Dans le monde sans en être

“Pierre, range ton épée !” – Melinda Selmys

Gethsemani Cathedrale Naumburg

Melinda Selmys est Canadienne anglophone. Catholique convertie, mariée et mère de six enfants, elle se définit comme « queer » et a été lesbienne. Pour en savoir plus sur son itinéraire, vous pouvez vous reporter à un précédent article de Cahiers Libres. L’article ci-dessous est la traduction par Elke d’une article de Melinda Selmys.

Vivons-nous une période de crise ? Oui, et non. Nous vivons la crise de Gethsémani, nous voyons devant nous le martyre et la croix. Pourtant nous ne sommes pourtant pas au milieu d’un épisode particulièrement sanglant ou sombre de l’histoire humaine. Mais, faits  à l’image de Dieu, nous sommes appelés à nous conformer en tout au Christ. La terreur, l’horreur, le sang, la trahison, l’arrestation du Sauveur sont de ces motifs fractals qui se répètent sans fin au cours de l’histoire humaine, et qui concernent chacun d’entre nous.

Le Christ n’a jamais rien fait ou dit qui étaye l’image d’un combattant chrétien, d’un croisé ou d’un résistant chrétien. Quand Saint Paul prend des images militaires, il précise très soigneusement que « nous ne combattons pas la chair et le sang » (Eph 6, 12). La culture guerrière qui domine l’Ancien Testament est complètement transformée dans le Nouveau Testament : “Aimez vos ennemis”. Ce commandement radical est en quelque sorte équilibré par celui de haïr ses parents, sa femme et ses enfants pour l’amour du Christ, et trouver ainsi une nouvelle famille dans l’Eglise (Luc 14, 26). Comme souvent, le Christ met à mal nos catégories et nos habitudes de pensée : il nous avertit de ne pas idolâtrer la famille, et nous invite à accueillir ceux que nous percevons comme des ennemis.

A Gethsémani, le Christ nous montre, concrètement, ce dont il s’agit. C’est la première et la seule fois où  il mène ses disciples dans ce qui ressemble à peu près à un combat guerrier. D’ailleurs, il les avertit qu’il va s’agir d’un combat, leur demandant même d’apporter leurs épées (Luc 22, 36). Les disciples ont deux glaives, et les apportent donc dans le jardin. Nous savons que Pierre en portait un. L’ennemi s’approche, mené par le traître Judas Iscariote, qui embrasse Jésus. Les soldats viennent l’arrêter. A ce moment, Pierre sort son épée, celle que le Christ lui avait demandé de prendre avec lui, pour combattre toute la troupe ennemie, armée elle aussi. Vaillamment, il tient la promesse faite peu avant, pendant la Cène, où il s’affirmait prêt à mourir pour Jésus. Il n’a aucune chance de l’emporter, mais peut-être se souvient-il de toutes les batailles bibliques, des chars des Egyptiens, des armées ennemies devant Jérusalem, de la victoire de Judas Macchabée. Peut-être voit-il là sa chance de prouver sa loyauté et de mourir aux côtés de son maître.

Je suis sûre que Pierre s’attendait à être récompensé pour son courage. Mais à la place, le Christ prononce le seul ordre militaire de sa carrière : « Pierre, range ton épée » (Mt 26, 52). Ayant ainsi rabroué son fidèle disciple, il se tourne vers l’homme que Pierre avait blessé, seule victime dans le camp ennemi, et il guérit l’oreille de ce serviteur du grand prêtre. Il s’agit d’un homme qui était venu pour l’arrêter, pour que le Fils de Dieu soit torturé et tué : cet homme est un ennemi de la chrétienté. Mais le Christ soigne sa blessure et le guérit.

Rien de tout cela n’est anecdotique, rien n’est dû au hasard. Il est très parlant que Pierre, dans son zèle pour le Sauveur, coupe l’oreille du serviteur. Pas son doigt, ou son orteil, pas le bout de son nez : son oreille, l’organe qui lui aurait servi à entendre l’Evangile. Le Christ guérit son oreille, il restaure la capacité de cet homme à entendre, il recrée pour cet homme la possibilité d’entendre. On ne nous dit pas ce que cet homme est devenu, après ce miracle, mais on peut penser que cela l’a mené à une conversion. L’action du Christ était incompréhensible pour Pierre, a fortiori on peut imaginer la surprise du serviteur, qui voyait dans le Christ un ennemi.

Quand le Christ prend soin du serviteur du grand prêtre, il ne s’agit pas pour lui de guérir l’ennemi. Ça, c’est notre manière de voir. Pour le Christ, il s’agit de guérir l’oreille du bien-aimé : le Christ donne sa vie pour cet homme, autant que pour Pierre. C’est le scandale de la croix.

Je pense que c’est pour cela que Pierre est dans un tel état de confusion, dans la cour de la maison du grand prêtre. Pierre était prêt à mourir pour le Christ, prêt à mourir avec lui : il l’a dit publiquement, et il l’a prouvé en tirant son épée pour combattre. On ne peut pas voir de la lâcheté dans le reniement, ça ne colle pas avec l’unité psychologique de l’histoire. Qu’est-il arrivé à Pierre, entre le moment où il tire son épée dans le jardin, et le moment où il prononce ces mots : « Je ne le connais pas » ? Ces mots sont particulièrement poignants, si on considère que Pierre les a peut-être dits sincèrement. Je ne Le connais pas, Il n’est pas celui que je croyais connaître. A Gethsémani, le Christ met Pierre, son plus ardent défenseur, en face d’un mystère qu’il ne peut pas comprendre, qu’il n’est pas encore prêt à accepter, le mystère d’un amour prêt à donner sa vie pour ceux qui le persécutent. Après la résurrection, il y a l’échange magnifique entre Pierre et le Christ, qui inverse le triple reniement. « Pierre, m’aime-tu ? » La question est posée trois fois, pour chaque fois que Pierre a renié. Pierre redit son amour, et chaque fois le Christ lui donne ce commandement : « Pais mes brebis ».

Les Apôtres sont une représentation de l’Eglise, en miniature. Une petite minorité, représentée par Judas, perd la foi en Jésus, le vend pour quelques pièces et le trahit par un baiser. On risque de s’exagérer la figure du traître, d’en faire un cas général et s’imaginer que seule une petite fraction zélée est fidèle, tandis que tous les autres sont des traîtres. En réalité, la majorité des chrétiens, les mous, les tièdes, les timides, est représentée par les neufs Apôtres qui, après l’arrestation de Jésus, « l’abandonnant, prirent tous la fuite » (Marc 14, 50). Il faut bien se souvenir qu’il s’agit là des Apôtres, des Saints de l’Eglise.

Deux Apôtres suivent Jésus jusqu’au palais du grand prêtre, et un seulement va jusqu’au pied de la croix. Ces douze Apôtres, ce sont ceux que le Christ a soigneusement choisis. Lui, infiniment sage, qui connaît les cœurs, qui choisit un par un les premiers prêtres de son Eglise… Voilà les hommes qu’Il a choisi. C’est la nuit de leur ordination, le Christ a prié pour eux, intercédé pour eux en pleurant des larmes de sang. Il n’y a pas eu de plus haut moment dans l’histoire de l’Eglise. Si parfois vous vous inquiétez de l’état de l’Eglise, souvenez-vous de sa situation lors de la nuit de sa naissance.

Il y a des gens héroïquement fidèles, qui persévèrent dans l’espérance, prêts à suivre le Christ au calvaire et à se tenir là, veillant son agonie. Ces gens sont meilleurs que moi, et ce que j’ai à dire ne s’adresse pas à eux. Moi, je suis une ex-combattante de la guerre sociétale, perplexe. J’ai sorti mon épée, coupé des oreilles. J’ai été en colère et découragée quand j’ai compris que ce n’est pas ce que le Christ attendait de moi. J’ai renié, aussi. Je suis comme Pierre, comme nous tous qui “ne lâchons rien”.

Que retenir de l’histoire de Pierre à Gethsémani ? Tout d’abord, que nos méthodes ne sont pas celles du Christ. Il faut ranger nos épées, et laisser le Christ guérir. Tant que nous combattons la communauté homosexuelle, ou n’importe quel autre groupe qui nous est opposé dans le domaine sociétal, nous blessons des oreilles. Nous les rendons incapables d’entendre le message de l’amour du Christ. Quoi que l’amour du Christ pour le serviteur du grand prêtre ne soit pas fait de mots : le Christ ne dit rien à cet homme, il le guérit. Comme dit la petite phrase de Saint François d’Assise : « Prêchez partout l’évangile, et, si nécessaire, usez de mots ».

Deuxièmement, si nous rangeons nos épées, il y aura de terribles ténèbres. Pourquoi nous battons-nous ? Nous défendons l’Amérique, la Chrétienté. Nous défendons nos enfants, notre culture. Nous défendons ce que nous aimons, et que nous ne voulons pas voir cloué à la croix. Nous pensons à tout ce qui pourrait disparaître, et nous disons, comme Pierre à Jésus : « Dieu t’en garde, Seigneur, cela ne t’arrivera pas ! » (Mt 16, 22). Ce à quoi Jésus a répondu : « Passe derrière moi, Satan, tu es un obstacle sur ma route, tes pensées ne sont pas de Dieu mais des hommes »

A Pierre avec son épée, le Christ dit : “Crois-tu que je ne puisse pas faire appel à mon Père ? Il mettrait aussitôt à ma disposition plus de douze légions d’anges. Mais alors, comment s’accompliraient les Écritures selon lesquelles il faut qu’il en soit ainsi ? » (Mt 26 53-54). Pierre est plongé dans la confusion, dans l’obscurité spirituelle. Jusqu’à ce moment-là, il avait une identité bien affirmée : il était un disciple du Christ. Il croyait savoir ce que cela signifiait, ce qu’on attendait de lui. Et soudain, il ne sait plus que faire. Son courage a été rabroué, son Sauveur lui a été arraché, son désir du martyre a été dénié. On lui demande de rendre compte de son identité de chrétien, et il lui est impossible de répondre de sa foi. Il dit aux gens dans la cour qu’il ne sait pas de quoi on lui parle ; le coq chante, il prend conscience de son reniement, et il pleure.

Cela me semble une description psychologique très précise de ce qui arrive quand on renonce à combattre les « avancées sociétales ». C’est difficile. Tant qu’on a son épée à la main, on sait qui on est. On a une identité en Christ, quand bien même ce serait une identité de violence. Même si ce n’est que la violence d’une boîte de commentaires, ou d’une pétition, ou d’un article de blog : la plume est plus puissante que l’épée. On imagine très bien Jésus dire : « Pierre, range ton stylo ». Ou ton clavier. Celui qui a vécu par la plume périra par la plume ? Vu le paysage médiatique, il semble bien que la chrétienté traditionnelle soit en train de périr par la plume.

Troisièmement, l’histoire de Pierre nous apprend que la foi ressurgira après les ténèbres. Il y a un chemin d’avenir, un chemin de chrétiens, après le combat sociétal. Pais mes agneaux. Pais mes brebis (Jn   21 15). Comment faire cela ?

Commençons par écouter. De quoi les personnes homosexuelles ont-elles besoin ? De quoi ont-elles faim ? Quelles sont les blessures qui ont besoin d’être soignées ? Quels sont les obstacles qui les tiennent éloignées du berger ? Travaillons à retirer ces obstacles, à soigner ces blessures, à fournir ces nourritures. Tout cela ne peut pas être fait dans l’abstraction. Un responsable de pastorale pour les gays et les lesbiennes – une pastorale assez conservatrice – m’a demandé un jour ce qui devrait être amélioré. Une partie de ma réponse était : « Arrêtez de vous cacher à la cave. Mouillez les paroissiens ordinaires ». Il n’était pas très enthousiaste, mais je n’ai pas changé d’avis. Si la pastorale envers les homosexuels consiste en des réunions secrètes de gens qui gardent pour eux leur sexualité, qui restent entre eux, sans soutien extérieur, ça ne peut pas marcher. Bien sûr, il peut y avoir des activités confidentielles, pour les personnes qui ne souhaitent pas que leurs difficultés soient connues. Mais il doit y avoir des propositions, une attention portée à ceux et celles qui sont ouvertement gay, lesbiennes, trans ou queer.

Il faut renverser le tabou de l’homosexualité dans les communautés chrétiennes.  Je pense que beaucoup de paroissiens ordinaires ne demanderaient qu’à s’investir auprès de leurs frères homosexuels. Si, dans une paroisse, il était connu que telle personne est engagée à vivre dans le célibat, les familles de la paroisse auraient l’opportunité de faire leur part pour la soutenir. Durant mon enfance, je me souviens qu’il y avait dans la paroisse une vieille dame veuve dont les enfants vivaient loin, et que mes parents avaient « adoptée ». Nous l’appelions Mamie Grace. Quand elle n’a plus été capable de conduire sa voiture, ma mère venait la chercher. A la fin, quand elle a été malade, ma mère a pris soin d’elle. Tout cela n’aurait pas été possible si nous n’avions pas connu sa situation ; nous n’aurions pas su qu’elle avait besoin de faire partie de notre famille. Il faut que les personnes homosexuelles soient nos amies. Cela passe par des petites choses. Je fais beaucoup de présence informelle auprès d’homosexuels dont j’ai fait la connaissance. Nous parlons rarement de  la Bible, ou de choses douloureuses ; je les suis sur Twitter pour me tenir au courant de leur humeur ; je me tiens au courant de leur émission télé préférée, ou de leur musique préférée, et parfois, je fais un effort particulier pour connaître les choses qui leur plaisent. Je fais des blagues banales. Je les invite chez moi, ou je fais un détour pour passer chez elle, si je suis dans les environs. Je bavarde au téléphone. Je leur parle de mes problèmes, aussi, parce que personne n’a envie d’être un projet de charité. Ce sont de vrais amis, qui m’apportent beaucoup.

Ce qui me mène à ma conclusion : les personnes homosexuelles ne doivent pas être juste un problème pastoral. Ce sont des adultes qui peuvent contribuer à la vie de la paroisse, de la communauté. Il faut leur donner des opportunités qui correspondent à leurs talents particuliers. Il faut explorer les manières concrètes de susciter des vocations, et donner aux homosexuels les moyens de vivre des vies riches et fructueuses de membres du Corps du Christ.

Ce texte est traduit par Elke et publié avec l’autorisation de Melinda Selmys. La version originale peut être consultée ici : http://sexualauthenticity.blogspot.com/2014/10/peter-in-garden-of-gethsemane.html

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