Dans le monde sans en être

« Il ne faut pas faire du mariage une idole » – Melinda Selmys

MelindaSelmys

Melinda Selmys est Canadienne anglophone. Catholique convertie, mariée et mère de six enfants, elle se définit comme « queer » et a un passé de lesbienne. Les Cahiers Libres vous proposent de découvrir sa pensée et son itinéraire, dans une interview diffusée en  2011 sur la chaîne américaine EWTN, qui peut être écoutée en version originale ici.

Ce texte est traduit par Elke et publié avec l’aimable autorisation de Melinda Selmys.

[Père Mark Mary, présentateur de l’émission] Notre invitée ce soir est Melinda Selmys, et nous allons parler de l’homosexualité. Bienvenue Melinda. Si vous commenciez par nous raconter votre histoire, en quelques mots ? Vous avez beaucoup écrit sur le sujet, vous donnez aussi des conférences… Racontez-nous.

Je vais essayer d’être très brève. Ça a commencé quand j’avais douze-treize ans – je sais que la moitié de l’audience sera choquée, mais c’est l’âge habituel pour ce genre de chose. Je me demandais si j’étais hétérosexuelle ou pas, parce que la plupart des autres filles commençaient à être émues par les garçons, et moi, pas du tout. Je regardais les garçons avec indifférence, mais j’avais un coup de cœur très intense pour ma meilleure amie, et peu à peu c’est devenu sexuel. Pendant cette période, comme c’est souvent le cas, je me disais que je n’étais pas vraiment lesbienne, peut-être bisexuelle. J’ai essayé de sortir avec des garçons, mais ça ne s’est pas bien passé, et ça s’est même passé très mal, une ou deux fois. J’ai fini par me dire qu’on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre, et prétendre être ce qu’on n’est pas. Je suis sortie du placard et j’ai assumé l’identité de lesbienne. Dans le contexte culturel, ça voulait aussi dire rejoindre ouvertement les combats de la communauté. Et puis, quelques mois plus tard, je me suis convertie au catholicisme.

Vous aviez quel âge ?

Environ dix-neuf ans. Tout cela s’est passé pendant mon adolescence. Je suis devenue catholique, et je voulais suivre la « ligne du parti », donc comme j’étais gay, je pensais que ça voulait dire que je mènerai une vie de célibataire. Idéologiquement, j’étais une rationaliste avec un penchant pour le stoïcisme, donc je roulais des mécaniques en me disant que ça ne serait pas un problème. Et puis, à ma grande surprise, je suis tombée amoureuse, je me suis mariée, et je suis maintenant enceinte de mon sixième enfant. Je ne veux pas donner l’impression que ça devrait se passer comme ça pour toutes les personnes qui font ce genre de choix ; mais pour moi, c’est ce que Dieu a décidé.

Est-ce que vous pourriez un peu de ce qui vous a mené à la conversion ? Vous étiez athée, rationaliste et féministe…

J’étais une féministe radicale, très influencée par l’existentialisme de Jean-Paul Sartre. J’étais aussi intéressée par l’éthique rationaliste d’Emmanuel Kant, mais j’aurais voulu en faire une version plus libérale, parce que Kant est un peu raide. Et puis, j’ai eu de longues discussions avec un de mes amis, qui suivait une formation pour devenir druide. Il était dans ce genre de spiritualité, le bouddhisme, l’antirationalisme… et moi, j’étais une fervente adepte des Lumières, la Raison qui détrône Dieu… On a ferraillé longtemps, en toute amitié

Pas banal, comme histoire…

Non, ce n’est pas banal ! On a bu beaucoup de cherry, et discuté sans fin de l’existence de Dieu, et du surnaturel. Lui n’utilisait pas forcément le mot de Dieu. Comme j’étais un peu déboussolée par ce qu’il me disait, il m’a proposé de lire un livre du moine Thomas Merton. Il n’avait aucune intention de me convertir au catholicisme, mais il pensait que ça pourrait me parler. Il m’a aussi donné un koan zen, un texte qui était fait pour sortir de la rationalité. Tout cela ne m’a pas fait perdre le sens du rationnel, mais j’ai compris qu’il peut y avoir un usage maladif de la raison, quand on ne se réfère plus au monde réel mais seulement à des concepts complètement abstraits. J’étais chamboulée par le sentiment que la raison n’a pas réponse à tout, surtout pas ma petite raison à moi. Thomas Merton m’a convaincu qu’il allait falloir que je me penche à nouveau sur la question de Dieu, que je croyais réglée. Je n’étais pas du tout enthousiasmée par cette perspective, mais je voulais être authentique, et poursuivre le raisonnement où qu’il me mène. Je ne voulais pas rester dans un système parce qu’il m’arrangeait bien. Donc, pour expérimenter, j’ai décidé de prier, plusieurs fois par jour. Je disais à Dieu : « Si tu es là et que tu t’intéresses aux affaires humaines, montre-moi qui tu es et ce que tu veux que je fasse ». Je me disais que s’il y avait un Dieu, que j’étais persévérante et ouverte d’esprit, il finirait par me répondre. En quelques mois, je suis passée de l’idée d’un Dieu abstrait au sentiment qu’il y a bien un Créateur, et un ordre de l’univers, et je ressentais une vraie gratitude pour cela. Et puis, doucement, j’ai découvert Marie. J’avais le sentiment très fort d’une présence féminine, et c’était un vrai soulagement. Je me disais : « Ouf, une déesse, c’est parfait ». Mais quand je me suis rendue compte qu’elle était la Vierge Mère, j’étais plutôt effondrée.

Comment est-ce que la rencontre s’est passée, vous avez prié le rosaire ?

Oh non, le Rosaire m’était complètement étranger. Au début j’espérais que c’était la déesse Isis… Mais vous savez, dans la prière… on n’entend pas des voix physiquement, mais il y a quand même une vraie interaction avec une autre personnalité, et, dans la pénombre, derrière le voile… On en vient à connaître cette personne. Et donc, en la découvrant…  On le dit bien, Marie nous montre Jésus. C’est le chemin. Par la suite, j’ai cherché des prières que je pouvais adresser à cette femme, et c’est là que je me suis mise à prier le rosaire.  Un jour, j’étais à genoux dans la chapelle de l’université, et je récitais les prières dont je me souvenais de mon enfance anglicane ; à la fin, tout ce qui restait était le Credo. « Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre »… ça allait bien. « Je crois en Jésus-Christ »… est-ce que j’en suis sûre ? Je ne savais pas trop ce que j’étais en train de faire… Et puis je me suis rendue compte que ma petite expérience avec la prière m’avait menée là, et qu’il fallait que je devienne catholique, sans quoi je serais intellectuellement malhonnête… et je décevrais Jean-Paul Sartre !

Quand j’ai décidé de devenir catholique, la première chose que j’ai faite, ça a été de rompre avec ma copine. Au début elle s’est demandé si on ne pouvait pas continuer, d’une manière qui ne serait pas contraire à ma foi. Mais on est rapidement tombées d’accord que ce ne serait pas possible, que ça rendrait seulement la rupture plus longue et plus douloureuse. On est resté amies, un certain temps.

Parlez-nous un peu de votre travail de conférencière…

Par exemple, récemment j’ai donné une conférence à l’Université Notre-Dame [l’une des plus importantes universités catholiques des Etats-Unis NDLT]. Il y a beaucoup de crainte, dans la communauté gay, envers les gens qui ont quitté cette communauté. Et il y a de très bonnes raisons à ça. On s’imagine typiquement un prédicateur surchauffé qui donne la parole à un gentil petit ex-gay, qui va dire « Oh oui, bien sûr qu’on peut changer sa sexualité » et puis il quitte la scène bien vite avant qu’on lui jette des tomates. Dans le monde protestant, la vocation à la chasteté est souvent mal comprise. On insiste beaucoup sur l’idée de changer sa sexualité, de guérir psychologiquement de l’homosexualité. La réaction de peur de la communauté homosexuelle est compréhensible, parce qu’historiquement, au cours du siècle passé, les tentatives pour guérir l’homosexualité ont causé beaucoup de blessures, en particulier chez les lesbiennes. Donc, la conférence à Notre-Dame était très tendue, le public s’attendait à ce que je parle de thérapie par l’aversion, comme dans Orange mécanique… évidemment je n’étais pas du tout là pour ça.

Quand un adolescent catholique découvre qu’il est attiré par les personnes du même sexe, qu’est-ce qu’il devrait faire ?

Le contexte culturel crée beaucoup de pression pour que les jeunes se définissent comme homo ou hétéro. Si c’est une identité, on se dit que ne pas la mettre en pratique revient à vivre dans le reniement de soi et l’oppression. C’est encore plus difficile pour les jeunes catholiques, qui peuvent se demander s’ils vont perdre la foi, ou l’approbation de leur famille. La première chose, c’est de se rendre compte que tout le monde passe par des tentations, sous une forme ou sous une autre. Ensuite, il faut essayer de voir que, même si la sexualité est quelque chose de très beau, ce n’est pas l’alpha et l’oméga de la vie humaine. Et puis, même quand on a une attirance pour les personnes du même sexe, il est très fréquent d’avoir aussi un certain degré d’attirance pour les personnes du sexe opposé. Si on tient à fonder une famille, il est possible de développer cela.  Il y aussi les vocations religieuses. J’ai un ami qui est passé par un itinéraire assez semblable au mien, il a fini par discerner la vocation d’entrer dans un ordre religieux. Aujourd’hui il est très heureux et épanoui. Il y a beaucoup de choses possibles pour les jeunes dans cette situation, de nombreux chemin de sens et d’épanouissement. Si on garde Dieu au centre de sa vie, les choses vont s’éclaircir. Beaucoup de gens se torturent en essayant de faire disparaitre leur homosexualité. Ils se disent que s’ils prient suffisamment, Dieu va les guérir, et que sinon, leur vie est fichue. Cela peut générer des conflits très profonds, des relations névrotiques de haine de soi ; ou alors, on finit par conclure que ce Dieu doit nous haïr puisqu’Il demande quelque chose d’impossible, et on laisse tout tomber. Il faut être réaliste et admettre que le désir homosexuel va peut-être durer toute la vie ; mais ça ne veut pas dire que Dieu vous déteste, et vous avez quand même de nombreuses manières différentes de vivre votre vocation à la chasteté.

L’Eglise enseigne que nous sommes tous à l’image et à la ressemblance de Dieu. Chacun a des tendances à ressentir certaines tentations, mais les tentations ne sont pas des péchés. Il n’est pas permis de donner cours à un désir désordonné, mais nous ne perdons jamais notre dignité d’enfant de Dieu, et nous ne nous réduisons pas à nos désirs sexuels…

Tout à fait. Et c’est une expérience que chacun fera. Beaucoup de personnes homosexuelles ont l’impression qu’elles vivent quelque chose d’exceptionnellement difficile, que personne d’autre ne vit. Mais tout le monde, à un moment ou à un autre, connaît la tentation insurmontable, où l’on a l’impression que l’on va mourir si l’on n’y cède pas. C’est une expérience humaine universelle. La plupart des gens gardent cela secret, parce que c’est douloureux ; mais il peut y avoir un certain réconfort à savoir que c’est universel.

Que doivent faire les membres de la famille, si quelqu’un se déclare homosexuel ?

Regardez l’attitude du père, dans la parabole du fils prodigue. C’est assez surprenant. Son fils vient lui réclamer son héritage : « Donne-moi l’argent, je pars en ville pour tout dépenser ». Le père pourrait répondre : « Tu perds la tête, retourne travailler avec ton frère, apprend à te comporter correctement, et tu auras ton héritage en temps voulu ». Mais le père voit bien que le fils a pris là une décision ferme. Si le père refusait de coopérer, le fils lui casserait la figure et partirait tout de même, en rompant définitivement le contact avec son père. Donc le père laisse faire, il donne l’argent, et il commence à engraisser le veau. La relation a été préservée : le fils part, en ayant été traité comme un adulte responsable. Quand les choses se gâtent, le fils ne peut pas accuser le père de l’avoir rejeté, il se rend compte que c’est lui qui a pris une mauvaise décision, et le retour est possible. Dans une famille où un enfant se déclare homosexuel, même si ça peut être très difficile, je crois qu’il faut s’inspirer de cela. Je ne parle pas d’un jeune qui exprimerait simplement des doutes, des questions, mais de celui qui dit : « Papa, Maman, je suis gay ». Celui qui fait ce genre de déclaration y a pensé pendant des années, ce n’est pas à la légère. Il s’agit de réclamer son héritage psychologique, de se déclarer adulte. C’est un rite de passage, où l’on dit : « Je suis responsable de ma vie, et voilà ce que j’ai décidé. Vous devez l’accepter ». Evidemment c’est très difficile à vivre. Je reçois beaucoup de courrier de parents dans ces situations. Ils sont souvent bouleversés, et j’essaie surtout de les réconforter, de leur dire que tout n’est pas fini. Il faut avoir la foi de Sainte Monique, voir que pour certaines personnes le chemin de la sanctification n’est pas le plus direct. Saint Paul n’aurait pas pu être Saint Paul sans avoir d’abord été Saul de Tarse. Saint Augustin n’aurait pas pu être Saint Augustin sans avoir d’abord été manichéen, et avoir eu une maîtresse. Les péchés peuvent jouer un rôle important dans la vie spirituelle d’une personne. On ne peut pas tout résumer en disant que pécher revient à « être mauvais ». L’expérience du péché et de la rédemption est un chemin de sanctification. Je crois que c’est important de garder une vision à long terme, sinon on se braque dans le conflit et la réconciliation risque de ne plus être possible.

Est-ce réaliste, pour une personne homosexuelle, de chercher à vivre l’enseignement de l’Eglise sur la sexualité ?

David Morrison, l’auteur de Beyond Gay, qui lui aussi a quitté le monde homosexuel pour se convertir au catholicisme, dit que la chasteté est une “vertu long-courrier”.  Un autre de mes amis me disait un jour : « J’ai conscience que cela va peut-être me prendre vingt ans de dépasser cela. Je m’engage pour vingt ans ». Ce que j’observe autour de moi, c’est que les personnes qui sont décidées à rechercher la chasteté, même si ça doit être un combat de toute leur vie, trouvent souvent une forme d’apaisement, plus vite qu’elles n’auraient cru. Celles qui espèrent une libération immédiate, qui disent : « Je confesse cela pour la dernière fois, demain c’est fini », risquent d’entrer dans un cercle vicieux de haine de soi et de désespoir. Pour la plupart des gens, il n’est pas possible d’être chaste du jour au lendemain. Il faut être réaliste. Pour gagner une guerre, on espère gagner toutes les batailles, mais on se prépare quand même à en perdre quelques-unes, l’essentiel étant de continuer sa route.

Est-ce que cela arrive souvent, pour les personnes qui sortent de l’homosexualité, de finir par se marier et avoir des enfants ?

Cela dépend. Il peut y avoir des causes différentes à l’homosexualité. Cela dépend aussi de l’état d’esprit de la personne. Ironiquement, j’ai plutôt l’impression que ceux qui tiennent dur comme fer à changer d’orientation sexuelle et à se marier, en général n’y parviennent pas. Au contraire, pour les personnes qui ne se sentent pas capables de former un couple avec une personne de l’autre sexe, et qui sont en paix avec l’idée du célibat, Dieu peut leur réserver des surprises. C’est un peu pareil chez les personnes qui ne sont pas homosexuelles, d’ailleurs. Il ne faut pas faire du mariage une idole. L’important est de laisser à Dieu l’initiative, d’être prêt à suivre Son plan, que ce soit dans le célibat ou dans le mariage. On a de grandes chances de finir par se marier, mais c’est important de comprendre qu’il y a aussi du bonheur hors du mariage… Vous, mon père, vous pouvez en témoigner en tant que prêtre. On croit savoir ce qui est bon pour nous ; mais si on veut bien s’en remettre aux idées de Dieu, on n’aura peut-être pas ce qu’on aurait voulu, mais on aura peut-être la surprise de recevoir davantage qu’on aurait pu imaginer.

Il faut que nous parlions de la question morale de l’homosexualité. On entend souvent : « s’ils s’aiment, il n’y a pas de mal »…

Là, il faut bien comprendre que l’enseignement de l’Eglise en matière de morale sexuelle est un manteau sans couture. On ne peut pas choisir certains morceaux et pas d’autres. Dans la période où je me définissais comme lesbienne, j’avais écrit un article pour dénoncer les écoles catholiques de la région, qui avaient refusées de laisser une association gay militante intervenir auprès de leurs élèves. Pour faire un travail complet, j’avais pris contact avec le service diocésain, pour leur demander de m’expliquer leur position. Ils m’avaient envoyé un document du Conseil pontifical pour la famille, Vérité et Signification de la Sexualité Humaine. Je l’ai lu en entier, et j’ai trouvé que c’était cohérent, qu’il y avait une logique interne. En tant qu’athée, je ne me sentais pas concernée, mais je voyais que, si on croit en un Dieu créateur et responsable de l’ordonnancement de l’univers, c’était là une manière très rationnelle de considérer la sexualité humaine. J’étais une libérale conséquente, et j’admettais qu’on ait des croyances très différentes des miennes. Je comprenais bien que l’Eglise ne peut pas lever la prohibition de l’homosexualité sans mettre à mal la cohérence et la rationalité de l’ensemble de son enseignement.

Il faut vraiment comprendre que ce n’est pas l’amour entre deux personnes qui est condamné, seulement une certaine manière d’exprimer l’amour, entre deux personnes de même sexe. On peut avoir une amitié très intense, émotionnellement, pour une personne, et que ce ne soit pas le lieu approprié pour la sexualité. L’enseignement de l’Eglise ne se fonde pas sur la crainte, ou la haine, de la sexualité, mais au contraire sur la vision de sa sainteté – même s’il y a eu des Saints catholiques, Saint Jérôme par exemple, pour en avoir une vision malheureusement négative. Toutes ces règles, ce n’est pas pour tenir en respect une force maléfique, mais pour protéger un sanctuaire. Là où il y a le plus de règles, dans le catholicisme, c’est autour de l’Eucharistie – parce que c’est ce qu’il y a de plus sacré. Le sexe, c’est le moyen par lequel une vie nouvelle entre dans le monde, c’est incroyablement puissant. C.S. Lewis, je crois, disait que c’est le sacrement des païens. Cela vient de Dieu. Dans la théologie du corps, l’union sexuelle est une image de l’union du Christ et de l’Eglise, mais aussi de la vie intime de la Trinité. C’est extrêmement important, et c’est pour cela que nous avons toutes ces règles. Il ne faut pas que la sexualité prenne la place de Dieu, devienne une idole. Donc, le sexe n’a sa place que dans une union indissoluble, et le divorce n’est pas possible. Et puis il y a la fécondité : l’amour du couple se prolonge dans l’éducation des enfants. On le vit de façon très concrète : d’abord il y a la lune de miel, la période où l’on profite seulement de la joie d’être à deux ; et puis il y a la naissance du premier enfant, on se rend compte que tout ça a des conséquences très concrètes, et l’amour prend une dimension plus sacrificielle, on n’est plus dans l’idylle à la Disney…

Il faut reconnaître que beaucoup de nos mariages hétérosexuels ne reflètent pas du tout cette image de l’amour. Cela rend difficile de montrer le problème qu’il y a avec l’homosexualité, ou avec le mariage homosexuel.

Oui. Le scandale de la contraception, le scandale du divorce, les unions libres, l’avortement, et surtout le fait que c’est pratiqué si largement même dans l’Eglise catholique… Tout cela rend très difficile de rejoindre la communauté homosexuelle et de témoigner auprès d’elle. Evidemment, les gens disent que le mariage n’a pas l’air d’avoir grand rapport avec la naissance des enfants, ni avec une union indissoluble. Les hétérosexuels se permettent tout et n’importe quoi, mais si on est homosexuel, on est mauvais ? Beaucoup de gens, dans la communauté gay, sont induits en erreur par tout ça.

Dans vos livres, vous avez écrit de très belles choses sur l’amour conjugal…

G.K. Chesterton a des images magnifiques pour parler du mariage, des images épiques, qui évoquent la quête héroïque. Enchaîner deux montagnes ensemble, ce genre de choses… ça reflète quelque chose de très vrai, à mon avis. Le mariage, ce n’est pas le conte de fée où il y a quelques obstacles au début, et puis tout est bien qui finit bien. Il y a une dimension de sacrifice, il faut sortir de soi pour parvenir à un amour intime avec quelqu’un qui nous est complètement opposé, par bien des aspects. Le mariage est utilisé comme une image de l’union entre le Christ et l’humanité. La polarité homme-femme est sans commune mesure avec celle entre l’homme et Dieu, mais le mariage nous appelle déjà hors de notre zone de confort. Je crois que, dans les relations entre personnes du même sexe, il y a davantage une sorte de confort : c’est facile de parler avec son partenaire, de se comprendre, parce qu’on a les mêmes expériences. Quand on se marie, on se rend compte qu’on est en face d’un étranger, qui ne parle pas la même langue. C’est une école formidable pour apprendre l’humanité, pour se comprendre soi-même et apprendre la compassion.

Que faut-il faire vis-à-vis des personnes qui sont dans la communauté gay ?

Il faut absolument rejoindre les gens à leur niveau, là où ils sont. Parfois je vois des amis catholiques dans des conversations avec des homosexuels, et ils commencent directement par la loi naturelle. Ça ne peut pas marcher. Personne ne va abandonner la relation la plus importante de sa vie à cause de « la loi naturelle ». Il faut être conscient de l’autre personne, en tant que personne, en tant que personne humaine à part entière. C’est-à-dire qu’il faut avoir une vraie relation avec elle, pas seulement une conversation, ou une argumentation. Vous ne pourrez jamais rejoindre quelqu’un si la seule chose dont vous parlez avec elle, c’est votre opinion sur sa sexualité. Il faut se rendre compte que c’est très intime, et très personnel. Dire qu’on aime le pécheur, mais pas le péché… Ne le dites pas, parce que c’est blessant : prouvez-le, concrètement. Montrez que vous aimez cette personne, elle, vraiment elle, même si vous n’acceptez pas ce qu’elle fait. J’ai eu des amis catholiques, qui m’ont dit : « Je t’aime, mais je n’approuve pas ce que tu fais ». Et ensuite, on allait se promener ensemble. Chanter. Manger des pizzas. Me rendre compte que ces amis étaient vraiment à l’aise avec moi, qu’ils m’aimaient, dans tout ce que j’étais… Qu’ils ne me demandaient pas de changer de personnalité… Si on pouvait m’aimer, moi, vraiment moi, sans approuver l’homosexualité, peut-être qu’alors l’homosexualité ne faisait pas vraiment partie de moi…

Merci beaucoup Melinda, c’est une belle conclusion. Merci de votre présence ce soir.

11 réponses à “« Il ne faut pas faire du mariage une idole » – Melinda Selmys”

  1. Manuel Atréide

    @ cahiers-libreurs.

    Tiens, cela faisait longtemps. Bo, on prend un nouveau biais, celui de la lesbienne convertie, intelligente et qui vous explique que bon, c’est possible. Forcément ça rassure.

    Vous vous avez compris hein : vous avez raison. L’homosexualité c’est mal. Seulement, il ne faut pas le dire comme ça, il ne faut pas dire “loi naturelle”, il ne faut pas dire “vous aimez le pécheur mais pas le péché”. Tout ça c’est blessant.

    Essayez donc “pourquoi ne ferais tu pas comme Melinda Selmys”? C’est vrai quoi, si nous pouvions tou.te.s être comme elle, pouf pouf, plus de pédés, de gouines, de trans, de ellegébétés. Juste des gens bien, des hétéros.

    Des gens comme vous, quoi.

    Vous savez quoi ? Je vous aime énormément. Mais je n’approuve pas ce que vous faites. par votre compulsion à penser que vous êtes ce qu’on fait de mieux et qu’en dehors de vous, il n’y a rien d’acceptable, vous pourrissez la vie de millions d’êtres humains qui ne demandent pas, eux, à vous transformer. Je vous aime beaucoup mais je ne sais pas comment vous expliquer que vous prenez la facette de la réalité que vous êtes pour le tout et que c’est une erreur.

    Auriez vous une Melinda Selmys qui a fait le chemin inverse ? Quelqu’un qui (homo ou pas d’ailleurs, cette question n’est pas centrale), a commencé son chemin parmi les catholiques bien carrés pour progressivement embrasser l’immense diversité de la création de Dieu.

    Peut être que ça m’aiderait, moi aussi, à vous faire comprendre que l’exemple de Melinda Selmys la concerne elle et que, si je suis infiniment heureux qu’elle soit heureuse, son chemin n’est pas le mien. C’est juste son chemin. Mais je crois que je vais échouer une fois de plus. Je crois que je vais devoir subir encore et toujours, les tentatives doucereuses de conversion forcée parce que j’aime mal.

    La vie serait triste sans vous. mais vous avez une capacité à la rendre difficile aux autres qui me désole. Cela dit, on doit aimer les gens tels qu’ils sont. Ca s’applique aussi à vous.

    M.

  2. Benoît

    Cher Manuel,

    d’abord merci pour ta lecture fidèle de notre blog.

    Cependant il me semble que Melinda Selmys dit assez clairement que son chemin est singulier et ne promet à personne le passage magique de l’homosexualité à l’hétérosexualité.
    Ensuite oui, elle parle (et nous aussi en la publiant) dans un contexte catholique. En gros, l’enjeu du texte ici n’est pas de questionner ce que le Catéchisme de l’Église catholique (CEC) dit de la pratique de l’homosexualité. L’auteur s’adresse ici à ceux qui accepte le point de vue du CEC. (Ensuite je pense qu’il est tout à fait légitime – et même nécessaire – de questionner intelligemment ce que dit le CEC. Le CEC ne prétend pas dire la vérité absolue, le CEC se présente comme une tentative vers la vérité, un repère, une balise pour les croyants). Mais ce n’est pas le sujet de cet article).
    Du coup, la question ici n’est pas de savoir si la pratique de l’homosexualité est bonne ou mauvaise ; la question est plutôt : quel chemin pour ceux qui tout en étant homo pensent que la pratique de l’homosexualité ne sera pas un chemin de salut pour eux.

    Cependant je comprends très bien que pour qui n’est pas dans cette perspective (celle de Melinda Selmys, qui fut aussi celle de Julien Green) ça soit dur à entendre.
    Mais tout de même, on ne peut pas reprocher à un texte de ne pas parler de ce dont il ne parle pas. un texte n’est jamais total.

  3. Manuel Atréide

    @ Benoit

    Je suis parfois (souvent) peu clair : je ne vous reproche en aucun cas d’avoir publié ce texte. Il est passionnant, les propos de Melinda Selmys sont intéressants, son expérience mérite vraiment d’être partagée et vraiment, je suis heureux de fréquenter ce site. Même si je ne le dis pas assez souvent.

    De même, je n’attends pas d’un tel texte une critique argumentée et approfondie du catéchisme. Cette femme l’a visiblement pleinement embrassé à sa manière et c’est son droit le plus strict. C’est d’ailleurs une des choses qui rend son témoignage si précieux.

    Mon propos est en revanche de vous dire et de vous répéter que ce témoignage n’est en aucun cas l’indication qu’il existe un chemin général et applicable à tou.te.s hors de l’homosexualité. Le chemin de Melinda l’a amené à trouver le bonheur avec un époux et des enfants et j’en suis vraiment heureux pour elle. Cette voie n’est pas ouverte à tout le monde, soit parce que ce n’est pas la nature de tout le monde, soit (si on est croyant) parce que ce n’est pas le chemin que Dieu a tracé pour tout le monde.

    J’ai une attente, en réalité, quand je vois la publication de ce genre de témoignage sur ce site : c’est que vous fassiez de même avec un ou une catholique qui témoigne de la coexistence de sa foi avec son orientation sexuelle homo ou bisexuelle, ou qui ait une identité de genre “fluide”. Ces gens existent, elles et ils sont tout aussi catholiques que vous. Certains sont même des prêtres. Leur témoignage n’est pas moins intéressant que celui de Melinda. il ne vous convaincrait pas d’être dans l’erreur, il vous indiquerait en revanche que la vie est sans doute plus complexe et diverse que vous ne le pensez.

    C’est cela qui, à un moment, me ferait tirer mon chapeau bas. Comme je l’ai dit, j’aime venir ici et je pense réellement que le monde serait plus triste et sans doute bien plus sauvage sans les catholiques. Mais vivre avec vous n’est pas facile, notamment parce que vous faites mal à celles et ceux qui ne sont pas “vous”.

    Je n’ai aucune intention de vous changer, on prend et on aime les gens tels qu’ils sont. Mais, si un jour je pouvais vous faire comprendre que vous ne cesserez pas d’être de bons catholiques si vous arrêtez de faire mal à des gens qui ne vous ont rien fait, j’aurai fait une vraie bonne action. Quelque chose dont je serais fier.

    Bref, bossez. Le monde a besoin de vous, mais il a besoin de votre morale. Nettement moins de vos leçons de morale.

    M.

  4. Elke

    @Manuel

    Par curiosité, vous trouvez vraiment que publier ce genre de texte contribue à “pourrir la vie” ou “faire mal” à des gens qui ne nous ont rien fait ?
    M. Selmys n’est certes pas un cas général, mais ce n’est pas non plus un cas isolé, et vous pouvez sans doute imaginer que lire ce genre de texte peut faire du bien à ceux qui désirent vivre un itinéraire de ce genre, qu’ils soient confortés dans leur conviction que, oui, c’est possible. Sans prétendre que ce soit une réussite facile et garantie.

  5. Elke

    Désolée pour la répétition de “genre”… sur un sujet pareil c’est comique 🙂

  6. Manuel Atréide

    @Elke

    non, ce genre de texte ne pourrit pas la vie de millions de gens. C’est ce qu’en font des millions de catholiques qui pourrit la vie de millions de gens. Le témoignage de Melinda est passionnant car il montre que le sujet est complexe et qu’un homme ou une femme peut avoir un chemin de vie original. Mais “vivre un itinéraire de ce genre” comme vous dites n’est pas seulement une question de volonté. On ne “sort” pas de l’homosexualité, pas plus qu’on ne cesse d’être gaucher. Quand bien même on apprendrait à écrire de la main droite.

    Voyez vous, le fait de penser qu’il suffit de “désirer” vivre un tel parcours pour qu’il réussisse, c’est déjà un vers dans le fruit. On vous montre un témoignage, vous y voyez une solution. Une femme vous explique sa vie, vous y trouvez la possibilité d’une généralisation.

    Et vous vous demandez pourquoi je parle de pourrir la vie ? Vous êtes à deux doigts de commencer à faire ce dont le parlais, le réflexe “pourquoi ne ferais tu pas comme Melinda Selmys” ?

    La réponse est simple Elke : je ne vais pas faire “comme” elle parce que je ne suis pas Melinda Selmys.

    Comprenez moi bien : je ne vous critique pas, je ne suis pas en colère contre vous. Mais quand on parle d’orientation sexuelle, un témoignage n’est intéressant que lorsqu’on le propose à celles et ceux qui vont le lire. On ne l’impose pas. On n’impose pas non plus une leçon de morale avec.

    C’est ce que j’essaie de vous faire comprendre sur ce site : beaucoup de catholiques pensent qu’avec le CEC et quelques témoignages, ils sont des experts en matière d’orientation sexuelle et ont le droit de venir expliquer à leur voisin qu’ils savent mieux qu’eux comment bien vivre. C’est faux. Avant d’expliquer sa vie à quelqu’un, commencez donc par l’écouter.

    C’est pour cela que le témoignage de Melinda est fort utile : vous l’écoutez. Mais il ne vous donne pas la matière pour aller faire la morale aux millions d’autres LGBT. Car c’est comme ça que vous leur pourrissez la vie. Pour rien.

    Cordialement, M.

  7. Basho

    “non, ce genre de texte ne pourrit pas la vie de millions de gens. C’est ce qu’en font des millions de catholiques qui pourrit la vie de millions de gens […] Voyez vous, le fait de penser qu’il suffit de “désirer” vivre un tel parcours pour qu’il réussisse, c’est déjà un vers dans le fruit. On vous montre un témoignage, vous y voyez une solution.”

    + 1000

    Les choses iraient beaucoup mieux si ces millions de catholiques nous foutaient la paix. En tant que membre d’une association de lutte contre l’homophobie, j’ai accès à de nombreux témoignages poignants d’homosexuels dont la vie est pourrie par leurs familles et amis catholiques .

  8. Pierre-Marie Elge

    Manuel Bonjour,
    Je m’introduis très à distance dans ce dialogue. La raison ? J’ai récemment fait une retraite. Lors d’une méditation le prédicateur a fait allusion à cette page des Cahiers libres. Je ne parlerai pas du commentaire du prédicateur.
    Je dois avouer que je ne comprends pas très bien ta réaction. D’un côté tu lis avec intérêt les articles (certains en tout cas). Tu t’es arrêté sur celui-ci. Peut-être répond-il à une situation que tu vis dans la douleur si j’arrive à te suivre.
    Je retiens ce paragraphe de ton dernier commentaire.

    “Je n’ai aucune intention de vous changer, on prend et on aime les gens tels qu’ils sont. Mais, si un jour je pouvais vous faire comprendre que vous ne cesserez pas d’être de bons catholiques si vous arrêtez de faire mal à des gens qui ne vous ont rien fait, j’aurai fait une vraie bonne action. Quelque chose dont je serais fier.”

    A vrai dire je ne comprends pas bien cette phrase : “…si un jour je pouvais vous faire comprendre que vous ne cesserez pas d’être de bons catholiques si vous arrêtez de faire mal à des gens qui ne vous ont rien fait”.
    Je ne sais pas ce qu’est un bon ou un mauvais catholique. Je sais simplement ce que peut être un catholique… ou peut-être même simplement ce que devrait être un catholique. Même si je ne suis pas un adepte des ” il faut que … “, ” il faudrait que … “, ” y’a qu’à … “, ” y faut qu’on “…” il me semble qu’il faut savoir sortir de la langue de bois et s’exprimer en toute franchise. Cela ne va pas à l’encontre de la liberté de l’autre. Manuel : si tu me permets (le tutoiement est pour moi une marque de simple amitié sans familiarité) …- maintenant c’est plus difficile de poursuivre mais j’y vais quand même- il me semble que tu exprimes sans le dire franchement que le témoignage personnel de Melinda te dérange. J’éviterai de faire de la psychologie de café du commerce mais tu exprimes un malaise comme si tu étais agressé dans ton être profond et à te lire je ne sais pas si quelqu’un a compris ce qu’est ton être profond.
    A te lire et il faut lire et relire pour bien comprendre, tu reproches à Cahiers libres de “te faire mal” tout simplement en exprimant des opinions qui, sauf dans les articles plus fondamentaux sur des vérités de foi, restent des opinions, des témoignages personnels, sans plus. Je trouve que c’est déjà beaucoup de faire réfléchir alors que beaucoup de médias, je dirais même que la plupart, expriment du tout prêt à penser inoculé avec un savant savoir faire idéologique. Puisque -je pense que tu n’es pas masochiste- tu poursuis ta lecture de Cahiers libres tu acceptes quand même ces articles qui “te font mal”. Personnellement je pense que quand ça fait mal c’est sans doute quelque part un signe. Le signe que tu as une conscience éveillée et pas amortie par le relativisme contemporain qui admet tout et met tout sur le même niveau de sorte qu’il n’y a plus de repère. Je salue ta sincérité et je te souhaite de demander -j’espère ne pas faire d’impair en citant ce verset de l’Evangile- ce qu’un aveugle qui rencontre Jésus lui demande. Jésus voit bien qu’il est aveugle mais il lui demande quand même “Que veux-tu que je fasse pour toi ?”. Et l’aveugle de lui répondre “Que je voie !”. Nous sommes tous pareils plus ou moins aveugles mais seule la sincérité doit nous conduire à demander “Que je voie !”.

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS