Dans le monde sans en être

Théologie et écologie, rencontre avec Fabien Revol

"Au commencement (...) l'Esprit planait sur les eaux." Gn 1,1-2

“Au commencement (…) l’Esprit planait sur les eaux.” Gn 1,1-2

Le 7 mars dernier, vingt-deux personnalités chrétiennes – de Mgr Marc Stenger à Mgr Rey, de Patrice de Plunkett à Koztoujours,… – ont lancé un “Appel de Carême pour une conversion écologique”. Ce texte veut alerter les chrétiens quant à leur responsabilité vis-à-vis de la nature. Parmi les signataires, Fabien Revol1Docteur en théologie et en philosophie, biologiste, enseignant-chercheur à l’Université Catholique de Lyon jeune théologien et militant écologiste, auteur du Le temps de la création 2Fabien Revol, Le temps de la création, Ed. du Cerf, Paris, 2015. récemment publié aux Éditions du Cerf. Pour les Cahiers Libres, Fabien Revol revient sur cet “appel” et sur les liens entre théologie et écologie.

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Fabien Revol

Les Cahiers Libres (C.L.) : Cet appel a été lancé à l’occasion du Carême, pourquoi s’adresser aux chrétiens en particulier ? N’est-ce pas simplement en tant que citoyen – voire simplement en tant que terrien – qu’il faudrait se convertir à l’écologie ? Bref, y a-t-il une dimension spécifiquement chrétienne à votre appel ? 

Fabien Revol (F.R.) : Oui et non. Oui parce que les chrétiens de France accusent un certain retard dans la prise de conscience des enjeux écologiques, si l’on compare avec ce qui existe en Allemagne, en Suisse, dans les pays scandinaves et en Amérique du Nord. Dans ces pays les communautés chrétiennes prennent des initiatives concrètes pour que leur mode de vie communautaire soit également exemplaire en ce qui concerne l’engagement à la sauvegarde de la création.

Non parce que le message présent dans la révélation chrétienne concerne tout être humain : en Gn 1,26-28 en Gn 2,15, être créé à l’image de Dieu confère une mission de protecteur et d’intendant de la création voulu par Dieu au jour de la création, une mission qui n’est donc pas l’apanage des chrétiens mais qui relève du fait même d’être humain.

Par conséquent. Prendre au sérieux sa vocation d’être humain dans la création c’est s’investir dans la protection de la nature, en tant que terrien et en tant que citoyen. Mais ce qu’il faut noter, c’est que les chrétiens ont une bonne raison de le faire dans la mesure où cette dimension universelle appartient directement au donné de leur foi.

C.L. : Certains chrétiens ont tendance à se méfier de l’écologie et a y voir une sorte de mystique de la nature, un panthéisme re-masterisé. Comment penser l’écologie dans une théologie chrétienne ? 

F.R. : Cette tendance contribue au fait du retard identifié dans la réponse précédente. L’écologie apparaît souvent aux chrétiens comme un ennemi du christianisme, voir même une concurrence. En effet, comme les chrétiens, et en particulier les catholiques ne se sont pas suffisamment intéressés à la dimension spirituelle de l’écologie, ou du moins ne l’ont-ils fait que récemment, le créneau est libre pour des tas d’autres initiatives, en termes de spiritualités alternatives. Or je pense qu’il est urgent de développer une spiritualité de l’écologie en puisant dans les ressources de la tradition chrétienne. Elle en est porteuse à condition de faire un travail de mise en valeur comme cela est déjà en train de se faire avec la redécouverte des figures comme saint François d’Assise, sainte Hildegarde de Bingen. Les grands ordres monastiques ont aussi un témoignage à donner dans la manière de chercher le rapport juste à la nature avec un souci de ne prélever que le nécessaire et dans la célébration d’une louange aux dimensions de l’univers.

Le panthéisme exprime le désir de la rencontre de Dieu au cœur de sa création. Cela en est une expression maladroite. L’enjeu de la spiritualité de l’écologie est de bien signifier qu’une telle rencontre est possible, sans toutefois confondre les créatures avec le Créateur. Dieu est présent dans la création, mais il ne se confond pas avec elle. C’est bien ce qu’avait compris saint François en particulier par la contemplation du mystère de l’Incarnation du Christ.

C.L. : Dans son Itinéraire de l’esprit vers Dieu, saint Bonaventure3Théologien franciscain du XIIIe siècle et Docteur de l’Église. écrit : « Ouvre les yeux, prête l’oreille de ton âme, délie tes lèvres, applique ton cœur : toutes les créatures te feront voir, entendre, louer, aimer, servir, glorifier et adorer ton Dieu. Sans quoi prends garde que l’univers ne se dresse contre toi. » La nature aurait donc quelque chose à nous dire de la part de Dieu ? 

F.R. : Bien sûr. Pour faire le lien avec ce que je disais précédemment, la nature peut-être le lieu d’une rencontre avec Dieu, en particulier, si l’on reconnaît qu’il est toujours à l’œuvre dans la création, au sein de tous les processus naturels, et en particulier dans le vivant – « Il est Seigneur et il donne la vie » Credo de Nicée-Constantinople, ou encore voir le Ps 104. Se laisser saisir par le dynamisme de vie de la nature est certainement une expérience de l’Esprit créateur.

Saint Bonaventure, que vous évoquez essaie de rendre compte théologiquement de l’expérience de saint François en particulier la reconnaissance de la présence de Dieu en chaque chose. Dieu laisse sa marque de fabrique dans les créatures mais une marque qui est différente d’une créature à l’autre, c’est ce qu’on appelle les vestiges de la Trinité dans la création. Une trace laissée là par Dieu pour celui qui le cherche.

“Dans la création, il y a une prière immanente, sans verbe prononcé, à laquelle la prière consciente de l’humain est appelée à se joindre.”

Dans le même état d’esprit le cantique de Daniel (Dn 3) et le cantique de frère Soleil de François nous aide à prendre conscience de la prière de louange adressée à Dieu par la création toute entière. C’est une prière immanente, sans verbe prononcé, à laquelle la prière consciente de l’humain est appelée à se joindre. Elle est même appelée à la récapituler, à la présenter dans le sacrifice de louange, accomplissant la vocation humaine à être prêtre de la création.

Enfin la crise écologique nous rappelle douloureusement que lorsque l’homme se détourne de la loi de Dieu et de son amour, la création toute entière entre en révolte contre lui. La fidélité à Dieu comporte également la bonne gestion et intendance de la création. Si cela n’est pas réalisé, alors le mauvais intendant en subira la conséquence. La nature tyrannisée par celui qui devrait en prendre le plus grand soin se révolte contre lui.

C.L. : Nous avons parlé « théologie écologique », votre appel est cependant très concret. Votre mot d’ordre est : « Changeons le système, pas le climat ! ». Concrètement on fait comment ? 

F.R. : Je n’ai malheureusement pas de recette à proposer… il me semble que la solution est avant tout politique. Je pense que les solutions existent et qu’elles sont à notre portée à condition de les choisir avec détermination. Tout le problème réside dans ce choix. Qu’est-ce qui va faire qu’il va se produire individuellement et socialement ?

La sobriété heureuse implique un mode de vie nouveau avec des solutions sociétales nouvelles, mais qui commencent à être élaborées (scénario negawat en ce qui concerne l’énergie, éco-quartiers, AMAP, circuits courts de consommation, agriculture biologique, monnaies locales, mode transport doux et collectifs, sortie du capitalisme, travail à temps partiel, écoconstructions…). Elle est surtout une vision de la vie humaine, et du vivre ensemble. C’est d’abord la nécessité de l’adoption de cette vision à grande échelle à laquelle nous devons travailler. Il s’agit pour cela de retrouver le sens de la limite : la sienne, celles des ressources naturelles celle du fonctionnement des écosystèmes, en ayant bien en tête que nous n’avons qu’une seule planète pour réaliser notre projet de vie. C’est surtout la reconnaissance et la prise en compte de tous nos réseaux d’interdépendance, depuis l’air que l’on respire au rôle des lombrics dans le sol, ou encore du phytoplancton dans la mer qui renouvelle l’atmosphère, les plantes et les animaux que nous mangeons. Quelle place faisons-nous à ces êtres qui ont une autre valeur que celle de nous rendre service. Comment faire communauté avec elles à l’échelle de la planète ?

C.L. : Militants, agriculteurs, philosophes, artistes, élus, etc. La listes des premiers signataires est impressionnante. Quelque chose serait en train de naître ? Une prise de conscience… une conversion ?

F.R. : La conversion écologique est un véritable retournement… vers ce qui fait le cœur de la foi chrétienne. C’est la prise de conscience qu’être chrétien et avoir le souci de la création sont indissociable. Donc on peut également parler de conversion pour les chrétiens qui découvrent l’importance de ce sujet au cœur de leur foi.

Je ne sais pas quelle ampleur prendra cet appel de carême mais on peut voir quelque chose en germe dans cet événement : c’est une sorte de réseau, à la fois de personnes mais aussi de d’associations et de groupes. Je suis certain que feu Jean Bastaire aurait été très heureux d’en être témoin car il aurait pu y voir les prémisses de ce pourquoi il s’est engagé dans les dernières décennies de sa vie : la constitution des frères et sœurs de la création 4Voir, Un nouveau franciscanisme, Parole et silence, 2005.

Si son œuvre avait une finalité, celle-ci fut de susciter la prise de conscience écologique dont nous parlons, et au-delà par cette prise de conscience, de susciter un ou des groupes de personnes dont le charisme seraient de témoigner de la vocation chrétienne et humaine à la sauvegarde et à l’épanouissement de la création. Dès le travail de mise en réseau opéré par Gaultier Bès pour la rédaction de ce texte d’appel, j’ai senti que ce réseau de frères et sœurs de la création était peut-être en train de naître. Mais, je ne suis ni devin ni prophète. Avec Jean, je prie l’Esprit pour que cela prenne chair.

Propos recueillis par Benoît.

Notes :   [ + ]

1. Docteur en théologie et en philosophie, biologiste, enseignant-chercheur à l’Université Catholique de Lyon
2. Fabien Revol, Le temps de la création, Ed. du Cerf, Paris, 2015.
3. Théologien franciscain du XIIIe siècle et Docteur de l’Église.
4. Voir, Un nouveau franciscanisme, Parole et silence, 2005

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