Dans le monde sans en être

Il nous aima jusqu’au bout…

Le jeudi Saint en célébrant la Messe in Cena Domini, l’Eglise fait mémoire de l’institution de l’Eucharistie et du sacerdoce ministériel. En effet, c’est au cours de la dernière Cène que « le Seigneur Jésus, la nuit même où il fut livré, aimant jusqu’au bout les siens qui étaient dans le monde, offrit à Dieu son Père son Corps et son Sang sous les espèces du pain et du vin, les donna à ses Apôtres en nourriture… » Enfin, « Il  ordonna à ses Apôtres et à leurs successeurs dans le sacerdoce, de les offrir[1]… »

Mais revenons à l’Evangile. « Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père… » Commentant ce verset, saint Augustin dit : « L’heure est venue, non une heure imposée par une puissance inéluctable (…) Il s’agit d’une heure marquée par lui-même, dans le temps, de concert avec le Père dont il était né avant tous les siècles.[2] » C’est l’heure de notre salut. Pour être plus précis, c’est l’heure qui convenait le plus à notre salut. Dans son amour infini, Dieu veut ce qu’il y a de meilleur pour nous.

« Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout. » Ce verset nous invite à contempler l’ensemble du Triduum pascal. C’est le même « amour jusqu’au bout » qui se diffracte et se dévoile durant les trois jours saints. En effet, comme l’enseigne de l’exhortation apostolique Ecclesia de Eucharistia vivit de saint jean Paul II, nous croyons que l’institution de l’Eucharistie « anticipait sacramentellement les événements qui devaient se réaliser peu après, à partir de l’agonie à Gethsémani. »

Une grande consolation

Commentant le verset : « Au cours du repas, alors que le démon avait déjà inspiré à Judas Iscariote, fils de Simon, l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains… » Saint Augustin dit que Dieu le Père a tout remis entre les mains de son Fils y compris Judas. En effet, « si Dieu ne l’avait pas remis en ses mains, Jésus n’aurait pas pu s’en servir comme il le voulait. Le traître était donc déjà livré au pouvoir de Celui qu’il désirait trahir ; il faisait du mal en trahissant, mais ce mal allait devenir, pour Celui qu’il trahissait, un bien qu’il ignorait. (…) Son Père lui avait donc tout remis entre les mains, et le mal dont il allait se servir et le bien qu’il devait faire[3]. » Je vois ici pour chacun de nous une très grande consolation : tout est dans les mains du Père et du Fils, rien n’échappe à la toute puissance et à l’amour infini de Dieu. Ce commentaire de saint Augustin me rappelle la phrase que le prêtre peut dire après avoir donné l’absolution : « Que par la passion de notre Seigneur Jésus-Christ (…) tout ce que vous aurez fait de bon et supporté de pénible, vous soient appliqués pour la rémission des péchés, l’accroissement de la grâce et la récompense de la vie éternelle. » Dieu peut tout, à nous de le vouloir…

S’ensuit un étrange verset qui nous rappelle que Jésus « est venu de Dieu et qu’il retourne à Dieu. » Pourquoi saint Jean nous parle-t-il de la divinité de Jésus à ce moment précis du récit ? A cette question saint Augustin répond : « Nous devons, frères très aimés, faire grande attention à la pensée de l’Evangéliste. Avant de parler de la profonde humilité du Seigneur, il a voulu insister d’abord sur sa grandeur (…) Il savait qu’il venait de Dieu et retournait à Dieu ; et pourtant il a rempli le rôle non pas du Seigneur Dieu, mais d’un serviteur… » En outre, nous constatons que Jésus s’humilie plus encore, en lavant les pieds de celui qui allait le trahir en le livrant. L’amour de Dieu est folie…

Lavement de pied et incarnation

« Il se lève de table, quitte son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture, puis, il verse de l’eau dans un bassin, il se met à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture. » Ce verset révèle la plénitude de l’abaissement de Dieu et l’infinie grandeur de son amour pour nous …  En se dépouillant librement de ses vêtements, Jésus anticipe de quelques heures le moment où ses bourreaux le dépouilleront de ses vêtements. Ceux-ci croiront le maîtriser et l’humilier en le mettant à nu, alors qu’il n’en est rien. En effet, le Christ est le seul acteur du drame, c’est lui qui librement s’humilie et se livre entre les mains des hommes afin de nous sauver. En outre, saint Augustin remarque qu’ « il s’est dépouillé de ses vêtements et ceint d`un linge, mais auparavant étant dans la gloire de Dieu, il s’était anéanti et avait pris la forme de l’esclave[4]. » Aussi le geste du lavement des pieds est en pleine cohérence avec l’Incarnation, l’amour jusqu’au bout…

« Comprenez-vous ce que je viens de faire ? » La question posée par le Seigneur à ses disciples nous indique que pour être vécu en vérité ce geste doit être pleinement compris. Origène dit à ce propos : « LEvangéliste semble vouloir nous initier à l’intelligence de quelque grand mystère en racontant ce lavement des pieds qui de prime abord semble n’être pas à sa place ; car c’était l’usage de laver les pieds avant le repas, au moins aux hôtes que lon voulait honorer. En essuyant avec le linge dont il est ceint les souillures de leurs pieds, il nous fait entendre quil prend sur lui, dans la chair dont il s’est revêtu, toutes les taches de leur âme[5]. » Ce geste est connu dans la Bible. Nous pouvons par exemple nous souvenir que le patriarche Joseph en Egypte avait fait laver les pieds de ses frères par ses esclaves. Mais ici point d’esclave pour laver les pieds des disciples. C’est Jésus lui-même qui se fait serviteur par amour de nous et pour qu’à notre tour nous aimions comme Lui nous a aimés. Voilà pourquoi il dit aux Douze : « J’ai été au milieu de vous non comme celui qui est à table, mais comme celui qui sert ». L’Eglise qualifie ce geste de mandatum, un commandement ou l’illustration du commandement nouveau de l’amour jusqu’au bout. En lavant les pieds de ses disciples, Jésus nous montre que l’amour de Dieu prend forme dans l’amour du prochain. On lavant les pieds de ses disciples, c’est à dire en les aimant jusqu’au bout, il leur donne un exemple, un commandement et la capacité de L’imiter en aimant leur prochain par amour de Lui et comme Lui. Voilà pourquoi dans quelques instants nous referons le geste du lavement des pieds. Voilà pourquoi, de nouveau nous célèbrerons l’Eucharistie, en rendant présent à l’autel l’unique Sacrifice de la Croix, l’amour qui se donne jusqu’au bout.

En ce soir où nous célébrons le jour très saint où Jésus aimant « jusqu’au bout les siens qui étaient dans le monde, offrit à Dieu son Père son Corps et son Sang sous les espèces du pain et du vin… » et où il institua le sacerdoce, pour perpétuer sa mission et son sacrifice dans le monde, je vous invite à prier pour notre Saint Père le Pape, les évêques et les prêtres. Enfin en cette nuit où nous suivons le Christ en son agonie rappelons-nous ses paroles : « C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. » Il nous aima jusqu’au bout…

 Pod

N.B. : pour prier pour vos prêtres voici une prière que j’aime beaucoup et que je suis heureux de partager avec vous:

« Dieu tout puissant et éternel, daignez garder le visage de votre Christ, l’éternel Souverain Prêtre et par amour pour Lui, ayez pitié de vos prêtres. Souvenez-vous, ô Dieu miséricordieux, qu’ils ne sont que faibles et fragiles créatures.

Maintenez vivant en eux le feu de votre amour. Gardez-les près de vous pour que l’Ennemi ne prévale pas contre eux et pour qu’ils ne soient jamais indignes de leur sublime vocation. Ô Jésus ! Je vous prie pour vos prêtres fidèles et fervents, pour vos prêtres tièdes et infidèles ; pour vos prêtres qui travaillent proches de nous ou dans les missions lointaines, pour vos prêtres qui subissent la tentation ; pour vos prêtres qui souffrent de la solitude et du délaissement ; pour vos jeunes prêtres, pour vos prêtres âgés ; pour vos prêtres infirmes ; pour vos prêtres agonisants ; pour les âmes de vos prêtres qui souffrent dans le purgatoire. Mais surtout je vous recommande les prêtres qui me sont le plus chers ; le prêtre qui m’a baptisé, celui qui m’a absout de mes péchés ; les prêtres aux messes desquels j’ai assisté et qui m’ont donné votre Corps et votre Sang dans la Sainte Communion ; les prêtres qui m’ont enseigné et instruit, m’ont encouragé et conseillé ; tous les prêtres auxquels me lie une dette de gratitude. Ô Jésus ! Gardez-les près de votre coeur et accordez-leur d’abondantes bénédictions pour le temps et pour l’éternité. Ainsi soit-il[6] ! »

[1] Catéchisme de l’Eglise Catholique, n. 297.

[2] Tractatus in Johannis evangelium , CIV 2.

[3] Tractatus in Johannis evangelium », LVI 5.

[4] Tractatus in Johannis evangelium, LVI 7.

[5] Commentaire de l’évangile selon saint Jean, XXXII 2 et 4.

[6] D’après le texte du cardinal Mundelein.

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