impavide, stoïque. Non, sa force réside plutôt en ce qu’elle dépasse l’opinion convenue selon laquelle son fils était un rêveur, un utopiste, voire, dans le pire des cas, un imposteur. La force de Marie, c’est de continuer de donner sa foi à Jésus, et à Dieu. Sa force, c’est de croire contre tous.

Jamais dans l’histoire femme n’a été aussi forte que la Vierge en ce samedi qui suit la crucifixion de son fils. C’est la raison pour laquelle c’est à elle que la sagesse nous demande d’ en appeler afin de nous extraire du conformisme ramollissant dans lequel nous englue l’hédonisme de la société de consommation. « Oser la différence » était un mot d’ordre politique il y a quarante ans. C’est devenu un slogan facile pour publicitaires. La Vierge, elle, fait davantage qu’oser la différence : elle la vit.

« Bienheureuse celle qui a cru ! »

Loin de se résigner, elle croit à la justice de Dieu. Non, Il n’abandonnera pas son Fils qui a passé sur la terre en faisant le bien. Dieu a promis que son ami ne verrai pas la corruption.  Oui, Jésus était son Fils, son Unique. Marie croit. Contre les faits. Contre l’Opinion. Contre les autorités, et ceux « qui savent ». Contre les déçus, les aigris, les pleurnicheurs, les déprimés. Elle ne les juge pas. Seulement elle est la femme forte. Sans péché. Elle ne nourrit aucun soupçon sur Dieu. Elle ne projette sur Lui aucune violence, puisqu’elle est elle-même sans violence. Non, Dieu n’abandonnera pas Jésus, le non-violent. Sa force, c’est sa foi.

C’est à elle que nous devons recourir lorsque les tentations nous assiègent. Tentation de renoncer, de penser comme tout le monde, de trouver la religion ringarde et démobilisatrice. Tentation liée à la lassitude d’être le seul de la famille à aller à messe le dimanche, à l’impossibilité de parler de Dieu à nos amis, nos collègues.

En ce sabbat, la Vierge se tait. D’autres parleront plus tard, qu’elle portera  dans ses prières : les apôtres. En attendant, Atlas de douceur et de force, elle  porte le monde endeuillé par la mort de celui qui justifiait la Création.

Vierge du Samedi Saint, donnez-nous votre force, votre foi, votre espérance ! Jésus ne restera pas au tombeau éternellement ! Vierge du Sabbat du temps, apprenez-nous l’attente active des secours divins !

Jean-Michel Castaing

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS