Dans le monde sans en être

Révolution paysanne et agriculture de salon

Il y avait ce canevas accroché dans le salon de la ferme, entre une chouette empaillée et des souvenirs de vieilles guerres. On y voyait un homme et une femme debout dans un champ. Ils semblaient bien fatigués. Le jour déclinait, ils regardaient leur panier par terre. J’ai longtemps cru que c’étaient mon grand-père et ma grand-mère qui posaient-là. Paysans du Poitou. Mais non. Ce n’était que la reproduction d’une toile célèbre. En fait, les personnages ne regardaient pas leurs pieds mais priaient l’angélus. Ils avaient interrompu leurs travaux à l’appel des cloches du fond de toile.

Bizarrement, le point de croix pendant au mur tapissé perdit un peu de son intérêt artistique…

Reste de ce souvenir d’enfance un écho de la paysannerie d’antan. Celle de Millet quand il réalisa son Angélus, en 1857. Un couple de paysan, une fourche, un panier, une brouette. Et une vie de labeur. Puis celle de mes grands-parents, qui ont vu arriver tracteurs et autres machines pour suppléer aux fatigues de l’homme et de la bête. On repense souvent à ces générations rurales avec un brin de nostalgie, pour leur ardeur au métier comme pour la poésie d’une vie simple à l’arrière-train d’un vieux cheval de labour. On en voudrait presque à la jeunesse campagnarde des années 60 d’avoir bouleversé le tableau… Ce serait oublier un peu vite la dureté du métier d’alors et l’espoir d’une vie meilleure que portaient ces jeunes. A la suite de leurs cousins des villes.

Révolution silencieuse

Petite parenthèse historique, pour illustrer les tensions générationnelles de l’époque : qui se souvient que sous la IVe République, c’est la JAC (Jeunesse agricole catholique, future MRJC), alors omniprésente dans les cantons français, qui militait pour le droit des campagnes à bénéficier de formations pour tous, en particulier pour les femmes ? Ce combat social s’est accompagné d’une révolution professionnelle : aux forceps, les « jacistes » ont investi le système agricole, alors gouverné par l’unique syndicat de l’époque, la FNSEA. Pleins de rêves et d’idéaux, ils ont entamé leur « révolution silencieuse » – selon la formule consacrée par les historiens spécialistes – en quête de revenus décents et d’avenir radieux. Au grand plaisir du général de Gaule qui, soucieux d’indépendance alimentaire et en froid avec les vieux acteurs du métier, s’est appuyé sur cette relève pour mener sa politique de restructuration de l’agriculture (ainsi naquirent les lois qui la gouvernent encore aujourd’hui).

Bientôt, trois lettres nouvelles allaient dicter leurs règles aux cultivateurs. P.A.C. Politique agricole commune. Au diable le panier et la brouette de Millet. L’heure était à la production mondialisée via une union européenne en devenir. A la spécialisation, au nom de la productivité. De notre angélus d’introduction, il ne restait que douze étoiles mariales sur un drapeau bleu…

Gras beauceron ou anar chevelu ?

Qu’en est-il en 2015 ? Le succès renouvelé du Salon de l’agriculture prouve encore l’attachement des français au monde paysan. Mais politiques et visiteurs ne se satisfont-ils pas du folklore d’une agriculture de salon ? Dans le même temps, les combats militants tels que ceux liés au projet de retenue d’eau de Sivens, entrainent eux aussi leur lot d’approximations. A y prêter une oreille distraite, on pourrait en effet penser qu’il n’existe aujourd’hui que deux seules races d’hommes des champs. Celle acquise à la loi des marchés – le gras céréalier beauceron ou le pollueur breton vendu au productivisme et branché sous perfusions européennes. Et puis celle du chevelu anarco-chimérique, qui plante ses topinambours à la peine lune en chantant du Ferrat. Chaque camp – y compris le neutre, celui des ignorants – enrichissant allègrement la caricature de l’autre. La vérité, il fallait s’y attendre, est plus complexe. L’agriculture française est diverse. Elle ne l’a d’ailleurs peut-être jamais été autant. Certes, les structures sont de moins en moins nombreuses et de plus en plus grandes. Mais derrière cette triste tendance, la largeur de palette demeure une spécificité française : si un quart des exploitations a plus de 82 hectares, un autre quart en a moins de six. Et une sur cinq sont déjà engagées dans une démarche de circuit court. Les revenus aussi varient, selon les productions, les territoires et les années. Plus souvent pour le pire que pour le meilleur…

L’agriculture est en crise permanente. Le fait nouveau est qu’à la crise économique s’ajoute une crise existentielle. Le secteur se retrouve coincé sur un marché mondial qui ne convient guère au cycle de la vie (celle des hommes, des pommes ou du mouton), entre une population toujours plus nombreuse à nourrir et des consommateurs toujours plus exigeants sur la qualité sanitaire, voire gustative, mais qui rechignent à la payer. Entre de nouvelles et bienvenues réglementations environnementales et des distorsions de concurrences assassines au sein même de l’Union européenne. Entre la belle image d’Épinal que l’on peut se faire du fermier depuis les grandes cités, et celle du chef d’entreprise agricole qui s’impose à lui.

Ainsi est le paysan moderne : héritier de la révolution sociale des années 60, à la fois acteur et pion des dérives productivistes des décennies suivantes et, aujourd’hui, un peu seul face à des responsabilités sociales et écologiques qui le dépassent. Nier cette angoisse en abordant n’importe quel débat pouvant l’impliquer, c’est déjà faire preuve d’injustice. La pire étant d’oublier qu’il y a des visages derrière toutes ces considérations sociologiques. Ceux d’hommes et de femmes qui, outre l’exercice professionnel d’une passion, recherchent avant tout un revenu décent pour faire vivre leur famille, du temps pour voir grandir leurs enfants, pour des loisirs… Des prétentions modernes que le pieux couple de Millet n’avait surement pas en tête. Peut-être pas même mes grands-parents. Mais peut-on en vouloir à nos contemporains, au nom du lien charnel qui les rattache à la terre, au nom de la grandeur et de l’essentialité de leur métier, de refuser d’en être esclaves ? Cette prise de conscience est un préalable incontournable avant d’imaginer une nouvelle révolution du système.

Joseph Gynt

2 réponses à “Révolution paysanne et agriculture de salon”

  1. Phylloscopus_inornatus

    Ce préalable est clair et net: l’agriculteur moderne a en mémoire ses parents, ses grands-parents, qui se cassaient les reins au travail pour un maigre revenu, et il ne veut pas qu’on lui impose un retour à la dureté ingrate de l’agriculture préindustrielle.
    Néanmoins, il serait tout aussi criminel de l’abandonner aux sirènes du tout mécanique-chimique soi-disant seul moyen de vivre du travail de la terre sans s’y massacrer la colonne. D’abord, parce qu’il n’a jamais été aussi difficile pour un agriculteur de vivre de son travail, sauf à être l’un de ces gigantesques et fort peu nombreux céréaliers du Bassin parisien: on ne crève plus de faim sur une ferme, mais on met la clé sous la porte, là où avec 13 enfants et aucun tracteur, mes grands-parents ont pu vivre, élever tout ce monde sans disette, et leur permettre de faire des études et de bénéficier de l’ascenseur social post-2e GM. Ensuite, parce que pic de pétrole et de ressources obligent, ce déploiement énorme de puissance, d’énergie, d’intrants ne sera bientôt plus possible. Enfin, parce que les agriculteurs ne sont plus bossus comme les paysans d’antan… mais beaucoup développent un cancer dont l’origine ne fait pas le moindre doute. “Le pacte toxique” de Christian Pacteau est à ce titre édifiant et terrifiant.
    Ne livrons pas les agriculteurs à une nouvelle forme d’esclavage, plus reposante en apparence pour les muscles, mais avec l’empoisonnement au bout du chemin.

  2. Joseph Gynt

    Merci pour ton commentaire. Malgré le discours ambiant, il semble que les lignes bougent dans le bon sens. Pas assez vite pour les uns, trop pour les autres. Mais elles bougent. Il n’y a qu’à écouter le témoignages des élèves de l’enseignement agricole (nos futurs agriculteurs) : la plupart ont en tête des aspirations “écolofriendly”. Les clivages idéologiques s’estompent heureusement. Dommage que des épisodes tels que celui de Sivens viennent accentuer les incompréhensions… Reste qu’au final, outre les choix politiques faits (essentiellement à Bruxelles), la clé est dans les mains des consommateurs. A eux d’accepter le prix juste de produits alimentaires porteurs de garanties sociales et environnementales. ça coûte plus cher, oui. Mais c’est de l’investissement !

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS