Dans le monde sans en être

IVG : « n’y pensez-pas ! »

Les députés ont voté cette nuit la suppression du délai de réflexion jusque-là nécessaire pour subir une IVG. S’ils achèvent d’achever l’hypocrisie de la loi Veil, qui faisait mine de la considérer comme une exception, ils manifestent surtout une profonde méconnaissance de l’âme humaine.

Délai de réflexion : sortir de l’émotion

Ce temps de réflexion serait « infantilisant et stigmatisant » selon la députée Coutelle. Notre droit prévoit pourtant un tel délai dans de nombreux actes de la vie quotidienne. Est-il infantilisant ? Non, il tient compte de ce que, comme être humains, nos émotions sont parfois si intenses qu’elles risquent d’obscurcir notre jugement. L’enthousiasme, la séduction face au vendeur à distance… ou la tristesse ou la peur.

On s’obstine à croire que l’IVG est un acte libre et non déterminé. Nombre de femmes témoignent cependant de contraintes fortes : « si je ne le fais pas, mon copain va me lâcher » (et sa variante fréquente : « mon mec est parti quand il a appris que j’étais enceinte »), « ma famille va me rejeter : je ne suis pas mariée..», « je sors de l’échographie, le docteur m’a dit qu’il y avait 5% de chances qu’il soit trisomique », « impossible d’envisager des études/une carrière avec un bébé ».

Impossible ? Peut-être… ou pas. Le temps court favorise la peur, accule et enferme car il ne laisse pas l’opportunité de percevoir des ouvertures, des solutions. Il ne laisse pas la place au dialogue, qui pourrait ouvrir des possibilités jusque-là insoupçonnées. Qui, parmi nous, n’a pas en tête une décision prise sous le coup de l’émotion ? Sommes-nous tous des enfants ? Non, simplement des personnes humaines, qui ne sont pas purs intellect et volonté, mais aussi faits d’émotions.

Les députés suppriment le délai de réflexion pour une IVG

Délai de réflexion : le temps de la délibération

Quand bien-même nous serions pur intellect, ce serait encore méconnaître son fonctionnement que de supprimer ce délai.

Il y a une raison pour laquelle personne ne peut juger à la place d’autrui : c’est que le fait-même de vivre une réalité en donne une perception différente de celle que l’on a de l’extérieur. De l’intérieur, la perception est  plus marquée par l’émotion, certes, mais le fait de poser un début d’acte modifie mon regard : d’abstraites, les choses deviennent concrètes.

Supprimer le délai de réflexion, c’est priver l’intelligence de ce temps qui lui est nécessaire pour appréhender la réalité que l’on est en train de vivre. C’est priver donc la volonté de la possibilité de poser un choix libre et éclairé.

Cette nuit, l’idéologie a remporté une victoire sur l’humanité.

 Incarnare

 

7 réponses à “IVG : « n’y pensez-pas ! »”

  1. Jean

    Pas de décision sans réflexion, cet extrait montre bien en quoi toute prise de décision nécessite une réflexion, sans quoi… il y a quelque chose qui ne va pas.

    “Vous êtes dans une impasse. Et c’est pourquoi je vais vous faire une proposition. Je finance votre expédition: je vous prends en charge et je prends en charge avec vous dix personnes de votre choix. Le reste, c’est mon affaire à moi. (…) Les bénéfices financiers qui en découleront seront partagés entre vous et moi (…). Encore un mot: c’est à prendre ou à laisser; pas de marchandage, pas de questions. Pas de pourquoi ni de comment. Et vous prenez cette décision immédiatement. Alors, Thordilk, qu’en dites-vous?
    – Je laisse”, dit Gunnar Thordilk.
    Magnusson eut un hoquet de stupeur. “Vous… quoi?
    – A prendre ou à laisser: je laisse.
    – Pourquoi?
    – Parce que si c’était un bon arrangement, il supporterait d’être discuté, il supporterait la réflexion; s’il ne la supporte pas, c’est qu’il est mauvais.”

    [“Kaloni le Navigateur, Morris WEST, 1976]

  2. Marie

    Excusez-moi mais je ne vois pas le lien entre vos très justes remarques sur le temps nécessaire pour passer de l’émotion à la réflexion, et la suppression de ce délai obligatoire.
    En effet, cette obligation de délai mettait les femmes sûres de leur choix dans une attente inutile, et parfois repoussait la date d’IVG au delà du délai légal.

    Cette obligation est supprimée. Pour autant prendre 7 jours (ou plus !!) pour réfléchir n’est pas devenu interdit. Celles qui le souhaitent pourront, comme aujourd’hui, attendre et réfléchir.
    Regardez donc les femmes comme, en effet, des adultes : capables de prendre le temps de la réflexion d’elles-mêmes, parfois plus de 7 jours, sans considérer que la loi doive se substituer à leur intelligence.

  3. Incarnare

    Marie, vous sembliez faire totalement confiance aux femmes pour prendre une décision mûre et réfléchie… et tout à coup, vous hésitez sur leur capacité à arriver à 14 semaines – 7 jours d’aménorrhée ?

    La loi ne se substitue pas à mon intelligence quand elle m’impose de prendre 7 jours de réflexion pour engager un crédit. Elle garantit que des conditions de liberté minimales pour celles et ceux dont la liberté peut être fortement contrainte.

    Dans ce cas, nombre de femmes ont besoin de ce délai pour faire la part des choses, alors qu’elles sont souvent soumises à la pression de l’entourage, affectées par une situation affective ou matérielle précaire, etc.

    Je ne doute pas que vous-mêmes soyez dans des conditions toutes parfaites qui vous rendent capables de discerner. Mais votre sacro-sainte liberté de pouvoir arriver à 13 semaines + 10 secondes et d’exiger votre dû doit elle se faire au détriment de celles qui n’ont pas vos conditions privilégiées ? La loi est faite pour protéger le faible. Oui, ça peut engendrer des contraintes pour celles qui n’en auraient pas besoin.

  4. Benoît

    Chère Marie, je voulais vous répondre mais voilà que Incarnare l’a déjà fait…

    bon allez, je vous poste tout de même ma réponse (un peu énervée, vous me le pardonnerez).

    La question est : pour qui écrit-on les lois ?

    Si c’est pour la femme libérée qui avorte avec sa conscience pour elle, qui a pris le temps de réfléchir et qui paisiblement décide de détruire un amas de cellule. Femme indépendante de toute pression, qui choisit depuis une liberté absolue. Si c’est pour elle, cette femme idéale… Si c’est pour elle … alors …
    Oui si la loi doit être écrite pour régir un monde de sujets absolument libres,
    oui supprimons le délais … dans ce monde-ci chacun fait ce qu’il veut puisque chacun est pleinement libre.

    Mais si par hasard les lois doivent régir non pas un monde rêvé (un monde de libertés parfaitement libres), mais un monde réel, alors ça se complique.

    Dans le monde réel il y a des déterminismes (socio, psycho, éco, …), des pressions, des libertés fragiles, des inquiétudes …
    Dans ce monde bien fragile, on n’est jamais pleinement libre, on ne fait que chercher à se libérer.
    Dans ce monde on a besoin de temps pour être libre.

    Un délai de réflexion servirait les femmes du monde réelles – celles qui ne sont pas d’emblée absolument libres.
    Les autres (si elles existent), les femmes idéales, en effet n’en ont pas besoin, …

    Le délai de réflexion servirait celles qui hésitent, celles qui ont peur, celles qui sont pressés par d’autres (parents, compagnons, amis, société, …), ou tout simplement celles qui ne sont pas tout à fait libres.

    Bref, ce délai servirait des femmes réelles (qui on besoin de temps pour être libres), sûrement bien plus nombreuses que les femmes idéales (qui sont d’emblée libres).

    (Que personne ne me fasse le coup de l’homme qui juge la femme. J’aurais pu écrire la même chose en remplaçant « femme » par « homme ». L’homme réel comme la femme réelle n’est jamais d’emblée libre, mais à besoin de temps pour le devenir.)

    (C’est fou comment l’anthropologie libérale a été adoptée unanimement. Ce monde idéal où tous sont libres, où il n’y a aucune détermination, n’existe que dans les formalisations mathématiques sur les choix en situation de concurrence pure et parfaite …)

    bref bref bref. …

  5. Marie Coulon

    Ce délai de 7 jours signalait que la décision méritait d’être réfléchie, qu’elle était importante, bref que la chose avait une espèce de gravité. Tout comme on attend quelques jours, entre le projet de mariage et le passage en mairie (et à l’église, pour les cathos), ou lorsqu’on achète une maison…
    Comme toute décision, celle de l’IVG engage quelqu’un. (En fait, elle engage peut être au moins trois personnes mais n’ouvrons pas ce débat.)
    A présent, elle n’engage plus personne. Enceinte? Pas de question à se poser. L’IVG est absolument disponible et le bébé n’a même pas le temps d’être envisagé. En- visagé…

  6. Marie

    En effet, ce délai signalait que la décision était importante. Mais dans le monde réel des femmes réelles, à part quelques femmes sûres d’elles (dont je ne fais pas partie), et quelques autres inconscientes (et pas forcément les plus libres de tout déterminismes d’ailleurs), on ne va pas avorter “tranquillement” dans les 24 heures qui suivent la découverte d’une grossesse imprévue. Dans le monde réel des femmes (et des hommes !!) pas tout à fait libres, on sait que ce n’est pas anodin, que oui si on le garde ça donnera un enfant et pas un gros amas de cellules, que c’est grave. Dans le monde réel, on peut aussi avoir peur de l’avortement (c’est généralement le cas d’ailleurs, et c’est bien compréhensible), on peut aussi être portée vers la vie et prendre 7 jours pour choisir l’IVG plutôt que poursuivre une grossesse qu’au premier abord on avait plutôt bien acceptée.
    Dans le monde réel, il y a aussi des compagnons et des familles qui vous abandonnent si vous avortez, qui tentent de vous culpabiliser, ou de vous rassurer de manière illusoire (on va t’aider avec ton bébé….) alors que fondamentalement ils n’assumeront pas la pleine responsabilité de l’enfant pour toute leur vie. La peur n’est pas que du côté de la maternité imprévue. La liberté n’est pas que du côté de celle qui poursuit la grossesse contre l’avis d’un milieu ultra-libéral. Elle aussi du côté de celle qui avorte malgré la tristesse, malgré les doutes, et malgré l’entourage menaçant et/ou culpabilisant.
    Ne fondez pas votre argumentation sur un seul cas, certes réel, où ces 7 jours permettaient à des femmes de choisir de garder un enfant contre l’avis de l’entourage et une fois passée l’émotion. Car l’inverse était vrai aussi.

  7. Incarnare

    Marie, l’argumentation ne s’appuie pas ” sur un seul cas”.

    1. Dans ce choix précis de l’IVG, seule l’une des deux décisions est irréversible (au moins jusqu’à J+13 semaines). Je connais peu de personnes qui me disent « j’aurais dû avorter ! c’est la plus grande erreur de ma vie que de ne pas l’avoir fait. » ; en revanche, une multitude dans le cas opposé.

    Si vous voulez un exemple concret, je connais une famille où la fille de 15 ans s’est retrouvée enceinte. Paniquant de la possible réaction de son entourage, elle a failli avorter. Elle a commencé les démarches. Puis, elle s’est dit qu’elle ne pouvait leur mentir toute sa vie et est allée les voir. A sa surprise, elle a été accueillie et soutenue pas les siens. Ses parents ont pris en charge son enfant comme l’un des leurs, tout en lui laissant son rôle de mère..

    2. Notre société affirme que l’avortement est un acte anodin, sans portée morale. Prônant le relativisme de l’éthique des valeurs (rien n’est vraiment meilleur ou plus mauvais, ça dépend de vos préférences), elle ne SUPPORTE PAS qu’existe une règle (même établie pour protéger les plus faibles) qui, implicitement, suggère qu’un choix est plus difficile que l’autre, que de donner la vie est plus porteur de joie que de la supprimer. Voilà ce qui est vraiment derrière cet amendement.

    C’est là où la loi Veil est vraiment morte : elle disait «la vie est une bonne chose, mais nous comprenons que dans une détresse particulière, vous puissiez y renoncer» ; maintenant, sous peine d’être taxé d’intégrisme, il faut réciter comme mantra «la vie ou l’ivg sont équivalentes, c’est votre choix». Désolé, je ne marche pas.

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